00:00 7 Algériens morts et plus d'une cinquantaine de blessés,
00:02 voici le bilan oublié de la fête nationale du 14 juillet 1953.
00:06 Une tuerie en plein cœur de Paris qui précéda la guerre d'Algérie
00:10 et dont 70 ans plus tard, la mémoire s'est effacée.
00:13 De la prise de la Bastille par le peuple,
00:15 au défilé militaire sur les Champs-Elysées,
00:17 la fête nationale a souvent changé de visage.
00:20 Mais concentrons-nous sur une période bien précise.
00:22 A partir de 1936, dans un moment d'après-guerre,
00:25 le 14 juillet c'est l'occasion pour les forces de gauche,
00:28 menées par le Parti communiste français et la CGT,
00:31 de défiler pour célébrer les valeurs républicaines.
00:33 Ensuite, c'est à partir de 1950 que les Algériens rejoignent la marche,
00:37 sous la bannière du MTLD,
00:38 le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.
00:41 Et ce, malgré les divergences avec les communistes français.
00:44 Mais la date précise qui nous intéresse, c'est le 14 juillet 1953.
00:47 Le cortège se divise en deux parties.
00:49 À l'avant, les Français, à l'arrière, les Algériens,
00:52 qui représentent à peu près un tiers du cortège,
00:55 selon Daniel Kupferstein, spécialiste de la question.
00:57 Arrivé place de la nation, les Français se dispersent.
01:00 Les Algériens, eux, arrivent quelques instants plus tard
01:03 et continuent d'avancer sans qu'aucune explication
01:05 sourcée n'ait été donnée à ce jour.
01:07 Ce simple geste leur coûtera la vie.
01:09 Les policiers ouvrent le feu,
01:11 sept morts, plus d'une cinquantaine de blessés.
01:13 L'horreur et la panique embrasent l'Est parisien.
01:16 Selon le politologue Emmanuel Blanchard,
01:18 l'enquête policière a révélé que sept policiers reconnaissent avoir tiré.
01:21 Des dizaines de douilles ont été retrouvées,
01:23 alors que les victimes, six Algériens et un Français,
01:26 ont tous été tués par balles.
01:28 De l'autre côté, 15 policiers blessés,
01:30 deux véhicules incendiés, le massacre a duré moins de 30 minutes.
01:34 Immédiatement, les autorités tentent de faire passer la manifestation
01:37 pour une émeute déguisée,
01:38 ce qu'Emmanuel Blanchard qualifiera de mensonge d'État.
01:41 Les autorités déposent une plainte contre les manifestants
01:43 pour rébellion et violence envers une personne dépositaire de la force publique
01:47 qui aboutira à un non-lieu, confirmé en appel en 1957.
01:51 Les policiers, eux, ne seront pas inquiétés.
01:53 Pour son film sur la mémoire de cet événement,
01:55 intitulé "Les balles du 14 juillet 1953",
01:58 Daniel Kuperstein a rencontré de nombreuses personnes s'étant trouvées sur place.
02:02 Proches ou victimes, c'est pourtant bien le témoignage d'un policier
02:05 qu'il a le plus marqué.
02:07 Dans mon film, j'ai retrouvé des policiers.
02:10 C'est notamment un que j'ai appelé le tueur.
02:13 C'est une indifférence totale en parlant des morts et des blessés,
02:21 en tous les cas algériens,
02:23 parce qu'il raconte que non seulement il n'a pas tiré en l'air,
02:28 mais il a tiré à l'horizontale,
02:29 et puis il raconte tranquillement que le premier rang tombait,
02:32 puis le deuxième, et puis il raconte que les caniveaux, le sang était rouge, etc.
02:37 avec une espèce d'inhumanité totale.
02:40 Pour Daniel Kuperstein, il existe une longue liste de raisons
02:43 pour lesquelles ce massacre est peu évoqué de nos jours.
02:46 Il nous en explique certaines.
02:47 Pour qu'une histoire soit connue, il faut des porteurs de mémoire.
02:53 Or, il n'y a pas eu de porteur de mémoire sur cette histoire.
02:55 C'est-à-dire que d'un côté, en Algérie,
02:58 le mouvement nationaliste algérien de 1952 et 1953 a été complètement divisé,
03:03 et avec peu d'influence en plus, pour porter cette mémoire.
03:09 D'autant plus qu'en 1954, il y a eu le début de la guerre,
03:15 donc il y a eu bien d'autres choses à commémorer, de drames, etc.
03:20 Donc c'est tombé complètement dans l'oubli, parce que ça s'est passé avant le 1er novembre 1954.
03:25 Et en France, c'est la responsabilité de toute la gauche française
03:30 dans son rapport avec le colonialisme.
03:32 Et puis, on était dans la guerre d'Indochine, on n'était pas dans la guerre d'Algérie.
03:37 Voilà, ça joue ça aussi.
03:39 Les morts algériens sont moins importants que les morts françaises.
03:43 En 2023, pile 70 ans après ce massacre,
03:46 de nombreux citoyens et collectifs ont organisé des événements pour se souvenir
03:50 et se donner rendez-vous, place de la nation.
03:52 Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org
03:56 Les morts algériens sont moins importants que les morts françaises