00:00Le vélo, c'est de la voile.
00:09Ça, c'est un truc que tous les cyclistes pros ou amateurs ont déjà entendu.
00:13Parce que pour être le premier à passer la ligne d'arrivée du Tour de France,
00:16il y a un concurrent à battre, le plus constant, le plus impitoyable, l'air.
00:21Lancé à des pointes à 80 km heure, chaque frottement compte.
00:24Et pour pouvoir prétendre au maillot jaune, rouler ne suffit plus.
00:28Des bouteilles placées sous le maillot, des vélos de rechange sur une voiture suiveuse,
00:31des positions surprenantes.
00:33Vous allez voir que rien n'est laissé au hasard.
00:35Et si on a beaucoup parlé de chimie dans les années 2000, l'essentiel vient de la physique.
00:40Un vélo, comme tout objet sur cette terre, s'est soumis à des forces.
00:43Quand un cycliste pédale, il crée une force vers l'avant,
00:46une force musculaire qui joue contre toutes les autres,
00:49le poids mais aussi le frottement des roues sur le sol et bien sûr, la résistance de l'air.
00:53Plus un cycliste va vite et plus sa surface de contact est large,
00:56plus sa résistance à l'air sera grande.
00:58Et pour maintenir sa vitesse face au frottement de l'air,
01:00il faudra appliquer plus de force musculaire, c'est-à-dire pédaler plus fort,
01:04et donc s'épuiser plus vite.
01:06On estime que dans une course, près de 90% de l'effort provient de la traînée,
01:10la résistance à l'air.
01:11Et c'est là qu'intervient le peloton.
01:13Ce gros zamad cycliste est en fait une machine bien huilée.
01:16Car si tout devant on prend l'air de plein fouet,
01:18être positionné bien au centre du peloton est une place de choix.
01:21Typiquement on a un peloton qui a une pointe,
01:24et après il y a le corps du peloton qui est très important.
01:27Se positionner au centre à la fin de la pointe est la position idéale.
01:31Thierry Marshall est directeur d'industrie chez ANSYS.
01:33En 2018, avec le professeur Bert Blocken,
01:36il s'est lancé dans une expérience grandeur nature
01:38pour comprendre la science du peloton.
01:40Pour quantifier les différences de traînée,
01:42l'équipe de chercheurs a placé 121 mannequins dans une soufflerie
01:45reproduisant les conditions d'une vitesse de 54 kmh,
01:48typique des pelotons du Tour de France.
01:50Résultat, les coureurs placés ici subissent à peine 5% de la traînée
01:54que subirait un cycliste seul.
01:56Et c'est ça qu'on appelle l'aspiration.
01:58Et c'est vraiment pas une petite différence ?
01:59Bien calfeutrés à cet endroit, on peut filer à 54 kmh
02:02en déployant autant de puissance que ce qu'il faudrait
02:04pour rouler tout seul à 15 kmh.
02:06Finalement ça veut dire que vous et moi,
02:08on pourrait suivre le Tour de France.
02:10On force quasiment pas.
02:11L'air il fait comme une bulle et il revient sur nous pour pousser.
02:14Mais c'est compliqué à s'en rendre compte quand on sait pas.
02:16Pour bénéficier des meilleures conditions,
02:18les coureurs se bagarrent dans la masse.
02:19Mais comme il n'y a pas de place pour tout le monde,
02:21ça peut finir par terre.
02:37Mais alors pourquoi certains coureurs s'épuisent en tête de peloton ?
02:39Ça, c'est une question de stratégie.
02:41Être devant, c'est pouvoir imposer son rythme.
02:43Et si on va suffisamment vite, on peut casser la course,
02:46c'est-à-dire séparer le peloton en deux parties
02:48l'air revient s'engouffrer entre les deux groupes.
02:51Et là, c'est tchao.
02:52Il y a le feu.
02:53Oui, il y a le feu dans le peloton.
02:55Ça se casse.
02:56Et ça explose.
02:57D'où l'importance de jouer collectif.
02:59Le Tour de France, c'est avant tout une course en équipe.
03:01Des formations de 8 coureurs,
03:03composées d'un leader et de 7 équipiers.
03:05Le leader, on essaie de le protéger le plus longtemps possible
03:08et qu'il ait le plus d'essence possible pour les fins d'étape.
03:11Lorsqu'un coureur attaque, il devient vulnérable à l'air.
03:14Attaquer trop tôt, c'est donc prendre le risque de se cramer avant l'arrivée.
03:17Et quand une échappée n'est pas suivie,
03:19les coureurs n'ont d'autre choix que de ralentir pour attendre le peloton.
03:22Cette année, on a même vu des coureurs s'arrêter sur le bas-côté,
03:25laissant les commentateurs perplexes.
03:27Et voilà, il s'arrête.
03:28Très grévant.
03:29Je trouve que pour faire ça, il valait mieux rester dans le peloton.
03:32C'est un peu une grosse blague.
03:34Et c'est précisément pour éviter ça que les échappées se font par petits groupes.
03:37Le numéro 1 va permettre aux autres de bénéficier de l'aspiration.
03:40A puissance constante, le numéro 2 va donc aller plus vite que le premier,
03:44qu'il va donc dépasser avant que le numéro 3 ne prenne sa place.
03:47Et ainsi de suite.
03:48Et quand il y a du vent, l'orientation de ce petit peloton va varier.
03:51Les cyclistes vont se placer en éventail,
03:53ce qui va aussi avoir pour conséquence d'empêcher les concurrents de rejoindre le groupe.
03:57On va donc avoir plusieurs petits pelotons qui vont se constituer en diagonale.
04:01Mais alors, s'il y a bien un moment où l'aérodynamisme est essentiel,
04:04logiquement, c'est en descente.
04:06Alors là, j'ai rarement vu ça.
04:08Un coureur couché sur le vélo, oui, en recherche de vitesse aérodynamique,
04:13mais qui pédale.
04:15J'ai rarement vu ça quand même.
04:18En 2016, Christopher Froome, quadruple vainqueur du Tour,
04:21remporte la huitième étape grâce à une position inédite.
04:24Assis sur le tube de son vélo, le torse sur le guidon,
04:27le Britannique atteint une vitesse de 90,9 km heure.
04:31C'est la naissance de la position Froome.
04:34Tous les commentateurs disaient, oui, fantastique, il a trouvé la position idéale.
04:38C'est un expert en aérodynamique, je me suis dit, je ne suis pas vraiment convaincu de ceci.
04:42L'équipe du professeur Blokken n'est pas sûre-sûre,
04:44donc elle décide de passer la position Froome à l'épreuve de la soufflerie.
04:47Les chercheurs vont modéliser d'autres positions connues,
04:50notamment celle de Peter Sagan, celle de Vincenzo Nibali,
04:53ou encore celle de Marco Pantani.
04:55Résultat, en plus d'être particulièrement dangereuse,
04:58la position Froome est loin d'être la plus aérodynamique.
05:01D'après les calculs de l'équipe, les positions de Pantani et de Sagan sont bien plus rapides.
05:05Par rapport à une position classique de descente, celle de Froome n'est que 9% plus rapide,
05:10contre 14% pour Pantani et 17% pour Sagan.
05:13Ça nous a même valu un mot de reconnaissance de Peter Sagan sur Facebook.
05:17Mais la position la plus efficace, c'est celle-là.
05:26Les études numériques ont montré que l'aérodynamique de ce Superman était meilleure.
05:30D'après les chercheurs, la position Superman serait 24% plus rapide qu'une position classique de descente.
05:36Oui, ça c'est sûr que ça va beaucoup plus vite.
05:38Mais après, ça c'est juste hyper dangereux et perso je sais le faire,
05:41mais c'est clairement de t'éviter par terre.
05:50Pour des raisons de sécurité, un certain nombre de ces positions de descente
05:53ont été interdites en compétition officielle par l'Union Cycliste Internationale, l'UCI.
05:58Le Superman, pour des raisons plutôt évidentes.
06:00Mais aussi la position Froome et Pantani, jugées trop dangereuses
06:03pour prendre le risque qu'elles soient imitées par des cyclistes amateurs.
06:06Mais cette quête de la position idéale, ça reste le graal des cyclistes professionnels.
06:10J'avais rencontré Walt Van Aert dans une pièce en soufflerie.
06:13Je lui ai dit oui, mais on peut calculer quelle est la position idéale,
06:16mais il faut également une position de confort parce que vous faites une course qui a duré 4 à 5 heures.
06:20Il m'a dit non, non, non, donnez-moi la position mathématiquement optimale,
06:23moi ce qui m'intéresse c'est d'arriver devant.
06:26Bref, les conclusions des scientifiques sont des informations inestimables pour les coureurs,
06:30mais aussi pour les instances du cyclisme mondial qui veillent à ce que l'esprit du sport reste intact.
06:35Parce que sur une course, il n'y a pas que des vélos.
06:37Le public, les scooters de presse ou les voitures suiveuses
06:40sont autant d'éléments qui peuvent influer sur les poussées d'air.
06:43Et ça aussi, l'équipe du professeur Blocken a voulu le tester.
06:46On avait fait des premières études avec une voiture qui suivait un cycliste,
06:50un à deux mètres derrière le cycliste, ce qui était interdit, mais beaucoup le faisaient.
06:54On a vu que la voiture poussait de l'air et cet air qui était poussé venait pousser le cycliste.
06:58Tout le monde nous avait dit oui, c'est vraiment très marginal, ça n'a pas beaucoup d'impact.
07:02Sur un contrôle à montre de 50 kilomètres, simplement l'air poussé par la voiture faisait gagner 1 minute 40 secondes au cycliste.
07:09C'est suffisant que pour gagner le Tour de France.
07:12Et à la suite de cette étude, on a commencé à constater un truc marrant.
07:15Lors des étapes de contrôle à montre, les voitures suiveuses se sont mises à transporter 10, 15 vélos de secours sur le toit pour pousser davantage d'air.
07:22Et c'est ce qui a conduit l'UCI à changer la règle en 2023,
07:25en imposant aux voitures suiveuses de se placer au minimum à 25 mètres du coureur,
07:29citant au passage les travaux du professeur Blocken.
07:32Les motos de presse ont-elles aussi un impact sur la course ?
07:35Même à 30 mètres devant un cycliste, une moto peut réduire la pression de l'air et faire gagner jusqu'à 1 seconde par kilomètre.
07:42Et puis, il y a eux.
07:43Je crois qu'ils vont l'arrêter, je crois qu'ils vont l'arrêter, regardez !
07:46Le public est lui aussi exploité par les grands champions,
07:48qui profitent de la foule pour s'abriter du vent et avancer plus facilement.
07:52Depuis peu, on s'aperçoit que même des pratiques en apparence anodines peuvent avoir un effet considérable.
07:57Comme cette bosse là, au niveau du torse des cyclistes.
07:59C'est ce qu'on appelle le chestfairing, littéralement carénage de torse.
08:03Ça consiste à venir caler une bouteille d'eau ou n'importe quel autre objet sous son maillot.
08:07Vous allez me dire, bon, quel est l'impact ?
08:09Ça change complètement la direction du vent.
08:11Quand il est bien exécuté, le chestfairing peut permettre de réduire les frottements de 4%,
08:15soit un gain de plus de 2 minutes 30 sur une étape de 200 kilomètres.
08:19Bref, à des vitesses pareilles, le moindre petit élément peut devenir suspect.
08:22Une bouteille bien placée, un casque hyper fuselé.
08:25On pourrait aussi parler des lunettes aérodynamiques de Dylan Gronewegen,
08:28vainqueur de la sixième étape du Tour 2024.
08:31Ces lunettes avec le nez aérodynamique qui sont vraiment pas jolis,
08:34mais ils gagnent de 2 ou 3 centimètres.
08:36Peut-être que les 2 ou 3 centimètres, s'il n'avait pas eu ces lunettes-là,
08:39sur 2 ou 300 mètres de sprint, ça y joue.
08:41Il y a quelques années, on ne comprenait même pas qu'il y avait une marque,
08:44ils allaient beaucoup plus vite que nous alors qu'ils ne pédalaient pas dans les descentes, les mecs.
08:47Et là-dedans, difficile de dire ce qui relève de la technologie, de l'innovation ou du jeu des loyales.
08:52En 2022, dans le Milan-San Remo, Matej Morić avait fait sensation
08:56en remportant la course sur une selle télescopique,
08:58ajustable en pleine course via une petite poignée installée sur le guidon.
09:02Et même si cette efficacité reste à prouver,
09:04le Slovène déclarait avoir détruit le cyclisme avec cette innovation,
09:08validée par les instances mondiales.
09:10Aujourd'hui, les coureurs sont plus que jamais à l'affût de la science
09:12qui leur permettra de battre le vent.
09:14La compétition technologique n'a jamais été aussi en force.
09:17Un vélo d'il y a 10 ans, tu perds trop.
09:19Même d'il y a 5-6 ans.
09:21Tous les ans, ça évolue.
09:22Les casques, les lunettes, les chaussures.
09:24Par exemple, toutes les équipes achètent des combinaisons des autres équipes
09:27pour voir un peu la différence.
09:29Tout le matériel est étudié.
09:30Cette course à la technologie pose quand même une question.
09:33À quoi ressemblera le cyclisme dans 10 ans ?
09:35120 ans après la première édition du Tour de France,
09:38les chercheurs ont propulsé les coureurs dans une nouvelle ère,
09:41celle du cyclisme scientifique.
09:43Et dans cette ère qui est encore à ses débuts,
09:45la prépa physique n'aura jamais aussi bien porté son nom.
09:48...
10:17...