00:00 - 19h23, merci à ceux qui nous rejoignent sur Europe 1.
00:03 13 novembre, triste anniversaire, celui des attentats qui ont coûté la vie à 131 personnes,
00:07 90 au Bataclan, un bilan qui aurait pu être encore plus lourd sans l'intervention de la BRI.
00:13 Ce soir, nous avons la chance d'être en ligne avec Jérémy Milgram. Bonsoir.
00:17 - Bonsoir madame.
00:18 - Votre nom est un pseudonyme et pour cause, vous êtes chef de groupe opérationnel
00:22 de la Brigade de Recherche et d'Intervention,
00:25 et vous avez participé à l'assaut pour libérer les otages du Bataclan.
00:29 Merci beaucoup d'être notre invité dans Europe 1.
00:32 Ce soir, vous publiez un ouvrage intitulé "Les anges gardiens du 36"
00:36 avec des illustrations de votre collègue Jean-Charles Sanchez,
00:40 10 histoires qui sont inspirées de véritables enquêtes.
00:43 Pour éclairer un peu sur ce qu'est cette unité spécialisée de la police judiciaire parisienne,
00:48 pourquoi vous avez ressenti le besoin d'écrire ?
00:51 - Ce n'est pas forcément un besoin que j'ai pu ressentir,
00:53 c'est à l'occasion de la rencontre que j'ai pu avoir avec JC Sanchez, que vous avez cité,
00:57 qui m'a effectivement soumis l'idée d'une possible collaboration entre nous.
01:01 Je me suis pris au jeu avec lui, et effectivement, ça a été pour moi
01:05 le moyen de faire passer un peu des messages et surtout de faire comprendre au plus grand nombre
01:09 ce que représente le métier d'opérateur à la Brigade de Recherche et d'Intervention de Paris.
01:13 - Oui, parce que c'est un métier qui intrigue beaucoup
01:15 et qui attire sans doute beaucoup les jeunes, j'imagine.
01:19 - Alors, la représentation du métier peut attirer, effectivement.
01:23 Moi, ce que j'ai voulu montrer un petit peu, c'est la réalité du métier.
01:26 Et effectivement, si ça peut susciter quelques vocations, j'en suis très content.
01:30 - Vous montrez aussi l'envers du décor.
01:32 - Un petit peu, mais ce n'est pas toujours facile, vous en doutez.
01:35 On fait face à... Normalement, lorsqu'on appelle la BRI,
01:38 c'est que la situation est quand même déjà difficile.
01:41 Souvent, ce sont les policiers qui nous appellent, on est dans la partie intervention.
01:43 Donc, on est là pour aider les policiers.
01:45 Ça veut dire que la situation est déjà dure et qu'on dispose de process,
01:50 d'entraînement spécifique et de matériel spécifique qui nous permet d'intervenir
01:54 et d'aller au mieux pour que les situations soient réglées
01:57 de la manière la plus pacifique possible, quand c'est possible.
02:00 - Vous avez conscience qu'on vous considère souvent comme des héros ?
02:03 - Oui, alors la notion de héros, elle est très relative et elle est surtout très fragile.
02:09 Et dans le temps, elle s'oublie vite.
02:11 Effectivement, on a été applaudi en 2015.
02:14 Bon, quelques mois après, on était au retour à la normale.
02:19 Vous voyez ce que je veux dire ? Je suis comprené à ce que je veux dire.
02:21 - Je vois ce que vous vouliez dire.
02:23 Vous parlez de 2015.
02:24 Aucune de vos 10 histoires n'évoque le Bataclan.
02:28 - Ah non, clairement, je me suis refusé par pudeur et par respect à l'égard des victimes,
02:32 entre guillemets, me servir du 13 novembre et de le décrire dans un ouvrage de fiction.
02:37 C'était pour moi pas possible.
02:39 Donc, j'ai essayé de raconter une histoire qui s'appelle d'ailleurs le 14 novembre
02:43 pour pouvoir faire toucher du doigt au lecteur ce que peut ressentir un policier
02:47 au cours d'une attaque de type un peu terroriste,
02:51 mais sans commune mesure avec le 13 novembre, bien sûr.
02:54 - Et 8 ans après, qu'est-ce qui reste de cette intervention hors norme dans votre esprit ?
03:00 - Ah ben déjà des images, des sons, des odeurs.
03:04 C'est quelque chose qui reste imprimé à vie pour mes camarades et moi-même.
03:07 Alors, on a tous vécu un peu de manière différente.
03:10 Et l'après également, mais ça reste très prégnant.
03:13 Ce matin, l'ensemble de la brigade était auprès des victimes,
03:18 devant le Bataclan pour honorer leur mémoire.
03:21 Et également échanger avec les survivants.
03:23 C'est quelque chose qui nous a beaucoup marqué.
03:27 Il y a vraiment un avant et un après dans l'unité.
03:29 On a changé beaucoup de choses, notre état d'esprit, notre manière de s'entraîner, notre matériel.
03:33 La BRI après 2015 a été une nouvelle unité.
03:36 D'ailleurs, on a doublé l'effectif et on a appris quasiment un métier nouveau.
03:42 Et depuis ce temps, on essaie de s'adapter à la menace.
03:44 Et elle également évolue.
03:46 - Vous avez réussi à garder vos émotions à distance pendant l'intervention et par la suite ?
03:50 - Pendant l'intervention, ce qui rend la maîtrise des émotions plus facile que pour par exemple un otage,
03:58 c'est que nous, on garde le contrôle en permanence et qu'on a vraiment une mission à accomplir.
04:02 On ne perd pas le contrôle de sa destinée puisque c'est nous qui agissons.
04:06 Donc pendant, on est occupé, on a un boulot à faire et on le fait.
04:10 Et ensuite, c'est très personnel la manière de gérer les émotions.
04:13 Il y en a qui le gèrent en famille, il y en a qui le gèrent en groupe,
04:17 qui sentent le besoin d'aller voir un psy.
04:21 Pour la plupart d'entre nous, c'est le fait d'appartenir au groupe,
04:24 de revoir ses copains, ses camarades avec qui on était ce soir-là,
04:27 qui permet d'assimiler et de continuer malgré ce qu'on a pu voir ce soir-là.
04:32 - Vous diriez que ça vous hante encore aujourd'hui ?
04:34 - Je ne dirais pas que ça me hante parce que ça ne me pose pas vraiment de problème de sommeil ou de réveil.
04:40 Mais par contre, j'ai les images quasiment en permanence dans la tête.
04:46 Dès lors que je suis confronté à une situation qui pourrait me rappeler les conditions d'intervention.
04:50 Notamment une salle de concert, notamment une salle de cinéma bondée, une foule.
04:57 Effectivement, là, j'ai gardé quelques stigmates, je pense, de ce soir-là.
05:01 - Et quand vous avez entendu ce qui s'est passé en Israël le 7 octobre,
05:04 des jeunes tués alors qu'ils faisaient la fête,
05:07 est-ce que ça vous a retransporté huit ans en arrière ?
05:10 - Alors au début, j'ai eu du mal à appréhender l'ampleur de l'attaque.
05:13 Quand j'ai vu les premières images du festival de musique électronique,
05:16 avec près de 240 victimes, effectivement, ça m'a replongé.
05:20 C'était quasiment les mêmes images.
05:22 Des jeunes blessés, tués.
05:24 Oui, effectivement, ça m'a replongé dans ce soir-là.
05:28 - Et c'était difficile pour vous ?
05:30 Ou ça fait partie du métier, ça fait partie aussi de votre travail, d'affronter parfois ces réminiscences ?
05:37 - Je pense que ça fait partie du travail.
05:38 Alors après, ça m'a fait un peu mal.
05:40 Mais surtout, ça conforte dans l'idée qu'il faut continuer à se préparer
05:44 et qu'on soit à même de réagir, voire d'éviter de tels drames dans notre pays.
05:50 La menace est toujours là, malheureusement.
05:51 - Justement, c'est la question que je voulais vous poser.
05:53 Vous considérez que la menace terroriste est toujours présente ?
05:56 Ça, j'imagine que oui.
05:57 Est-ce qu'elle est encore plus importante à l'heure actuelle en France ?
06:01 - Alors moi, au niveau de connaissance et de décision où je suis,
06:03 je ne suis pas dessinataire de ces renseignements-là.
06:06 C'est juste un avis personnel.
06:08 En tout cas, nous, on se doit,
06:10 les opérateurs des unités d'intervention spécialisées,
06:13 ils se doivent d'être prêts, quoi qu'il en soit,
06:15 et de pouvoir réagir au mieux en cas de crise grave.
06:19 Donc la question, on ne s'y pose même pas.
06:21 On envisage toujours le pire de manière à être efficace le jour J.
06:25 - Vous êtes toujours opérationnel aujourd'hui ?
06:27 - Oui, oui, oui, complètement.
06:28 - Vous voulez le rester pendant combien de temps ?
06:30 - Alors, on va dire que je suis un petit peu accro à cette fonction.
06:34 Mais c'est très dur pour moi,
06:36 et je pense pour les gens comme moi, d'envisager de passer à autre chose.
06:39 Tant que j'ai la capacité physique et mentale,
06:42 j'ai toujours l'envie,
06:44 je continuerai ce métier qui est ancré en moi.
06:46 - Vous n'avez jamais peur ?
06:47 - J'ai rarement peur pendant.
06:49 Je ne vais pas avoir peur un petit peu après,
06:51 a posteriori, en réalisant un petit peu ce qui a été fait.
06:55 Mais c'est ça, en gros.
06:57 Plutôt après.
06:58 - Merci beaucoup, Jérémy Milgram.
07:00 Merci d'avoir été en ligne sur Europe 1.
07:03 Vous êtes, je le rappelle, chef de groupe opérationnel de la BRI.
07:07 Vous sortez un livre illustré chez Mareuille,
07:10 "Les anges gardiens du 36",
07:12 avec une préface du réalisateur Olivier Marchal.
07:15 Merci beaucoup.