00:00 En Tunisie, deux semaines après les premières expulsions de migrants d'Afrique subsaharienne,
00:04 de nombreux exilés tentent toujours de survivre en plein désert aux frontières algériennes et libyennes.
00:09 On en parle avec Charlotte Boitio.
00:11 Bonjour, vous êtes journaliste à Info Migrants de France 24.
00:14 Et depuis plusieurs jours, une terrible photographie est diffusée sur les réseaux sociaux.
00:18 Le corps d'une mère et de son enfant mort de soif.
00:22 Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ?
00:23 Oui, alors la photo est difficilement soutenable.
00:26 Vous allez la voir apparaître à l'écran.
00:27 On sait qu'elle a été prise par les gardes frontières libyens
00:33 et récupérée par un journaliste libyen qui était avec eux,
00:37 un journaliste qui travaille chez Al Jazeera.
00:38 Et c'est avec ce journaliste que nous avons pu parler au téléphone.
00:43 Il nous a raconté le contexte de cette terrible photo que vous voyez.
00:46 On sait qu'elle a été prise le 19 juillet,
00:48 alors qu'il était en patrouille avec les gardes frontières libyens.
00:51 Et c'est pendant cette patrouille qu'ils sont tombés sur ces deux corps.
00:54 Alors la photo est particulièrement insoutenable
00:56 et elle fait beaucoup parler d'elle sur les réseaux sociaux
00:59 parce qu'elle est très forte symboliquement.
01:01 On y voit deux corps qui sont lovés l'un contre l'autre.
01:04 On suppose que c'est une mère et sa fille,
01:07 lovés comme si la mère n'avait pas voulu quitter son enfant mourant
01:11 ou inversement, que cette petite fille n'avait pas voulu quitter sa mère.
01:15 Et puis il y a le détail de cet arbuste.
01:17 Je rappelle que ces corps ont été trouvés en plein désert
01:20 et on pense qu'elles ont voulu peut-être chercher un coin d'ombre,
01:24 un coin d'ombre dérisoire face à la chaleur du désert.
01:26 Je rappelle qu'il fait plus de 45 degrés dans le désert
01:29 entre la Tunisie et la Libye.
01:32 Alors on ne sait pas grand chose de ces deux corps,
01:35 sinon qu'ils ont été trouvés dans la région d'Al-Assa.
01:37 Al-Assa, c'est cette région où sont abandonnés de nombreux migrants
01:40 à 100 kilomètres au sud de Tripoli.
01:43 Et à l'heure où je vous parle, ces deux corps ont été transférés à la morgue.
01:47 Ils n'ont pas été laissés dans le désert.
01:50 - Photogrammatique.
01:51 Ce même journaliste libyen que vous avez contacté,
01:53 il est toujours dans le désert ?
01:54 - Oui, il y était encore hier,
01:57 toujours en compagnie des gardes frontières libyens.
01:59 Il nous a dit qu'hier, il avait assisté au sauvetage
02:02 de 60 migrants subsahariens récupérés en vie dans la même région,
02:07 avec des détails assez choquants encore une fois,
02:11 puisqu'il y avait tellement de monde à sauver hier
02:13 que les Libyens n'ont pu se courir en priorité
02:15 que les femmes, les enfants et les personnes malades.
02:17 Ils ont dû laisser les hommes encore en plein désert.
02:20 Et on voit aussi la photo, vous allez voir à l'écran d'un homme,
02:24 ce père dit avoir perdu sa femme et son fils,
02:28 qui se sont perdus dans le désert.
02:30 Une patrouille libyenne est partie à leur recherche,
02:32 mais à l'heure où je vous parle,
02:33 on n'a toujours pas retrouvé sa femme et son enfant.
02:37 Les survivants racontent toujours la même chose,
02:40 qu'ils erraient dans ce désert depuis trois jours pour certains,
02:42 jusqu'à deux semaines pour d'autres.
02:45 À chaque fois, ils disent qu'ils ont été raflés
02:47 par les autorités tunisiennes dans différentes villes du pays,
02:51 puis abandonnés dans le désert.
02:53 Donc des migrants qui fuient leur pays au péril de leur vie.
02:59 Et Tunis continue à l'heure actuelle de rafler des Noirs
03:03 et de les abandonner à la frontière ?
03:04 Oui, les ONG nous alertent tous les jours en ce moment sur ce sujet.
03:08 AlarmFund notamment, c'est une plateforme qui vient en aide aux migrants
03:13 et qui a pu établir des liens, des communications avec eux,
03:16 notamment près de Rajdhir.
03:18 Rajdhir, c'est plus vers la côte, à la frontière entre la Tunisie et la Libye.
03:22 Et là encore, les histoires sont terribles.
03:25 On parle de zones infestées de scorpions et de serpents.
03:28 Donc des migrants sont mordus par les serpents.
03:32 Ils n'ont évidemment aucun secours.
03:34 La semaine dernière, j'avais pu rentrer en contact avec Kelvin,
03:37 qui était lui aussi dans la zone de Rajdhir,
03:39 qui avait été abandonné dans le désert.
03:40 Et nous n'avons plus de nouvelles à l'heure où je vous parle.
03:44 Et vous aviez aussi un contact avec un groupe de migrants abandonnés ?
03:48 Oui, c'est ça, ce groupe de migrants tout à fait,
03:50 qui avait été raflés en Tunisie et qui avait été abandonné dans le désert,
03:55 donc à Rajdhir.
03:56 On avait pu établir un contact avec eux.
03:58 Ils nous avaient raconté, toujours des histoires horribles,
04:01 qu'ils avaient été arrêtés de manière arbitraire,
04:03 soit chez eux, soit alors qu'ils se baladaient en pleine rue,
04:06 soit sur leur lieu de travail,
04:07 et qu'ils avaient été conduits directement après dans le désert.
04:10 Mais à l'heure où je vous parle, ce groupe,
04:12 nous n'avons plus du tout de signe de vie de leur part,
04:14 puisque leurs portables sont tous déchargés.
04:17 Et ça, en dit l'on aussi sur les pays qu'ils quittent,
04:19 les pays d'origine de la situation,
04:21 puisqu'ils trouvent des situations qui sont bien plus graves encore.
04:24 L'Union européenne vient de signer un accord avec Tunis,
04:27 un partenariat stratégique sur l'immigration,
04:30 dit partenariat global, en présence notamment
04:32 de la chef du gouvernement italienne, Giorgia Melloni,
04:34 mais aussi de la présidente de la Commission européenne,
04:35 Ursula von der Leyen.
04:37 Et la question de ces abandons,
04:38 est-ce qu'elle est évoquée dans cet accord ?
04:40 Absolument pas.
04:41 Et pourtant, le sujet de ces violences
04:42 contre les migrants subsahariens,
04:45 notamment les violences asphaltes,
04:46 c'est un sujet désormais bien connu,
04:48 bien documenté par les médias.
04:50 Même l'ONU en a parlé,
04:51 des experts des Nations unies ont appelé,
04:54 dans un communiqué écrit mardi,
04:57 ont appelé le gouvernement tunisien à arrêter ces expulsions,
05:00 ces refoulements illégaux vers le désert libyen.
05:04 Ils ont rappelé que ces expulsions collectives
05:06 sont strictement interdites par le droit international.
05:10 Et pourtant, pourtant,
05:12 cela n'a pas empêché Bruxelles
05:13 de signer cet accord avec le président Qaïs Saïeb
05:16 et d'allouer une enveloppe de 100 millions d'euros
05:19 pour aider le pays à lutter contre l'immigration irrégulière.
05:24 Un accord qui prévoit notamment de mieux gérer les frontières.
05:28 Un accord aussi qui existe déjà,
05:30 que Bruxelles avait signé avec la Libye,
05:34 pour apporter un soutien aux gardes frontières,
05:36 aux gardes côtes.
05:38 Un accord qui aujourd'hui résonne tristement
05:40 au vu de la situation en Tunisie.
05:43 Merci beaucoup Charlotte Boitiau pour toutes vos informations.
05:45 Merci à vous, vous êtes journaliste à Info Migrante France 24.