00:00Et on remonte, Frédéric Carbone, 50 ans en arrière, 1974.
00:07C'est l'année où Jean-Marc Rouillant, l'homme-clé d'Action Directe, rencontre celui qui va
00:11contribuer à faire tomber le réseau terroriste qui a marqué la France des années 70-80.
00:16C'est l'histoire rocambolesque de cet infiltré qui est au cœur de l'escamoteur romantographique
00:21de Philippe Colin et Sébastien Goethe, qui seront dans quelques minutes nos invités.
00:24Et 1974, le 1er mai, précisément, c'est aussi l'année où un homme arrivé en France à 9-10 ans,
00:31enfant de juifs roumains qui fuit le régime de Ceausescu, commence à poser clairement son empreinte
00:37sur le cinéma français. Première salle à Paris de ce qui va devenir le réseau M4-2.
00:42Bonjour Marine Karmelitz, un demi-siècle exploitant, producteur, distributeur, pour promouvoir une autre façon
00:49de faire vivre le cinéma. On va bien sûr feuilleter ce riche album, Matteo Mestracci est à mes côtés,
00:54mais commençons par les enjeux culturels d'aujourd'hui, parce que dans un entretien au Monde,
00:59vous dites que ce qui a changé, c'est qu'on est passé de la culture pour tous, votre objectif, comme tant d'autres,
01:04j'imagine, à la culture pour tous et par tous. Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
01:09On a eu un très grand moment culturel en France avec Jacques Lang, donc 81-92 à peu près,
01:20où il y avait une politique culturelle. La question se pose, est-ce qu'il y a encore une politique culturelle
01:26et surtout, est-ce que le monde n'a pas changé autour et est-ce que cette politique culturelle ne devrait pas être différente ?
01:31Et le monde a beaucoup changé. Il a beaucoup changé, en particulier, je crois, dans les années 90,
01:37avec la chute du mur de Berlin. Et la chute du mur de Berlin a eu trois effets, évidemment la mondialisation de l'économie,
01:45mais ça signifie aussi que l'économie culturelle, les industries culturelles, le disque, les ventes aux enchères, la librairie, etc.,
01:56tout ça a été bouleversé. Mais aussi, la chute d'idéologie, c'est-à-dire que le contenu a changé.
02:05Et on le voit très très bien à travers le cinéma américain.
02:08Mais la culture par tous, c'est quoi ? Et ça vous inquiète ?
02:12Je pense que pendant tout un temps, le développement se faisait à partir d'institutions aidées en France par l'État.
02:19Ça tombait d'en haut ?
02:19Ça tombait d'en haut, en fonction tout de même des besoins politiques et de la population.
02:26Il se trouve que ces institutions existent, elles sont très importantes.
02:30Quand je dirigeais le Conseil de la Création, j'avais demandé comment se répartissait...
02:36En 2009-2010, à ces années-là, juste pour rappeler.
02:38J'ai demandé comment se répartissait le budget de ces institutions.
02:43Et j'ai découvert que 80-90% de ce budget était consacré au fonctionnement.
02:50Et 10% au contenu.
02:52Donc ça pose un certain problème, et on le voit maintenant.
02:55C'est-à-dire qu'effectivement, ces institutions, théâtre, musée, etc.,
03:02salles de concert, ont besoin de moyens considérables pour fonctionner,
03:07et n'ont que très peu d'argent pour créer.
03:10Mais est-ce que ça peut encore tomber d'en haut aujourd'hui, compte tenu de cette dissémination,
03:14et d'effectivement que chacun produit ses propres films, ses propres images ?
03:19Ça ne devrait plus.
03:21Mais pour une partie de ce monde culturel, ça continue.
03:25C'est-à-dire qu'il y a toujours ce qu'on appelait jadis Mamma Roma.
03:29C'est-à-dire qu'il y avait toujours un grand mécène, qui était l'État en l'occurrence,
03:35qui permettait la survie de gens qui n'étaient pas toujours suivis par le public.
03:41Vous allez vous faire des amis, Marine Kermit.
03:43Mais ce n'est pas la première fois.
03:44Non, ce n'est pas la première fois.
03:45Mais par contre, il y a des choses très intéressantes, si vous voulez, qui sont possibles.
03:49C'est que, jusqu'à présent, ces institutions demandaient aux spectateurs de venir dans ces institutions.
03:56Et je crois que l'avenir, une des solutions d'avenir, c'est d'aller vers les gens.
04:00C'est donc de changer cette situation.
04:02Et que, justement, on aille proposer, et qu'on aille par les routes, dans les régions, etc.
04:10Réinventer la caravane ?
04:11Absolument réinventer la caravane.
04:14Mais c'est formidable.
04:15C'est Zingaro qui l'a fait depuis je ne sais combien d'années.
04:17Puisque vous êtes dans le théâtre Zingaro Bartabas,
04:19évoquons une autre grande femme de théâtre, Ariane Mouchkine,
04:22parce que ça rejoint complètement ce que vous dites là,
04:24qui s'inquiétait, il y a quelques mois, pendant les échéances électorales,
04:27la montée très forte du Rassemblement National,
04:29qu'on a connue du fait que les artistes, les créateurs théâtres,
04:32peut-être avant tout, mais sans doute pas seulement,
04:34ne parlaient pas à tout le monde, ne savaient plus parler à tout le monde.
04:37Ça serait une réponse, ça, d'aller directement vers les gens ?
04:40Ça dépend de la qualité de leur spectacle et de l'intérêt de leur spectacle.
04:45Moi, je pense qu'ils pensent parler à beaucoup de monde.
04:51Mais ils s'adressent, par exemple, à une frange ultra-gauche de la population.
04:59À ce point-là, ce n'est pas une caricature, Marine Carles ?
05:02Non, pas actuellement. Je pense que c'est très majoritaire, même.
05:06C'est un vrai problème. C'est-à-dire que le contenu qu'on a,
05:10il ne s'adresse qu'à certaines personnes, à la limite déjà convaincues.
05:14Mais on peut vous faire ce reproche-là aussi.
05:16Vos salles de cinéma, vous les avez créées à Paris, pas dans des petites villes.
05:20Oui, oui, tout à fait.
05:23Mais moi, je n'ai pas créé de salles de cinéma pour créer des salles de cinéma.
05:26J'ai créé une salle de cinéma, comme c'est indiqué, comme c'est écrit dans le livre,
05:31qui est très étonnant, d'Antoine Debecq.
05:35Une autre histoire du cinéma, c'est Flammarion.
05:37Où il raconte, en fait, toute cette création des salles.
05:40Ce n'était pas une salle de cinéma, c'était une salle de contre-culture.
05:43C'était un endroit pour, justement, montrer des films, mais en même temps,
05:47des débats, des livres, de la musique, etc.
05:50Et j'ai essayé de le faire dans les quartiers populaires de Paris.
05:53Dans l'Est parisien et pas dans l'Ouest.
05:55Parce que tous ces quartiers avaient été délaissés.
05:59Il n'y avait plus de salles.
06:01Quand je suis allé dans le 19ème arrondissement,
06:03il y avait 25 salles jusque dans les années 70.
06:06Elles ont toutes fermées, il n'y avait plus rien.
06:08Et donc, c'était de recréer des espaces de vie, quand même, sur des villes de 150 000 habitants.
06:13Le 19ème, c'est 150 000 habitants.
06:15Allez, on y va, au cinéma.
06:17Parce que vous n'êtes évidemment pas qu'une exploitante.
06:19Tant de réalisateurs étrangers, notamment en Thuaneco, en France.
06:22Parce que vous les avez produits en feuillette, l'album, Mathéo ?
06:26Oui, alors on avait l'embarras du choix.
06:28On aurait pu mettre aussi un extrait de Cléo de Saint-Cassette,
06:30le chef-d'oeuvre d'Agnès Varda, sur lequel vous avez été assistant réalisateur.
06:33Mais voici 4 échantillons sonores de 4 films emblématiques.
06:37On ne va pas mettre les 4 à la suite, on va en parler à chaque fois.
06:40Mais parmi les plus de 80 que vous avez produits ou coproduits.
06:44Si je suis intuitif, vous devez être l'inspecteur chargé de l'enquête à propos de Gérard Fillière.
06:48C'est tout à fait exact.
06:50De quoi souffrez-vous ?
06:51Or, mon pauvre ami,
06:54de tout, les dents, la gorge, les pieds, l'estomac,
07:00un vrai massacre, je ne dors plus,
07:02ou bien quelques heures, les yeux ouverts.
07:06Marine Kermit, on n'avait pas prévu forcément de faire une sorte de blind test,
07:08mais si vous êtes prêts, allons-y.
07:10Vous avez deviné ce que c'était ?
07:12J'étais sur Chabrol, légèrement.
07:14Poulet au vinaigre, 1985.
07:18Chabrol, c'est un compagnonnage qui aura duré très longtemps, avec une douzaine de films, je crois.
07:2312 films.
07:26Et aussi Mai 68, qui était un film en réalité, dans le quotidien.
07:33Parce que j'ai fait Mai 68 avec Claude, et on s'est bien amusés.
07:36Et dans l'excellent livre que vous citiez, qui vous a concentré, Marine Kermit,
07:39vous dites à propos de Chabrol, c'est pas le seul,
07:41vous avez rêvé et adoré faire des deuxièmes premiers films de réalisateurs,
07:46quand ils avaient eu une belle carrière.
07:48Un peu dans le trou, et hop, on repart.
07:50Ça vous a passionné ? Chabrol est le meilleur exemple ?
07:52Chabrol, pas seulement. J'ai fait 4 seconds premiers films.
07:56D'abord, Louis Malle, avec Au revoir les enfants,
08:00qui n'avait pas de producteur,
08:02qui cherchait désespérément de l'argent pour faire le film.
08:05Donc, le premier.
08:07Ensuite, j'ai fait Sauf qui peut la vie, de Godard,
08:10qui lui était à l'abandon, qui a été son plus grand succès en salle.
08:15Ensuite, ça a été Claude Chabrol, avec Poulet au vinaigre.
08:18Personne ne voulait de Poulet au vinaigre.
08:21Et enfin, à l'arénée,
08:23c'est pas le plus inconnu de nos réalisateurs, avec Mélo.
08:28Et ça, c'est fin des années 70-80 ?
08:30Je citais des réalisateurs étrangers, internationaux.
08:33On y va Mathéo, parce que c'est là, pas de Kermit.
08:35Je me retourne un peu vers la régie.
08:37On enchaîne l'extrait 2 et l'extrait 3, si ça vous convient.
09:07Là encore, Marine Kermit, c'est ce que vous avez reconnu, les deux extraits.
09:17En tout cas, celui de bleu.
09:19Le deuxième.
09:20Christophe Kieslowski, celui qu'on est en train d'écouter avec Juliette Binoche.
09:23Le premier, c'était Padré, Padrone et les frères Taviane, donc 1977.
09:27On mélange un peu les époques, mais Frédéric le disait,
09:30l'accompagnement de cinéastes étrangers,
09:33alors Kieslowski était également français,
09:35mais de cinéastes étrangers qui ont énormément compté.
09:38Kieslowski est tout à fait polonais.
09:41J'ai souhaité avec lui qu'on fasse, sous le titre Bleu, Blanc, Rouge,
09:48un film européen.
09:50Liberté, Égalité, Fraternité.
09:52Ça devrait convenir assez bien à l'Europe.
09:55On a essayé de faire des films où toutes les nationalités se mélangeaient
10:00et beaucoup de langues se mélangeaient.
10:01Padré, Padrone, c'est pareil dans votre production.
10:04C'est la première palme d'or.
10:06Oui.
10:07Et comment on vient vous chercher à l'époque ?
10:08Je n'étais pas producteur du film, c'était la RAI,
10:10la télévision italienne qui était productrice.
10:12Moi, j'ai fait un film de la télévision en sarde, en 16mm,
10:19et on l'a emmené à Cannes.
10:22Heureusement, cette année-là à Cannes,
10:24le président du jury était Roberto Rossellini.
10:27Un peu italien.
10:28L'italien, mais aussi grand admirateur des frères Taviane.
10:32Et c'est Rossellini qui a défendu le film.
10:33Il y a du copinage à Cannes dans les palmes d'or.
10:35Non.
10:36De la fraternité d'esprit et de création.
10:39En tout cas, pas avec Rossellini.
10:42Justement, la palme d'or avait été décernée avant à un autre film italien
10:47dont je ne vous dirai pas le nom.
10:49En tout cas, Palme d'or 1977 pour Padré, Padrone.
10:52Lion d'or à Venise et meilleure actrice pour Juliette Binoche
10:55pour Trois couleurs bleues que nous avons entendues.
10:58Allez, quatrième et dernier extrait qui doit vous tenir,
11:00j'imagine, particulièrement à cœur.
11:02Non, ce qui me tient à cœur, c'est tout à coup la renaissance du cinéma roumain.
11:31Dans un contexte absolument abominable du régime Ceausescu.
11:36Et on voit comment, malgré la violence des dictatures,
11:42les créateurs peuvent faire naître de nouveau des films, des livres, des tableaux, etc.
11:50Et c'est lui qui a relancé le cinéma roumain.
11:53Et la violence de la dictature roumaine, votre famille l'a connue.
11:58C'est pour ça, j'imagine, que vos parents ont quitté la Roumanie en 1948, c'est ça ?
12:031948 ?
12:0447.
12:05Vous arrivez en France apatride, ne parlant pas un mot de français.
12:10Évidemment, quand vous attendez, on va revenir au débat du moment,
12:14tous les débats sur l'immigration, l'intégration, une nouvelle loi à venir,
12:19l'immigration n'est pas une chance, dit le ministre de l'Intérieur actuel.
12:23Vous regardez ça de quelle manière ?
12:25Tout d'abord, je dois tout à la France.
12:28S'il n'y avait pas eu la France, puisqu'on a fait le tour de la Méditerranée avant d'aboutir en France,
12:33on a été refusés et rejetés de partout,
12:35soit le Marseille nous a accueillis,
12:37et l'école communale du Mont-Boron où j'ai appris le français,
12:41j'ai appris aussi à lire, à 9 ans je ne savais pas lire et je ne savais pas écrire.
12:45Et je dois tout, vraiment, à ce pays.
12:47Et donc, c'est cet accueil, cette liberté, égalité, fraternité qui est ma vie.
12:54Et vous la trouvez toujours aujourd'hui ?
12:56Je la retrouve fondamentalement, oui, et dans les applications, non.
13:02C'est-à-dire que la situation s'est beaucoup compliquée,
13:05ce n'est pas les mêmes émigrés, c'est une autre situation,
13:09et donc il faut, je pense, réfléchir à ce problème très sérieusement.
13:14Mais ils ne peuvent pas devenir aussi des marines karmites, dans 50 ans ?
13:17Et si, s'ils acceptent d'être français, et réellement français,
13:23et de ne pas être dans une situation où c'est des communautés à l'intérieur de la communauté française.
13:30Tout dernier mot, vous ne faites pas de sentimentalisme,
13:34je ne vais pas chercher à vous arracher une larme,
13:36mais vous avez créé des boîtes de prod', des salles, des réseaux de distribution,
13:43parce que les films que vous faisiez, début des années 70,
13:45ils ne trouvaient aucune place dans les salles.
13:47Ça reste une déchirure, une blessure, ça, de ne plus avoir fait de films depuis 1972, ou pas du tout ?
13:51La blessure était déjà énorme, au moment où j'ai dû arrêter de faire des films.
13:56J'ai fait quand même un film qui m'a mis au banc de la société du cinéma, en tout cas,
14:02qui était coup pour coup, puisque c'était l'histoire d'une grève de femmes,
14:06qui a été très vue, très reprise, etc.
14:10Je m'y suis fait parce que j'ai fait d'autres choses intéressantes.
14:13Le manque, il est là, un peu ?
14:15Le manque, il est tout à fait là, et je viens de le retrouver au Festival Lumière,
14:19où ils m'ont fait un hommage, ils m'ont montré des films,
14:22et donc là, j'ai eu l'occasion de revoir des spectateurs sur ces films anciens,
14:25et j'ai été tout à fait bouleversé par l'accueil que ces spectateurs ont fait,
14:29entre autres, aux films camarades, coup pour coup, etc.
14:33Et là, tout à coup, et grâce à Antoine Debecq, qui a écrit ce livre,
14:37il redécouvre mes films, et ça, c'est une joie extraordinaire.
14:41Je précise juste qu'en plus du livre d'Antoine Debecq que vous venez de citer,
14:45il y a bientôt, dans quelques jours, un documentaire de Romain Goupil,
14:48Souviens-toi du futur, qui vous est également consacré, qui va sortir dans les salles.
14:51Dans les salles MK2 aussi, j'imagine.
14:53Et au Festival Lumière, Expo Photo, parce que vous êtes un très grand collectionneur de photos.
14:58Merci Marine Carmix !
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