00:00La réforme annoncée de la fonction publique gabonaise, notamment la possible remise en cause de l'avancement automatique au profit
00:07d'une progression davantage fondée sur l'évaluation et le mérite, continue de susciter les réactions.
00:13Joseph Lapensé-Essingon, président de l'éveil de la pensée citoyenne, PPC, et ancien candidat à l'élection présidentielle de
00:202025, attaque désormais le problème sous un angle rarement assumé.
00:24Quelle légitimité pratique ont ceux qui prétendent transformer une administration dans laquelle ils n'ont parfois jamais servi ?
00:31Une interrogation brutale, mais qui pose une question essentielle de méthode.
00:36L'expertise théorique suffit-elle pour réformer une institution dont on ne connaît ni les usages, ni les dysfonctionnements quotidiens,
00:43ni les traumatismes accumulés par ces agents ?
00:46Ceux qui viennent même faire les réformes, même au Gabon ici, ils ont travaillé dans telles administrations, quelles ont été
00:52leurs prouesses.
00:53Une personne vous disait faire 21 ans en France, mais tu viens faire la réforme des fonctionnaires gabonais.
00:58La charge de Joseph Lapensé-Essingon est sévère.
01:01Derrière sa formulation volontairement provocatrice se cache pourtant une interrogation qui dépasse les personnes.
01:07Peut-on correctement réformer une administration que l'on connaît principalement à travers les textes, les statistiques, les rapports et
01:14les standards internationaux, sans l'avoir suffisamment éprouvé de l'intérieur ?
01:18La question devient encore plus sensible lorsqu'il s'agit de toucher aux carrières, donc à la vie professionnelle et
01:24aux revenus de milliers d'agents publics.
01:26L'expertise ne remplace pas la connaissance du terrain.
01:29Avoir travaillé 20 ans à l'étranger n'est évidemment ni une faute, ni une preuve d'incompétence.
01:35Une expérience internationale peut même constituer un apport précieux pour moderniser l'État.
01:40Le problème commence lorsque cette expertise extérieure se transforme en certitude suffisante pour remodeler une administration dont les réalités propres
01:48sont insuffisamment intégrées à la décision.
01:50Car la fonction publique gabonaise n'est pas une abstraction budgétaire, elle a ses textes, mais aussi ses lenteurs.
01:57Ses procédures, mais aussi ses pratiques, ses effectifs officiels, mais aussi ses situations administratives non régularisées.
02:04Ses directions des ressources humaines, mais aussi des agents qui peuvent attendre des années, un reclassement, une titularisation, une intégration
02:12ou la prise en compte d'un avancement.
02:15Réformer cette administration exige donc davantage que connaître ce que devrait être une fonction publique.
02:20Il faut comprendre ce qu'est réellement la fonction publique gabonaise.
02:23C'est précisément là que l'interpellation de Joseph Lapensé et Singon trouve sa force.
02:28S'ils ont travaillé dans telles administrations, quelles ont été leurs prouesses ?
02:32Demande-t-il. Autrement dit, avant de prescrire, quel diagnostic concret a été posé ?
02:37Quelle expérience permet d'affirmer que le nouveau mécanisme fonctionnera mieux que celui que l'on souhaite supprimer ?
02:42La question est particulièrement aiguë concernant l'avancement automatique.
02:46Sur le papier, remplacer une progression principalement liée à l'ancienneté par un système valorisant davantage,
02:52le mérite peut sembler moderne.
02:54Une administration performante doit pouvoir reconnaître ceux qui travaillent, produisent des résultats et assument effectivement leur mission.
03:01Mais cette idée séduisante se heurte immédiatement à la réalité administrative gabonaise.
03:06Qui évaluera le mérite ?
03:08Selon quels critères ?
03:09Avec quels outils ?
03:10Et surtout, avec quelles garanties contre l'arbitraire ?
03:14Dans une administration où les relations hiérarchiques peuvent être traversées par des considérations personnelles,
03:19politiques ou clientélistes,
03:21remplacer un droit relativement objectif par l'appréciation d'un supérieur
03:24sans construire préalablement une architecture d'évaluation incontestable,
03:29pourrait produire exactement l'inverse du résultat recherché.
03:32Le bon agent ne serait plus nécessairement celui qui travaille le mieux,
03:35il pourrait devenir celui qui entretient les meilleures relations avec sa hiérarchie.
03:40Le risque serait alors de prétendre combattre l'immobilisme en institutionnalisant la subjectivité.
03:46C'est ici que le débat dépasse les parcours individuels des réformateurs.
03:50Le problème n'est pas de savoir s'ils ont travaillé en France, au Gabon ou ailleurs.
03:55Le véritable problème serait qu'une réforme aussi structurante soit conçue
03:58sans associer suffisamment ceux qui connaissent quotidiennement la machine administrative.
04:03Les fonctionnaires ne doivent évidemment pas disposer d'un droit de veto sur toute réforme les concernant.
04:08L'État doit pouvoir moderniser ses services, maîtriser sa masse salariale,
04:12sanctionner l'absentéisme, récompenser la performance
04:15et mettre fin aux mécanismes qui entretiennent l'inefficacité.
04:18Mais consulter les agents publics et leur organisation syndicale n'est pas cédé au corporatisme.
04:24C'est recueillir une expertise d'usage.
04:27Un directeur d'administration centrale qui cumule 30 années de service sait où la procédure bloque.
04:32Un agent confronté quotidiennement aux usagers sait quelle absurdité administrative ralentisse le service.
04:37Un gestionnaire de ressources humaines sait pourquoi certains dossiers mettent des années à aboutir.
04:41Cette connaissance ne se trouve pas nécessairement dans les cabinets de conseil ni dans les présentations PowerPoint.
04:48Avant d'évaluer les fonctionnaires, l'État doit rendre l'évaluation crédible.
04:52C'est probablement le préalable le plus important.
04:54Si le gouvernement veut substituer progressivement une logique de mérite aux automatismes de carrière,
04:59il doit d'abord construire l'administration capable de mesurer objectivement ce mérite.
05:03Cela suppose des fiches de poste précises, des objectifs mesurables, des évaluations contradictoires,
05:08des critères identiques pour des fonctions comparables, une traçabilité des décisions,
05:12des voies de recours et des mécanismes empêchant qu'un responsable hiérarchique puisse bloquer la carrière d'un agent
05:18simplement parce qu'il ne lui plaît pas.
05:20Sans ces garanties, la réforme risque de transférer un pouvoir considérable vers les supérieurs hiérarchiques.
05:26Et la question deviendrait alors autrement plus préoccupante.
05:29Veut-on instaurer la culture du mérite ou simplement donner à certains responsables le pouvoir de décider qui mérite ?
05:36Joseph l'a pensé et Shingon force donc un débat utile lorsqu'il interroge les prouesses de ceux qui conduisent
05:40les réformes.
05:41Il serait néanmoins trop simple de conclure qu'il faudrait obligatoirement avoir été fonctionnaire gabonais
05:46pour avoir le droit de penser la réforme de l'État.
05:48Ce serait remplacer une insuffisance par une autre.
05:52Un regard extérieur peut identifier ce que l'habitude a rendu invisible.
05:55Une expérience internationale peut apporter des solutions éprouvées ailleurs.
05:59Mais importer une solution sans adapter la réalité gabonaise revient à confondre modernisation et transplantation.
06:05La bonne réforme devrait donc ruinir les deux.
06:08L'expertise de ceux qui savent comment une administration moderne devrait fonctionner
06:11et l'expérience de ceux qui savent pourquoi l'administration gabonaise fonctionne comme elle fonctionne.
06:16Car lorsqu'une réforme concerne la carrière de milliers de fonctionnaires,
06:20ces concepteurs ne peuvent pas seulement connaître les textes,
06:23ils doivent connaître les hommes, les pratiques, les administrations, les provinces
06:27et la réalité du service public gabonais.
06:29La fonction publique a incontestablement besoin d'être réformée.
06:33Mais avant de demander aux fonctionnaires de faire leur preuve,
06:35il n'est pas illégitime de demander aux réformateurs de démontrer qu'ils connaissent réellement
06:40la matière qu'ils prétendent transformer.
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