00:00France Inter
00:04Mathilde Munoz
00:07Le 5-7
00:08Pourquoi les Islandais refusent-ils de rejoindre l'Union Européenne et quelles sont les conséquences pour l'Europe ?
00:13C'est la question du jour à 6h20.
00:15La reprise des négociations d'adhésion de l'Islande à l'UE a été rejetée ce week-end par référendum
00:20à près de 53%.
00:22Bonjour Sylvie Matély.
00:23Bonjour.
00:23Vous êtes économiste, toute nouvelle professeure à la Schema Business School, c'est une grande école de commerce française.
00:29Vous venez de faire votre rentrée, c'était lundi dernier.
00:32Jusqu'à peu, vous étiez la directrice de l'Institut Jacques Delors, un centre de recherche sur l'Union Européenne.
00:38Pour l'Europe, justement, c'est un coup dur ce rejet de l'Islande ?
00:42Alors, c'est un coup dur parce qu'il y avait clairement une dynamique et un espoir autour de la
00:47reprise des négociations.
00:48Ce n'est pas un refus de rejoindre, c'est un refus de reprendre les négociations.
00:52Alors, vous allez me dire que c'est un petit peu la même chose, mais on n'était pas encore
00:55dans une acceptation de l'adhésion.
00:56Il y aurait eu tout un ensemble de négociations et peut-être le second référendum qui aurait posé la question,
01:02est-ce qu'on y entre ou pas, aurait été négatif.
01:05Donc, très clairement, c'est un contre-temps pour les Européens qui, après l'hiver, après, on se souvient de
01:14Donald Trump à Davos,
01:15et puis il y a deux reprises qui confond l'Islande et le Groenland, donc une Islande qui se tourne
01:21vers l'Union Européenne avec un petit espoir de se dire,
01:24voilà, notre seule planche de salut aujourd'hui, c'est l'Union Européenne et on va reprendre les négociations.
01:30Donc, les Européens se sentaient revalorisés. On avait l'impression qu'il s'était passé quelque chose.
01:35Donc, c'est plutôt ça qui est remis en cause. Après, ce n'est pas un désaveu non plus, puisque
01:42l'Islande est très largement intégrée dans un certain nombre de processus européens et de mécanismes européens.
01:49Ce qui explique d'ailleurs en partie le non à ce référendum, puisqu'elle appartient à l'espace économique, à
01:56l'espace Schengen, à l'Erasmus aussi.
01:58Ce n'est pas un pays isolé et coupé de l'Europe.
02:00Non, c'est un pays qui est très lié à l'Europe. C'est son premier marché d'exportation, c
02:06'est son premier débouché, en particulier pour la pêche,
02:08qui représente 6% de son PIB et 40% de ses exportations. Donc, il y a des liens qui
02:14sont extrêmement étroits.
02:15Vous l'avez dit Erasmus, donc les étudiants islandais viennent étudier en Europe et les petits européens vont aussi, ou
02:20les jeunes européens, pardon, vont aussi étudier en Islande.
02:24Donc, on est vraiment dans des relations qui sont extrêmement proches. L'Islande se pense européenne. L'Islande est européenne,
02:29pas Union européenne, mais est européenne plus qu'américaine.
02:32Mais donc, intégrer l'Union européenne pour des Islandais, ça changerait quoi finalement ?
02:36Alors, c'est très intéressant de voir le clivage parce qu'il est très ancien et c'est toujours le
02:40même.
02:40La population est très partagée et les Européens, et en particulier les leaders politiques européens, avaient été très prudents dans
02:47leur engagement.
02:48C'était très très peu engagé, voire pas du tout engagé dans la campagne parce qu'on sentait que c
02:52'était très clivé.
02:53Et c'est très clivé d'un point de vue politique. La droite est traditionnellement plus conservatrice et plus souverainiste.
03:00Là où la gauche est plus réformiste et souhaitait s'engager dans ce processus, et c'était d'ailleurs dans
03:07le programme du gouvernement qui est actuellement en place,
03:09de la coalition en place menée par les sociodémocrates, il y avait cette idée d'un référendum.
03:14Donc, de toute façon, on allait faire un référendum d'ici 2027 et on l'a avancé parce que les
03:19événements géopolitiques de l'hiver.
03:20On a également les villes, Reykjavik, la capitale, qui a voté massivement pour la reprise des négociations.
03:28Là où à l'extérieur, dans les autres parties de l'Islande, on a voté massivement contre l'intégration.
03:34Donc, on voit bien ce clivage. Et puis, il y a un clivage jeunes et personnes plus âgées.
03:40Les jeunes étaient à plus de 60% pour reprendre ces négociations.
03:44quand les personnes un peu plus matures, on va dire, souhaitaient surtout rester dans le statu quo.
03:50Et un secteur, là, où il n'y a vraiment pas de doute, c'est non, non et non, on
03:54le disait, c'est la pêche.
03:55Parce que c'est un pilier de son économie et qu'en Europe, la pêche, c'est un domaine qui
03:59devient communautaire, pas national.
04:01Donc, ça veut dire que l'Islande aurait perdu la maîtrise de la pêche, de ses règles de pêche.
04:05Oui, tout à fait. Elle aurait dû respecter les règles de l'Union Européenne.
04:08Elle aurait dû accepter aussi de laisser venir des bateaux européens pêchés dans ses eaux territoriales.
04:13Donc, il y avait un enjeu extrêmement important.
04:15Et d'ailleurs, c'est l'une des reproches qui a été faite post-référendum ces dernières heures au gouvernement
04:21social-démocrate islandais.
04:24C'est de ne pas avoir suffisamment précisé les lignes rouges de la négociation.
04:28Peut-être que si on avait précisé que dans la négociation, on n'accepterait pas de rejoindre l'UE
04:34si on ne restait pas en dehors de la politique de pêche, les résultats auraient été plus favorables à l
04:39'adhésion.
04:40Alors, je vous repose la question dans l'autre sens.
04:42Qu'aurait apporté l'Islande à l'Union Européenne ?
04:44L'île est riche.
04:46C'est un pays qui a le PIB par habitant parmi les plus élevés au monde.
04:51Ça fait très longtemps maintenant que l'Union Européenne n'a plus accueilli de pays riches.
04:54Les derniers, on va dire que c'est 95, l'Autriche, la Finlande, la Suède.
04:57L'Europe n'attire plus que des pays, on ne va pas dire des pays pauvres, mais des pays à
05:01revenus moyens.
05:02C'est surtout parce qu'en Europe, la plupart des pays les plus, enfin au PIB par habitant le plus
05:08élevé,
05:08ont déjà rejoint l'Union Européenne et qu'il ne restait plus que l'Islande.
05:13Il y a la Norvège aussi.
05:14Ça fait partie.
05:16C'est vrai qu'il y a la Norvège, qu'il y a aussi le Royaume-Uni qui sont des
05:20pays très avancés.
05:22Mais c'est surtout que comme l'Islande participait déjà largement, bien évidemment les Islandais n'ont pas vu la
05:28différence.
05:29Alors la seule différence que ça aurait pu faire, c'est sur la monnaie.
05:33Parce que l'Islande a encore sa monnaie, la couronne islandaise, que l'inflation y est très élevée.
05:39Vous avez dit le PIB par habitant est très élevé.
05:42C'est l'un des plus élevés du monde.
05:44Simplement, c'est aussi le pays le plus cher du monde.
05:47Et donc vous avez une population qui subit, en particulier dans les villes,
05:51et c'est pour ça qu'à Reyjavik on a voté pour l'adhésion,
05:53qui subit à la fois la volatilité de la couronne, la volatilité du taux de change,
05:57mais également cette monnaie extrêmement forte, des taux d'intérêt très élevés.
06:02La banque centrale d'Islande avait relevé son taux à 8% la semaine dernière.
06:06Donc on voit qu'il y avait aussi des enjeux économiques importants pour l'Islande dans ce référendum.
06:12Et la suite, c'est quoi ? Il n'y a plus de discussion possible avant plusieurs années ?
06:15Non, tout à fait.
06:16La première ministre s'était engagée à respecter le résultat du référendum.
06:20Donc elle ne reconvoquera pas un nouveau référendum.
06:25Avant la fin de son mandat ?
06:26Tout à fait, tout est bloqué jusqu'en 2028.
06:28Et en 2028, s'il y a une alternance, ce sera encore bloqué pour plusieurs années.
06:32Merci Sylvie Mattelli d'être venue en direct ce matin dans le studio de France Inter,
06:36ancienne directrice de l'Institut Jacques Delors,
06:38et aujourd'hui professeure d'économie à la Schema Business School.
06:41Merci d'avoir regardé cette vidéo !