00:00 -On en parle avec Jean-Joseph Boileau,
00:02 chercheur associé à l'IRIS, économiste spécialiste de la Chine.
00:05 Bonsoir, merci d'être avec nous.
00:07 -Bonsoir.
00:08 -Dans quel état d'esprit se trouve Xi Jinping
00:11 quand il voit Poutine aujourd'hui ?
00:13 C'est un an après le début de l'invasion de l'Ukraine.
00:16 Est-ce qu'il se pose tout de suite en médiateur
00:19 dans le conflit ukrainien ?
00:20 -Écoutez, apparemment, oui, parce que,
00:24 d'après ce que je comprends,
00:26 la situation de l'économie chinoise,
00:28 et même la situation politique intérieure
00:31 avec ce qui s'est passé au sortir de la Covid,
00:33 fait que la guerre en Ukraine n'est pas vraiment quelque chose
00:37 qui rassure et qui fait plaisir à la Chine.
00:41 Simplement, la Russie, c'est un allié stratégique,
00:45 bien évidemment, et il n'est pas question non plus
00:48 de laisser tomber l'allié stratégique.
00:50 Donc j'ai l'impression que ce voyage a deux objectifs.
00:54 Le premier, ça va être avec Vladimir Poutine
00:58 de discuter, on s'entend bien, sur le plan économique,
01:01 de la réorientation de l'économie russe
01:05 en fonction des besoins chinois.
01:08 Et sur le plan géopolitique,
01:11 j'ai l'impression que cette idée développée
01:15 par la Chine depuis quelque temps
01:17 d'une troisième voie diplomatique...
01:20 Alors, on s'entend bien, c'est pas la troisième voie
01:22 ni l'Occident ni la Russie,
01:25 c'est une troisième voie proprement chinoise,
01:28 qu'on appelle le Tian Xia, le toit du monde.
01:31 Donc la Chine essaie aujourd'hui, sur le plan diplomatique,
01:35 de s'imposer comme...
01:37 quelqu'un qui va être capable
01:42 de trouver des solutions diplomatiques.
01:44 Je crois que c'est l'origine de ce choix qui a été fait,
01:48 qui est un choix très important,
01:50 de commencer son voyage par la Russie.
01:52 -Poutine a un mandat d'arrêt contre lui,
01:55 émis par la CPI pour enlèvement d'enfants.
01:57 Il a été arrêté la semaine dernière.
01:59 Est-ce qu'il a besoin de la Chine pour s'afficher avec Xi Jinping ?
02:03 Est-ce que, finalement, ce n'est pas Xi Jinping
02:06 qui domine cette relation avec Vladimir Poutine ?
02:08 -Bien sûr, c'est une relation asymétrique.
02:13 Asymétrique, parce que sur le plan économique, par exemple,
02:17 la Chine, c'est la première économie mondiale
02:20 avec 20 000 milliards de dollars de PIB
02:23 en taux de change courant,
02:25 20 000, ce qu'on appelle en parité de pouvoir d'achat,
02:28 et à côté, la Russie, c'est 4 000 milliards de dollars.
02:31 Sur le plan des exportations, c'est la même chose.
02:34 La Chine et la Russie ne jouent pas du tout dans le même camp.
02:38 Néanmoins, cette asymétrie-là,
02:42 qui donnerait à la Chine, et notamment à Xi Jinping,
02:45 une capacité d'influence, on va dire, sur la diplomatie russe,
02:49 se heurte au fait que, du côté russe,
02:52 la vision du monde des Russes,
02:55 c'est de regarder leur territoire gigantesque,
02:58 d'être la première armée du monde,
03:00 d'avoir le premier arsenal nucléaire.
03:02 C'est un allié qui n'est pas très commode pour la Chine.
03:05 Donc, c'est totalement déséquilibré, d'un côté,
03:09 et de l'autre côté, c'est beaucoup plus équilibré,
03:12 parce qu'il y a un pouvoir de nuisance,
03:14 on va l'appeler comme ça,
03:15 c'est une expression assez commode,
03:17 un pouvoir de nuisance de la Russie vis-à-vis de la Chine.
03:21 -Bien, Jean-Joseph Boileau affirme
03:23 que la Chine livre des armes à la Russie.
03:25 Qu'en sait-on ?
03:26 -Écoutez, c'est assez amusant et cocasse
03:31 de lire, la semaine dernière,
03:33 qu'on aurait trouvé, dans les statistiques officielles
03:36 chinoises, l'exportation de 1 000 fusils mitrailleurs.
03:41 C'est pas très sérieux.
03:42 La Chine exporte-t-elle des armes vers la Russie ?
03:46 Je n'en sais rien.
03:47 En tout état de cause, c'est pas ces 1 000 fusils.
03:50 C'est pas un export avec moi
03:52 qui va changer complètement
03:54 le cours de la guerre russo-ukrainienne.
03:58 La question se pose clairement en Chine, par contre,
04:01 je pense qu'il doit y avoir des réflexions,
04:03 des discussions internes assez fortes,
04:06 de savoir si la Chine peut, doit,
04:09 livrer des armes à la Russie,
04:11 avec l'argument qu'on a entendu tous les uns et les autres,
04:14 qui est, puisque l'OTAN arme massivement
04:18 la Russie, euh, l'Ukraine,
04:21 pourquoi la Chine se priverait d'armer
04:23 son allié fidèle, la Chine.
04:26 Je n'ai pas l'impression que la Chine souhaite, pour l'instant,
04:29 parce qu'il y a tout bêtement un conflit
04:33 entre, d'un côté, se positionner comme étant
04:35 un peace broker, un faiseur de paix, d'un côté,
04:40 et, de l'autre côté, un alignement
04:42 et un soutien direct, visible,
04:45 à la Russie. Je pense que c'est incompatible
04:48 et ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas
04:51 le choix, l'option, en cas où les choses dégénèrent,
04:55 d'armer ou d'aider militairement la Russie.
04:59 La Russie n'a pas l'air d'avoir besoin de beaucoup d'armes.
05:02 Elle se contente, vous l'avez vu, avec l'Iran,
05:05 de cette arme tout à fait nouvelle
05:07 pour ce genre de théâtre d'opération, les drones,
05:10 et ça leur suffit.
05:12 Indirectement, de toute façon, la coopération militaire
05:15 entre l'Iran et la Chine est assez forte, par contre,
05:19 et donc des choses peuvent passer par là.
05:21 -Un dernier mot sur Xi Jinping.
05:23 Est-ce qu'il va voir Volodymyr Zelensky ?
05:27 -Ce qui est prévu, ça a été annoncé,
05:31 je ne suis pas dans le secret des dieux.
05:33 Il n'ira pas le voir à Kiev, c'est à peu près évident.
05:37 Par contre, ce qui est en question,
05:40 et je crois que les Ukrainiens ont laissé entendre
05:43 qu'il y aurait une discussion,
05:45 ce qu'ils appellent une rencontre, aujourd'hui,
05:48 mais virtuelle, entre Xi Jinping et Zelensky.
05:51 Je crois que, en tout cas,
05:53 une condition clé pour la Chine,
05:56 si elle veut apparaître, effectivement,
05:58 comme une troisième voie diplomatique,
06:00 il est indispensable qu'elle voit
06:03 à la fois, bien sûr, Vladimir Poutine,
06:05 mais aussi le chef d'Etat ukrainien Zelensky.
06:09 C'est indispensable.
06:11 -Merci beaucoup, Jean-Joseph Boileau.
06:13 Vous êtes, je le rappelle,
06:14 chercheur associé à l'IRIS,
06:16 économiste spécialiste de la Chine.
06:18 Merci.
06:19 Merci.