00:00Il est 8h50 et il est temps de retrouver Magic Pépouse, Charles Pépin, c'est la question philo.
00:07Tous les samedis vous répondez aux questions des auditeurs d'Inter, oui pardon pour ce surnom que je vous ai imposé.
00:13Aujourd'hui Charles vous avez choisi de répondre à Marianne qui pose une question de fond, une question profonde.
00:19Peut-on encore croire au progrès ?
00:22Bien écoutez, si par progrès on entend le progrès moral de l'humanité, l'actualité nous montrerait plutôt une stagnation ou une régression.
00:28Des tyrans qui massacrent leur peuple ou envahissent leurs voisins, des guerres aveugles aux victimes civiles, les ravages du fondamentalisme islamiste,
00:36la démocratie menacée jusqu'au cœur de l'Europe, des flambées d'antisémitisme partout dans le monde et le droit international bafoui.
00:44Ce droit international qui est depuis le 18ème siècle, notamment les travaux de Kant, co-substantiel à l'idée d'un progrès de l'humanité.
00:50Alors il faut savoir que chez Kant, il y a un texte qui fait référence et qui est rentré dans l'histoire, c'est un projet de paix perpétuelle.
00:58Et il y fait référence à une société des nations, société des nations dont se sont inspirés en 1919 ceux qui ont créé la vraie société des nations, la SDN,
01:09qui était l'ancêtre de l'ONU et qui n'a pas réussi à empêcher la Seconde Guerre mondiale.
01:13Exactement. Et oui, au 18ème siècle, Kant est comme nous aujourd'hui effaré par la violence politique.
01:19Et il voit une seule issue pour que cesse cette violence et que le sang arrête de couler.
01:23La création de cette société des nations et l'établissement d'un droit international.
01:27Eh bien, l'impuissance de l'ONU aujourd'hui fait résonner tristement votre question, chère Marianne.
01:32Bref, pour le progrès moral de l'humanité, on repassera.
01:35En revanche, on peut l'entendre autrement, le progrès ?
01:37Bah oui, il y a le progrès scientifique, il y a le progrès technique, il y a le progrès biologique, fin des technobiologiques.
01:41Et lui, il est indéniable. Progrès stupéfiant de la médecine, éblouissante performance des IA, avancée troublante de notre connaissance de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.
01:51Mais même ce progrès technique, il est ambivalent. Il apporte des solutions inédites en même temps qu'il pose des problèmes nouveaux.
01:58Alors pour aller plus loin, est-ce que le progrès technique est toujours ambivalent ? Est-ce qu'on peut partir de quelques exemples pour tout le monde et les choses précises en tête ?
02:06Et le paradoxe, c'est qu'il est toujours ambivalent. L'invention de la voiture, par exemple, raccourcit les distances entre les humains et en même temps crée une nouvelle cause de mortalité.
02:14Les progrès de l'IA permettent de diagnostiquer plus vite une foule de cancers et en même temps nous envoient dans le mur écologique et climatique en produisant du réchauffement.
02:23D'ailleurs, plus généralement, c'est là que la question de Marianne est dure, la croyance en un progrès scientifique et technique capable de régler tous les problèmes,
02:30et notamment les problèmes que la technique a elle-même posés, est peut-être en elle-même problématique.
02:36Vous vous souvenez sûrement de Dédale, ce génial ingénieur architecte de la mythologie grecque.
02:40Celui qui a créé le labyrinthe, le labyrinthe de Minotaur.
02:45Mais comme la créature a posé problème, il a ensuite créé le labyrinthe pour enfermer le Minotaur.
02:50Bref, il va toujours chercher la solution dans la technique au problème posé par la technique.
02:55Il finira, comme vous le savez, enfermé avec son fils Icar dans le labyrinthe, mais pas de problème.
03:00Dédale est technosolutionniste comme Elon Musk aujourd'hui.
03:04Il va fabriquer des ailes artificielles pour pouvoir s'échapper du labyrinthe.
03:07Et vous connaissez la fin.
03:09Alors tout le monde connaît l'histoire d'Icar et effectivement, les ailes qui sont collées à son dos vont fondre à l'approche du soleil.
03:17Ils veulent tellement haut et Dédale va voir son fils Icar s'écraser, selon les versions, se noyer sous ses yeux.
03:24Voilà qui fait encore résonner la question de Marianne.
03:27Trop croire en le progrès technique peut nous conduire à un technosolutionnisme dangereux.
03:31D'ailleurs, peut-être qu'aujourd'hui, nous n'avons pas besoin d'accélérer encore, mais plutôt de ralentir, de décroître pour arrêter de détruire notre planète et ses ressources et enrayer le réchauffement climatique.
03:41Et peut-être que ce serait ça le vrai progrès, ne produire que ce dont nous avons besoin, ne consommer que ce qui nous rend heureux.
03:50Repenser l'économie, non comme course au profit et à l'innovation pour l'innovation, mais comme une manière d'économiser nos ressources pour mieux habiter notre planète.
04:00Et finalement, repenser l'innovation elle-même dans le respect des limites planétaires et des cycles de la nature.
04:06En ce sens, oui, nous pouvons encore croire au progrès, un progrès scientifique et technique qui s'accompagne du progrès de notre humanité, de notre souci éthique et écologique, c'est-à-dire au fond, de notre sens des limites, au sens propre de notre humilité.
04:22On peut donc, chère Marianne, croire en le progrès, s'en sombrer dans l'arrogance, dans l'hubris, ou dans le délire de toute puissance.
04:31Et s'il était là, peut-être le vrai progrès.
04:33Donc le concept de progrès, on ne le jette pas à la poubelle, on le réinvente et on le réfléchit comme vous venez de le faire. Merci Charles Pépin.