00:00A quel point il est loin, ce petit garçon, du palais de l'Elysée ? C'est quoi votre enfance
00:05?
00:06Je suis fils de brocanteur, mes parents sont dans la brocante.
00:08Un père qui est né dans la rue, qui a fait 16 ans de Légion étrangère, qui arrive en France.
00:12La différence entre brocanteur et clochard, c'est juste un toit au-dessus de ta tête en fait.
00:16C'est là où je sais très tôt, contrairement à cette phrase qui dit que le travail paie, je sais
00:21très tôt que le travail ne paie pas.
00:22Mes parents travaillent 7 jours sur 7, 15 heures, 17 heures par jour.
00:26Ils se lèvent le matin pour aller faire des débarras, pour aller aux puces les week-ends.
00:30Ils rentrent le soir, il est 21h, 22h.
00:32Samedi, dimanche, jour férié, il n'y a pas de vacances et il n'y a jamais d'argent.
00:36Il n'y a jamais d'argent à la maison, le frigo est souvent vide.
00:39On fait les poubelles.
00:40Ce n'est pas honteux de faire les poubelles.
00:41Déjà, c'est un moment que je vis en famille.
00:43Après, c'est vrai que oui, quand il n'y a pas d'argent à la maison, ça nous est
00:46arrivé deux, trois fois d'aller faire les poubelles,
00:48notamment derrière les supermarchés, il y a à manger.
00:50Et ce n'est pas choquant pour nous de ramener de la nourriture qu'on a trouvée dans la poubelle.
00:54Je ne me pose même pas la question.
00:55J'ai connu quand même, je sais ce que c'est que le repas le soir où en fait, il
01:00n'y a rien.
01:01Il n'y a rien.
01:01J'ai cette image, enfant, où j'ouvre les placards, les placards sont vides.
01:06La cuisine, elle rentre dans votre vie comment ?
01:08C'était une pièce qui était rassurante pour moi, la cuisine.
01:10C'était un tel bazar.
01:12Chez moi, partout, il y avait de la brocante, partout.
01:15Il n'y avait pas un tableau là avant qui était plutôt moche ou joli, mais peu importe, il était
01:18là.
01:18Il n'est plus là, on l'a vendu.
01:19Dans ce décor où tout change tout le temps, où c'est le bazar, la cuisine est un lieu qui
01:24est plutôt rassurant.
01:25Ça et les livres.
01:25Et vous disiez cette précarité, parce que c'est une forme de précarité.
01:29Au fond, il y avait beaucoup d'amour et c'est ça qui aide à ne pas s'en souvenir
01:33comme de la galère.
01:34Oui, l'enfant, il ne sait pas qu'il est dans la précarité.
01:36Je vois ma mère pleurer parce qu'il n'y a plus d'argent dans le portefeuille.
01:40J'ai cette image.
01:41Je vois que mon père se pose beaucoup de questions.
01:42Le dimanche après-midi, quand le week-end au puce s'est mal passé, qu'il n'y a pas
01:46eu assez de choses de vendues,
01:47on sait que ça va être la galère jusqu'au week-end prochain.
01:50Et peut-être que ce métier de cuisinier aussi, je me dis très vite que déjà, je n'aurai plus
01:53jamais faim,
01:53parce que je vais pouvoir manger.