00:00 Bonjour, Denis Arkan.
00:01 - Bonjour.
00:01 - Vous êtes de cette veine de réalisateur, scénariste, auteur,
00:04 producteur québécois, engagé et engageant.
00:07 La définition de toutes ces passions est cinéaste, semble-t-il.
00:11 Cela fait 60 ans que votre cinéma, qui reste avant tout votre regard
00:14 sur le monde, pour ne pas dire sur la société, ses inégalités
00:17 et contradictions, motive d'utiliser de la pellicule.
00:20 Vos deux plus grands succès sont le déclin de l'Empire américain
00:23 et les invasions barbares.
00:25 Aujourd'hui sort Testament.
00:26 Alors, je rassure tout le monde, vous êtes bien vivants.
00:28 C'est vraiment vous sur cette chaise.
00:30 Testament nous ouvre les portes qui mènent aux valeurs qui vous constituent.
00:35 Denis Arkan et qui vous ont guidé.
00:38 Il représente quoi, ce film, pour vous?
00:40 - Il représente ma perplexité actuelle devant l'état du monde.
00:47 C'est un personnage à un peu mon âge.
00:51 Enfin, il est un peu plus jeune que moi, mais c'est quelqu'un
00:53 qui se rend compte tout d'un coup que
00:56 la civilisation à laquelle il a appartenu est en train de disparaître.
01:01 C'est comme quelqu'un, on retire le tapis sous ses pieds.
01:04 Et donc, il n'est pas outré de ça, il n'est pas fâché.
01:09 C'est juste qu'il essaie de comprendre et c'est très, très compliqué.
01:13 Ce qui est mon cas aussi.
01:14 - Ça vous fait peur?
01:15 - Non, parce que je vais quitter ce monde bientôt.
01:18 Donc, je ne vais pas souffrir de rien de ce qui va se passer.
01:22 C'est juste que je vais juste dire, c'est un univers nouveau
01:27 auquel rien ne nous a préparé à ça.
01:31 - Ce qui est fou, d'ailleurs, c'est qu'ici,
01:32 il y a une phrase de sa mère que je vais retrouver.
01:34 Je me suis posé la question de savoir si c'était votre mère
01:36 qui l'avait dit ou pas.
01:37 Il dit "la vie est une vallée de larmes.
01:39 On n'est pas ici pour être heureux."
01:42 Alors, pourquoi sommes-nous ici, Tony Arcand?
01:44 - Ma mère, quand elle avait 18 ans, voulait devenir carmélite.
01:47 Elle est entrée au Carmel et elle a été novice et elle en est sortie.
01:51 Après, on n'a jamais su tout à fait pour quelle raison.
01:54 Mais elle disait "cette vie est une vallée de larmes.
01:57 Nous ne sommes pas ici pour être heureux.
01:59 Nous sommes ici pour mériter notre place au ciel."
02:03 Et donc, plus on est malheureux, plus notre place sera belle.
02:07 On sera près de Jésus, près de Dieu.
02:10 Les anges sont dans le paradis.
02:13 Mais c'est vraiment ça qu'elle croyait.
02:15 Donc, j'ai été élevé dans cette atmosphère-là,
02:17 ce qui doit expliquer des tas de problèmes psychanalytiques
02:21 dont je souffre encore.
02:22 - On va parler de la mort, du coup, parce que vous l'abordez
02:25 inévitablement, déjà rien que dans le titre "Testament".
02:29 Et puis, vous l'avez toujours abordé finalement au fil du temps.
02:32 Quel est votre regard?
02:33 - Je ne sais pas, j'ai longtemps eu peur de la mort.
02:38 J'ai longtemps craint la mort quand j'étais jeune,
02:40 parce que j'aimais beaucoup vivre.
02:42 J'ai eu une vie relativement heureuse et j'avais de la facilité à vivre.
02:46 Et j'avais peur que la mort me prive de cette vie-là.
02:50 Maintenant que je suis rendu octogénaire,
02:54 je n'ai plus peur du tout, ça me fait indifférent.
02:56 Tu peux disparaître demain,
03:00 ça ne me dérange pas.
03:03 - C'est dur de réaliser toute sa vie, Denis Arcan?
03:05 - Non, c'est un métier que j'aime beaucoup,
03:09 dans lequel j'ai été tout de suite heureux,
03:11 du premier jour.
03:14 La seule chose qui est dure, c'est que c'est un métier
03:17 dans lequel il est difficile de vieillir,
03:18 parce que c'est dur physiquement, c'est tout simplement.
03:22 Particulièrement en Amérique du Nord, où les horaires sont très longs,
03:25 puis au Canada, où la lumière du jour n'est pas si longue.
03:31 Donc, il faut se lever à 5h30 du matin pendant deux mois.
03:34 Et on est debout très souvent, parce que moi, je ne tourne pas en studio.
03:38 En tout cas, quelques fois, j'ai des scènes en studio,
03:41 mais généralement, c'est quelque part dehors, n'importe où.
03:45 Donc, je suis toujours debout, debout à aller voir la caméra,
03:48 parler aux sons, parler aux acteurs, etc.
03:51 Donc, on est debout de 7h30 à 6h30, 7h le soir.
03:55 Ça demande une forme physique
04:00 qui, finalement, disparaît avec l'âge.
04:04 - Donc, votre œuvre est à l'image de la transformation du cinéma québécois.
04:08 Vous l'avez expliqué, vous avez toujours eu un cinéma engagé
04:12 avec comme thème le nationalisme et le syndicalisme,
04:14 aussi l'importance du syndicalisme.
04:16 Le cinéma vous a-t-il permis d'avoir une émancipation personnelle?
04:20 Après le référendum, notamment, depuis le référendum de 1980
04:25 pour la souveraineté du Québec.
04:28 - Faire des films, c'est ma façon de vivre.
04:30 Les films se succèdent les uns aux autres.
04:34 Je n'ai même pas à me poser la question, vais-je faire un autre film?
04:39 En tout cas, je ne me la posais pas.
04:40 Je fais des films, puis ces films-là m'aident
04:45 à me comprendre, à comprendre les gens qui sont proches de moi,
04:49 à comprendre la réalité, comprendre l'économie, tout.
04:52 C'est ma façon d'être.
04:54 - "Testament" semble être votre dernier film, l'est-il?
04:57 - Ça pourrait être mon dernier film.
04:59 Si c'est mon dernier film, je ne serais pas malheureux de ça.
05:01 Je veux vivre avec bonheur ça.
05:04 Mais bon, si je suis en bonne santé et que dans deux ans ou dans un an,
05:09 tout d'un coup, je me dis,
05:10 "Ah, merde, il faudrait bien que je tourne tel truc."
05:12 Donc, vous me reverrez peut-être ici encore plus vieux
05:17 et plus misérable dans quelques années.
05:19 - Pour terminer, quel regard vous portez alors
05:21 sur ces 60 ans de carrière, Denis Arkan?
05:24 - Écoutez, ça va.
05:27 Je suis assez content de la vie que j'ai menée.
05:30 J'étais heureux à faire des films.
05:32 J'ai eu la chance de pouvoir faire des films,
05:34 ce qui est une très grande chance,
05:36 parce que j'ai vu beaucoup de gens au cours de ma vie
05:39 qui sont tombés le long de la route et qui n'ont pas pu continuer.
05:42 Et moi, j'ai toujours pu continuer.
05:43 J'ai pu faire des films dans une relative liberté,
05:45 dans un petit pays, avec des petits budgets et des petits films.
05:49 Mais j'étais satisfait avec ça.
05:51 Donc, ça va. C'est une belle vie.
05:54 - Merci beaucoup, Denis Arkan, d'être passé dans le monde.
05:56 Élodie, sur France Info, Testament sort aujourd'hui au cinéma.
05:59 Merci beaucoup.
06:00 - C'était un plaisir d'être avec vous.
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