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Au printemps 1989, lorsque les étudiants occupent la place Tian'anmen à Pékin, Liu Xiaobo, chercheur en littérature chinoise et orateur hors pair, devient l'un des mentors du mouvement. Peu de temps avant que ne débute le massacre, dans la nuit du 3 au 4 juin, il supplie la jeunesse d'évacuer la place et entame une grève de la faim pour demander au pouvoir d'éviter la violence. Arrêté le 6 juin, il est envoyé en camp de rééducation. À sa libération, un an et demi plus tard, il choisit de demeurer en Chine et de résister de l'intérieur, tandis que nombre de ses compatriotes optent pour l'exil. Arrêté en 2008, pour avoir corédigé la Charte 08, programme pour une transition démocratique en Chine, il est condamné à onze ans de prison pour subversion du pouvoir de l'État. Toujours incarcéré en 2010, il ne peut recevoir en personne le prix Nobel de la paix qui lui est décerné et meurt en captivité sept ans plus tard, en juillet 2017.
Aujourd'hui, le régime chinois met tout en oeuvre pour que le nom de Liu Xiaobo soit oublié, multipliant la censure à l'intérieur de ses frontières et les pressions sur le reste du monde. Mais, en 2008, le dissident avait confié son testament, politique et personnel, sous la forme d'une longue interview, filmée par François Cauwel. Elle sert de trame au journaliste Pierre Haski pour faire le portrait d'un homme qui, toute sa vie, se battit pour ses convictions et en paya le prix fort. Il convoque notamment ses compagnons de lutte, ainsi que sa veuve, la poétesse Liu Xia, longtemps placée en résidence surveillée et maintenant exilée en Allemagne.
Aujourd'hui, le régime chinois met tout en oeuvre pour que le nom de Liu Xiaobo soit oublié, multipliant la censure à l'intérieur de ses frontières et les pressions sur le reste du monde. Mais, en 2008, le dissident avait confié son testament, politique et personnel, sous la forme d'une longue interview, filmée par François Cauwel. Elle sert de trame au journaliste Pierre Haski pour faire le portrait d'un homme qui, toute sa vie, se battit pour ses convictions et en paya le prix fort. Il convoque notamment ses compagnons de lutte, ainsi que sa veuve, la poétesse Liu Xia, longtemps placée en résidence surveillée et maintenant exilée en Allemagne.
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00:10Les gens arrivaient de partout pour nous dire, on a tué des étudiants là-bas, on a tué des étudiants
00:19à tel endroit et à tel autre.
00:20Après on ne pouvait plus ni entrer ni sortir de la place, elle était bouclée par l'armée.
00:37Pour éviter un bain de sang, j'ai fracassé un fusil, une arme semi-automatique sur la stèle.
01:07Je sais que j'ai eu la chance de survivre aux événements du printemps de Pékin, alors que tant d
01:12'autres ont péri lors du massacre.
01:16J'ai toujours porté en moi un sentiment de culpabilité et de responsabilité, car non seulement ils sont morts, mais
01:25le gouvernement dissimule toujours ce qui s'est passé plastien allemand.
01:53Ces images sont les dernières que nous ayons filmées de Liu Xiaobo.
01:58Une rencontre discrète, comme toujours, pour déjouer la surveillance policière.
02:04Une heure de discussion dans un faubourg de Pékin, en cette année où la ville accueille les Jeux Olympiques.
02:11Liu Xiaobo était en 2008 le plus éminent des dissidents chinois.
02:16L'un des héros de Tiananmen, celui qui avait tenu tête au régime de Pékin, celui qui avait protégé les
02:22étudiants.
02:27Voici l'histoire de l'homme qui a défié Pékin.
02:31Quelques semaines après cette rencontre, sa vie va basculer à nouveau.
02:35Le régime chinois va le faire disparaître pour de bon.
02:39Car l'homme tranquille avec qui nous partageons le thé ne se contentait pas, en cette année 2008, de raconter
02:46ses souvenirs du printemps de Pékin.
02:48Dans le plus grand secret, avec des centaines d'intellectuels, il élaborait la charte 08 qui réclamait la démocratisation de
02:56la Chine.
02:57Un texte qui va faire de lui, à nouveau, l'ennemi numéro un du régime et qui va lui valoir
03:03la reconnaissance universelle.
03:24Le voilà prix Nobel de la paix, aux côtés de Václav Havel ou de Nelson Mandela.
03:30Mais Liu Xiaobo croupit dans une prison chinoise.
03:33Alors à Oslo, le prix Nobel est officiellement remis à une chaise vide.
03:40Cette chaise vide, ce prix Nobel silencieux, il est temps de lui rendre la parole.
03:48Nous avons parcouru plusieurs continents pour retrouver ses proches, ses compagnons de route, les lieux qui ont marqué son parcours.
03:57Un parcours qui croise toute l'histoire récente de la Chine.
04:02Un parcours de courage et de vérité.
04:07Un parcours que Pékin fait tout pour effacer de notre mémoire.
04:19C'est à Pékin, au milieu des années 80, que Liu Xiaobo a fait sa première apparition publique.
04:28Les années 80, une période d'incroyable liberté pour la Chine qui tourne la page du maoïsme.
04:38Le pays commence à s'ouvrir au monde et à copier certaines de ses nouvelles passions.
04:49Sur le campus de la prestigieuse université normale de la capitale, Liu Xiaobo est un jeune chercheur en littérature chinoise.
04:59Son franc-parler est connu de ses collègues.
05:03Mais pour son traducteur américain, Perry Link, c'est lors d'une conférence en 1986 que le jeune intellectuel change
05:10de dimension.
05:15Il y a eu une conférence à Pékin, organisée en l'honneur des dix ans de ce qu'on appelle
05:21la nouvelle période dans la littérature chinoise.
05:24Le thème de cette conférence était les progrès réalisés depuis Mao Zedong.
05:29C'était là une bonne idée et une bonne conférence.
05:32Liu Xiaobo était l'un des jeunes intervenants sur place et son intervention a eu l'effet d'une bombe.
05:39Je me souviens que l'un de mes collègues avait assisté à cette conférence.
05:44En revenant, il me dit « Un cheval noir est apparu ».
05:48Et en imitant son bégaiement typique, il me raconta comment Liu Xiaobo avait émis une critique du style
05:54« La littérature chinoise contemporaine, comme la culture antique, sont un tas de détritus ».
06:05Ça lui a donné une immense visibilité.
06:10Et dans les années 87, 88, 89, Liu Xiaobo est une vedette.
06:16Liu Xiaobo, quand il va parler dans une université, il y a, on se bouscule à l'entrée, on ne
06:21peut pas entrer dans les amphithéâtres.
06:31Au départ, ma pensée était très simple.
06:34J'espérais être capable de devenir une personne authentique, une personne digne.
06:40Mais au sein d'un système politique tel qu'en Chine, si vous êtes un intellectuel, alors vous allez devoir
06:46exprimer vos propres idées.
06:48Vous allez devoir écrire des essais.
06:50Et à partir de là, le conflit avec le gouvernement devient inévitable.
06:56Liu Xiaobo, en 1986, est ainsi devenu une star de la vie intellectuelle chinoise.
07:02Le jeune chercheur n'a pourtant jamais été à l'école avant d'accéder à l'université.
07:17Il est né en 1955 à Changchun, dans le nord-est industriel et froid de la Chine, aux confins de
07:24la Russie, de la Corée du Nord et de la Mongolie.
07:30Le père de Liu Xiaobo est professeur de littérature, profondément communiste.
07:35Mais cela ne va pas protéger sa famille lors de la révolution culturelle que Mao déclenche en 1966.
07:48Il faut faire du passé table rase, crient les gardes rouges du grand timonier qui imposent partout leur violence.
08:00Les professeurs, comme le père de Liu Xiaobo, sont devenus les ennemis du peuple.
08:05Mao ferme toutes les écoles du pays.
08:10Liu Xiaobo n'a que 11 ans.
08:12Le jeune garçon n'a plus rien à faire de ses journées.
08:17Il est trop jeune pour devenir garde rouge comme ses frères aînés.
08:21Alors, il occupe son temps en multipliant les lectures.
08:30Sa famille a réussi à conserver de nombreux livres, notamment étrangers, même lorsqu'elle est envoyée en Mongolie intérieure pour
08:37rééducation.
08:44Les conditions de vie matérielles sont difficiles.
08:46Mais sans école et sans contraintes, Liu Xiaobo est heureux dans cette enfance d'une grande liberté.
08:57Su Yu Yu, philosophe chinois, était garde rouge ces années-là.
09:01Il est devenu l'un des plus célèbres intellectuels libéraux de son pays.
09:05Et il est l'un de ceux qui avait écrit au comité Nobel pour plaider pour Liu Xiaobo.
09:11En 68, lorsque Mao Zedong nous a exilés de force à la campagne, justement parce que nous étions de jeunes
09:17instruits, ce fut pour moi un grand choc.
09:20La misère et le manque d'éducation que j'y ai découvert m'ont fait prendre conscience de l'écart
09:24entre la propagande du parti communiste chinois et la réalité sociale.
09:27Le système socialiste n'était pas aussi supérieur qu'on voulait bien nous le dire.
09:38Lorsqu'il sort de l'adolescence, il devient peintre en bâtiment dans sa ville de Changchun, l'ancienne capitale de
09:44Manchurie, devenue aujourd'hui une immense métropole de 7 millions d'habitants.
09:51Le jeune chinois n'a donc jamais été scolarisé. Il s'est instruit tout seul.
09:56C'est l'un des paradoxes de la révolution culturelle.
09:59En fermant les écoles, Mao Zedong a peut-être perdu le contrôle d'une partie des esprits chinois qui ont
10:05dû, par eux-mêmes, construire leur façon de penser.
10:16Quand j'étais encore tout jeune, j'ai lu beaucoup de livres, notamment des œuvres littéraires françaises, par exemple «
10:23J'accuse » de Zola.
10:27Le rôle d'intellectuel public qu'a endossé Zola en France a eu une profonde influence sur les intellectuels en
10:33Chine.
10:35En plus d'écrire ses propres œuvres littéraires, il se préoccupait aussi de la société et des affaires publiques importantes
10:42de son temps.
10:45Aujourd'hui encore, tous les intellectuels en Chine peuvent invoquer le nom de Zola.
10:55En 1976, la mort de Mao met fin à la révolution culturelle.
11:02Un an plus tard, les universités chinoises rouvrent leurs portes.
11:07Liu Xiaobo s'inscrit immédiatement à l'université de Changchun, plongeant avec avidité dans un océan de savoir dont il
11:14avait été privé.
11:16A 25 ans, licence en poche, il quitte sa région d'origine pour rejoindre la capitale
11:21et pour devenir le jeune phénomène de la vie intellectuelle chinoise.
11:34Pékin, à la fin des années 80, respire la liberté, si loin de la campagne dans laquelle Liu Xiaobo a
11:40grandi.
11:43Dans le centre de la capitale, la nouvelle librairie internationale est une attraction magnétique pour la jeunesse
11:48qui vient y exprimer ses envies et ses nouveaux rêves.
11:53« J'aime la littérature française. Je suis fan de Molière et de Maupassant. »
12:02« Je prévois d'aller étudier aux Etats-Unis. Alors je cherche surtout des livres pour perfectionner mon anglais qui
12:08est insuffisant. »
12:12Liu Xiaobo a terminé sa thèse consacrée à l'esthétique et la liberté humaine.
12:17Liberté dont il est déjà le champion parmi les intellectuels chinois.
12:21Il a 33 ans et il voudrait désormais découvrir cet Occident dont la littérature a nourri sa jeunesse.
12:30A l'été 1988, alors que le premier fast-food américain ouvre à Pékin, Liu Xiaobo fait le voyage inverse.
12:42Sur la route de l'Amérique, il fait une première escale à Hong Kong où il découvre une autre Chine.
12:49Une Chine moderne, une Chine respectueuse des libertés.
13:00Ensuite, il s'arrête à Oslo.
13:02Ce premier contact avec l'Occident tourne court.
13:06Il s'ennuie ferme et se fâche avec les sinologues de l'université norvégienne qu'il traite d'usurpateur.
13:13A l'automne 1988, enfin, il atterrit à New York.
13:17Andrew Nathan, le doyen des études chinoises de la prestigieuse université de Columbia, lui a proposé un poste de professeur
13:25invité.
13:26Je ne pense pas que l'université, ou encore moins le gouvernement des Etats-Unis, ou quiconque, avait des projets
13:34pour cet homme.
13:36C'est juste qu'on m'avait demandé de l'inviter et qu'il était lui-même curieux de venir.
13:42Il est vrai qu'aux Etats-Unis, à cette époque, nous étions plutôt optimistes quant à l'orientation de la
13:47Chine.
13:48Deng Xiaoping était venu ici en portant un chapeau de cow-boy.
13:54C'est drôle d'y repenser aujourd'hui avec le recul.
13:58Mais nous pensions que la Chine était sur la voie d'une certaine forme de démocratisation,
14:02et nous étions donc intéressés par des échanges avec ses intellectuels.
14:07Mais pour lui, en aucun cas, cela ne faisait partie d'une stratégie politique.
14:11C'était son idée de venir ici.
14:13C'était son idée de venir ici.
14:18Tandis que Liu Xiaobo est à New York,
14:21Hu Yaobang, l'ancien secrétaire général du Parti communiste chinois,
14:25meurt d'une crise cardiaque le 15 avril 1989 à Pékin.
14:30Il avait dû démissionner deux ans plus tôt,
14:33poussé dehors par les éléments les plus conservateurs du régime.
14:37Car Hu Yaobang était l'architecte de l'ouverture de la Chine dans les années 80.
14:44Dans les universités, des affiches fleurissent immédiatement pour rendre hommage à ce père de la réforme.
14:52Des petits groupes d'étudiants se forment, et certains convergent sur la place Tiananmen,
14:56où ils se retrouvent en fin de journée.
15:00Deux jours plus tard, le 17 avril, un nouveau rassemblement est organisé sur la place, dans la soirée.
15:06Cette fois, ils sont près de 3000 étudiants, et ils présentent une première liste de revendications.
15:12Elles vont de la restauration de la vision de la démocratie de Hu Yaobang,
15:16et de la lutte contre la corruption, jusqu'à la suppression de la censure.
15:37A New York, Liu Xiaobo suit les événements dans l'appartement de Huping,
15:41l'aîné du petit groupe de dissidents chinois en exil.
15:48Liu Xiaobo a très vite compris que c'était le début d'un grand mouvement pour la démocratie.
15:53Nous avons décidé de publier conjointement par deux fois des lettres ouvertes et des déclarations.
15:58Et pour ces prises de position, à l'époque c'était différent d'aujourd'hui.
16:01Il n'y avait pas d'internet.
16:03La majorité des gens en Chine n'avaient même pas le téléphone.
16:06Alors nous avons utilisé le fax pour transmettre nos déclarations à Pékin.
16:11Nos amis à Pékin les ont récupérés et les ont collés à travers toute la ville,
16:15y compris à l'université, sur le fameux triangle de la démocratie.
16:19On nous a dit que nos textes avaient suscité beaucoup d'intérêt.
16:28Le 22 avril, pendant les funérailles officielles de Hu Yaobang,
16:32les étudiants envahissent à nouveau la place Tiananmen.
16:39Les leaders du parti, rassemblés dans le palais du peuple,
16:43commencent à prendre peur.
16:51Avant le 4 juin, Liu Xiaobo avait acquis une position de leader
16:56au sein des intellectuels chinois.
16:59Il savait que s'il ne retournait pas bientôt en Chine,
17:02il s'exclurait de lui-même et perdrait son statut.
17:07Il est clair que ses ambitions politiques ont aussi appuyé sa décision.
17:16Le 27 avril 1989, alors que les autorités ont durci le ton,
17:20des dizaines de milliers d'étudiants marchent tout de même
17:23depuis leur campus jusqu'à la place Tiananmen.
17:30Liu Xiaobo s'immerge littéralement dans le mouvement
17:33qui dure depuis déjà une dizaine de jours et ne cesse de grandir.
17:38Il passe ses jours et même ses nuits sur cette place Tiananmen,
17:42transformée en vaste agora au cœur de Pékin,
17:45à deux pas du siège du pouvoir chinois.
17:49Le critique littéraire se transforme progressivement en activiste politique
17:54avec le sentiment de vivre un événement historique majeur
17:57pour la société chinoise.
18:00Et c'est un mouvement initié et conduit par les étudiants.
18:04Et le professeur qu'il est se montre parfois sévère
18:07vis-à-vis des jeunes leaders inexpérimentés.
18:10Il s'agit d'un des écrits de la société chinoise.
18:36Il était l'un des plus grands conseillers du mouvement étudiant de 1989.
18:43Et nous recherchions un guide.
18:46Nous recherchions un mentor et il a endossé ce rôle.
18:54Sur la place Tiananmen, les étudiants ont entamé une grève de la faim, occultant la visite pourtant historique à Pékin
19:01du dirigeant soviétique Mikhail Gorbatchev.
19:08La direction du parti communiste chinois se déchire entre partisans de la manière forte et partisans de la négociation.
19:17La décision revient au vieux dirigeant Deng Xiaoping.
19:22Il déclare la loi martiale et mobilise l'armée.
19:28Zhao Ziyang, le dirigeant réformiste du parti, sait que le drame est proche.
19:33Il se rend sur la place pour implorer les étudiants.
20:01Malgré les larmes du secrétaire général du parti, la ligne dure a gagné.
20:06Le régime a décidé de l'usage de la force pour évacuer la place.
20:16Liu Xiaobo, sentant le danger imminent, se lance avec trois autres personnalités dans une grève de la faim pour exiger
20:23la non-violence tant du côté des étudiants que du côté de l'armée déjà postée autour de la ville.
20:29Il déclare la loi martiale et mobilise l'armée déjà postée autour de la ville.
21:03Notre génération tenait vraiment à montrer qu'elle tournait le dos au Parti communiste chinois.
21:09Les partis marxistes-léninistes au pouvoir, et tout particulièrement le Parti communiste chinois,
21:14proclament que le pouvoir est au bout du fusil et prône la lutte violente.
21:19Adhérer à la non-violence était ainsi une façon d'exprimer la rupture totale avec l'idéologie du parti.
21:28Dans la soirée du 3 juin 1989, l'armée populaire de libération prend place dans la capitale chinoise.
21:35Le massacre commence à chaque point de résistance.
21:46On tombe sous les balles dans les rues.
21:50On tombe sous les balles près des universités.
21:58La place Tiananmen, au cœur de Pékin, est l'objectif final de l'armée.
22:03Selon les ordres, elle doit être libérée le lendemain matin.
22:10Chez les étudiants, deux lignes s'affrontent, certains souhaitent l'apaisement, les plus radicaux veulent rester sur place et faire
22:18face à l'armée.
22:22J'ai demandé aux étudiants sur le monument de se calmer et j'ai réuni quelques camarades pour m'aider.
22:27Il fallait éviter la violence.
22:30J'ai demandé à parlementaires avec les étudiants pour qu'ils abandonnent la violence.
22:35Liu Xiaobo voulait sauver des vies.
22:38Il a essayé, prenant les choses sous sa responsabilité.
22:45Il va aller marcher vers les soldats avec un drapeau blanc pendant qu'ils tirent.
22:51Il va aller négocier.
22:53C'est lui.
22:54Il est comme ça.
22:56Il pense que c'est sa propre responsabilité.
23:06Après avoir négocié avec l'armée, nous sommes retournés au centre de la place pour demander aux étudiants de se
23:12retirer.
23:14Et finalement, la dernière scène dont je me souviens, alors que le jour était prêt à se lever,
23:19c'est les étudiants évacuant progressivement la place par le passage ouvert par les soldats au sud-est.
23:40Au petit matin du 4 juin, la place Tiananmen est un champ de ruines.
23:45Mais pour tous les témoins, un drame plus grand encore a été évité grâce au professeur Liu et à ses
23:51camarades.
23:56Ce que nous connaissons comme massacre de Tiananmen,
23:59a eu lieu tout autour, dans les rues de la ville et dans les quartiers où les étudiants s'étaient
24:03réfugiés.
24:06Les coups de feu résonnent encore quelques jours dans les rues de Pékin.
24:12Les familles cherchent leurs proches.
24:14Le bilan à ce jour est toujours impossible.
24:17Quelques centaines ou quelques milliers de morts.
24:25Le lendemain, le 5 juin 1989, alors que les chars patrouillent près de la place Tiananmen,
24:31un homme, seul, devient le symbole de la résistance du peuple chinois
24:36à une dictature qui a le sang des Pékinois sur les mains.
25:08Les leaders du PEG
25:09mouvement de Tiananmen sont poursuivis par le régime qui diffuse les avis de
25:13recherche à la télévision. Beaucoup s'enfuient à l'étranger.
25:17Liu Xiaobo n'en a aucune intention.
25:24J'ai été arrêté le 6 juin, deux jours après le massacre.
25:32Je rentrais chez moi à bicyclette lorsque arrivé à mi-chemin, j'ai
25:37soudain vu un minibus arriver. Plusieurs hommes en ont surgi, ils ont balancé mon
25:46vélo, m'ont bandé les yeux et obstrui la bouche, avant de me jeter dans leur voiture.
25:57Dans le camp de rééducation, il disposait de beaucoup de temps. Sa première
26:04expérience de la prison lui a permis de revenir sur ses expériences passées et
26:10de réfléchir au futur de la Chine. Il a également profité de ce temps pour lire
26:14des ouvrages remarquables. C'est bien connu. Pour beaucoup de prisonniers
26:19politiques, l'expérience de la prison devient en réalité une nouvelle université.
26:24et ce fut bien le cas pour Liu Xiaobo.
26:33Les transformations de sa personnalité ont été très visibles et beaucoup d'amis l'ont
26:38remarqué. Elle porte l'empreinte du 4 juin. Nous portons tous, moi y compris, les cicatrices
26:44du 4 juin. Lui, il était comme hanté par l'âme des victimes de Tiananmen.
26:53Alors pour ces morts, pour tenter de leur rendre justice, j'ai pensé que mon devoir
26:58était de rester ici, en compagnie de leurs fantômes. C'est principalement pour cette
27:06raison que je suis resté en Chine.
27:11Liu Xiaobo sort de prison en 1991. La Chine se transforme autour de lui. Le vieux Deng Xiaoping,
27:18qui a fait tirer sur les étudiants, se retire après avoir relancé les réformes avec son
27:22slogan « Enrichissez-vous ». Place à Jiang Zemin et à une génération de dirigeants qui
27:28viennent de Shanghai et qui a décidé que la Chine devait réveiller son économie. Les
27:34grands projets fleurissent partout. Le pays s'ouvre aux entreprises étrangères.
27:42Liu Xiaobo, lui, n'est plus l'intellectuel flamboyant des années 80. Il a perdu son poste à
27:47l'université et n'a plus le droit de publier en Chine. Avec son ami, le poète Liaoi Wu, il
27:56se cherche un
27:57nouveau rôle parmi les intellectuels pékinois.
28:04Notre spécialité avec Liu Xiaobo, c'était les pétitions. On adorait les pétitions. On n'arrêtait pas de
28:12rédiger des pétitions politiques qui concernaient souvent, de près ou de loin, le massacre de la
28:17place Tiananmen. À l'époque, il n'y avait pas d'ordinateur. Tout devait passer par fax. Donc, on n
28:25'était
28:25souvent pas bien nombreux à signer ces pétitions. Et clairement, je ne savais jamais exactement
28:31combien. Mais nombreux ou pas, ça ne nous empêchait pas d'être systématiquement arrêtés
28:37le lendemain.
28:40Liu Xiaobo se retrouve ainsi impliqué dans beaucoup de ses contestations des années 90. Un activisme
28:47qui va lui valoir plusieurs séjours en détention ou en rééducation. En 1995, il est arrêté
28:55alors qu'il préparait une nouvelle pétition pour faire reconnaître le massacre de Tiananmen. Six mois
29:01de privation de liberté. En 1996, il est envoyé pour trois ans en camp de rééducation dans le nord de
29:10la Chine. C'est dans la cantine de ce camp qu'il épouse Liu Xia, intellectuelle et poétesse, qui partage
29:18avec lui le même idéal de liberté.
29:23Alors qu'il purge sa peine, le régime chinois lui fait une proposition à l'occasion de la visite du
29:29président Clinton à Pékin. Liu Xiaobo et sa femme peuvent quitter la Chine immédiatement
29:34avec le président américain.
29:41On est en 1998. On vient le voir en prison. Le pouvoir lui fait comprendre qu'il pouvait
29:46partir. Liu Xiaobo a répondu « Je ne partirai pas. Si vous m'aviez condamné à 8 ou 10 ans
29:52de prison, peut-être que j'aurais choisi de laisser tomber et de partir. Mais là, je n'ai pris
29:56que 3 ans.
29:57Je sortirai l'année prochaine. Alors je choisis de rester. »
30:05Liu Xiaobo est libéré en 1999. Au début des années 2000, le CIO visite Pékin pour lui attribuer
30:13bientôt les Jeux Olympiques de 2008. La Chine s'apprête à adhérer à l'OMC. Les grandes villes
30:24découvrent la richesse. Cette course au développement renforce Liu Xiaobo dans ses convictions.
30:31En juillet 2001, il crée la branche chinoise de la plus grande association internationale
30:37d'écrivains, le Pen Club, qui défend partout dans le monde la liberté d'expression.
30:44« À ce moment-là, sur le plan de la vie matérielle, nous vivions beaucoup mieux qu'à
30:50l'époque de Mao Zedong ou même que durant les années 80. Mais qu'en est-il du progrès
30:56social, du système dans sa globalité ? La vie d'un homme ne se résume pas à son
31:01argent, n'est-ce pas ? L'homme ne peut pas se contenter de manger à sa faim et d
31:07'être
31:07vêtu chaudement. Il a des besoins d'un autre ordre. Certains de mes camarades ou collègues
31:14de l'époque se sont enrichis. Ils conduisent aujourd'hui de grosses voitures, habitent de
31:19grandes maisons. Il serait pourtant difficile d'affirmer qu'ils mènent une meilleure vie
31:24que la mienne, du moins sur le plan de la tranquillité d'esprit. »
31:31Yu Chie est alors un jeune intellectuel en vogue, un peu comme Liu Xiaobo dans les années
31:3680. Il fait le choix risqué de rejoindre le Pen Club.
31:42Liu Xiaobo espérait également faire du Pen Club une plateforme pour nous permettre d'étudier
31:48et d'appliquer la démocratie dans la vie. Par exemple, notre comité de direction comptait
31:5311 membres et se réunissait sur Internet une fois par mois pour débattre de nombreuses
31:57questions. En réalité, nous avions des débats très vifs, très passionnés sur, par exemple,
32:04la façon d'organiser une réunion. Car en réalité, tous ces intellectuels chinois
32:10férus de démocratie ne savaient même pas comment organiser correctement une réunion.
32:19Liu Xiaobo paye le prix de cet activisme. Des agents du gouvernement, en civil mais pas
32:25vraiment discrets, campent désormais devant chez lui. Son téléphone est sur écoute, sa
32:31connexion Internet est filtrée. Dans son appartement péquinois, il vit désormais en résidence
32:38surveillée.
32:42Je suis complètement contrôlé. Mon téléphone, mon ordinateur, etc. Ils me suivent tout le
32:48temps. Et puis de nos jours, ce n'est plus comme dans les années 90. Dans les années 90,
32:55quand ils te suivaient, c'était en se cachant pour qu'on ne les voit pas. Si vous vous retourniez
33:00brusquement, vous les voyez essayer de se cacher. Mais aujourd'hui, ils le font ouvertement.
33:06Ils vous font comprendre que vous êtes suivi. Et quelquefois, même, ils sont juste à côté
33:11de moi et on se met à avoir une petite conversation.
33:29Nous sommes le 8 août 2008. Pékin se sent plus fort que jamais.
33:36La ville devient le centre du monde. Elle a maté toutes les contestations et va faire
33:42de ses JO son couronnement.
33:44Mesdames et messieurs, prière de vous lever pour l'hymne national chinois.
33:56Liu Xiaobo profite à sa manière de cette période olympique. Il rencontre des journalistes
34:01étrangers. Il organise surtout discrètement des rencontres de plus en plus régulières
34:07dans les ruelles du Vieux-Pékin. On y croise des professeurs d'université et même
34:13des officiels plus ou moins proches du parti. Liu Xiaobo a un nouveau projet sur le modèle
34:20de la charte 77 rédigé par Václav Havel en Tchécoslovaquie.
34:29Je me souviens qu'à l'époque, nous nous retrouvions toujours au restaurant pour discuter,
34:34dans le restaurant d'un ami, parce qu'on ne pouvait pas discuter par téléphone ou par
34:38Internet. Alors à chaque fois, on invitait des amis à se joindre à nous dans ce restaurant.
34:44Si mes souvenirs sont bons, on a dû se réunir ainsi une bonne dizaine de fois.
34:48À chaque fois, on invitait des gens différents. Par exemple, un jour c'était des universitaires
34:54et puis la fois d'après des écrivains, puis ensuite des avocats. Ils venaient tous discuter
34:59avec nous de la charte 08.
35:03Teng Biao, avocat des causes dites sensibles à l'époque, entend parler de ces rencontres
35:08et il prend contact avec Liu Xiaobo.
35:12Je lui ai donné quelques conseils de juriste. Au départ, la première version qu'il m'avait
35:20donnée comportait 20 articles. Je lui ai dit qu'il y avait trop de sujets abordés et qu'il
35:27vaudrait mieux se concentrer sur la réforme politique, la transition démocratique, l'état
35:32de droit et les droits de l'homme. C'était une période où de nombreuses personnes travaillaient
35:38en même temps à l'amélioration de cette ébauche, dans le plus grand secret.
35:47Après des semaines de débats intenses et secrets parmi les intellectuels, la charte 08
35:53en propose une synthèse en 19 articles. Cela va de l'indépendance de la justice à la
35:59liberté d'expression ou de culte.
36:05Sia Yei-Yong est professeur d'économie à l'université de Pékin. Il participe à ces
36:10débats passionnés, mais il estime que le texte de Liu Xiaobo n'est pas assez radical.
36:17Personnellement, je n'étais pas d'accord avec beaucoup de points. Mais à ce moment-là,
36:22j'ai pensé que tout le monde devait faire des compromis, on était d'accord là-dessus.
36:25Parce que cette version était très pacifique. Le langage n'est pas très dur. Je veux dire
36:33qu'il n'y avait aucune mention de subversion du gouvernement ou des choses comme ça. Donc
36:38je pensais que les gens qui signaient ça n'auraient pas à subir de grandes conséquences.
36:44Le texte de Liu Xiaobo réunit 303 signatures. Des officiels, des cadres d'entreprises d'État,
36:51des responsables d'universités, c'est un succès inespéré. La charte doit être publiée
36:58le 10 décembre 2008, Journée internationale des droits humains. Mais le pouvoir prend conscience
37:03du danger. Liu Xiaobo et plusieurs autres signataires, dont Yu Tie, sont arrêtés 48 heures
37:09avant la publication.
37:11« Si tu écris un article dans ton coin, ça ne leur fait pas peur. Mais si plusieurs centaines
37:17de personnes se rassemblent pour le signer, alors ça les terrorise. »
37:23Et puis, avec la charte 08, Liu Xiaobo a montré qu'il n'était pas seulement un intellectuel
37:28dissident. Il a montré qu'il était aussi capable d'organiser un mouvement et de rassembler
37:35les forces d'opposition, y compris à l'intérieur du système.
37:46Arrêté le 8 décembre, Liu Xiaobo est détenu arbitrairement pendant plusieurs mois, avant
37:51que son procès ne commence en décembre 2009, devant la cour intermédiaire numéro 1 à Pékin.
37:59Un procès à huit clous.
38:05Les camarades du dissident sont tenus à distance par la police qui a bouclé le tribunal.
38:11« Je suis venu ici pour soutenir Liu Xiaobo et pour soutenir la charte 08. »
38:24Une douzaine d'ambassades, dont celles d'Allemagne et des Etats-Unis, ont envoyé des observateurs
38:29qui seront, eux aussi, interdits d'entrer dans la salle d'audience.
38:35Deux jours plus tard, le 25 décembre 2009, Liu Xiaobo est condamné à 11 années de prison
38:41pour subversion du pouvoir de l'État.
38:45La date ne doit rien au hasard.
38:48Pékin espère qu'en ce jour de Noël, les médias étrangers et les diplomates
38:52seront moins mobilisés autour du tribunal.
38:55« La persécution d'individus pacifiques pour l'expression de leurs opinions politiques
39:01est incompatible avec la législation internationale relative aux droits de l'homme.
39:05Monsieur Liu a pacifiquement œuvré pour la mise en place de processus démocratiques
39:10en Chine.
39:11Nous ne cesserons de demander au gouvernement chinois sa libération immédiate. »
39:20Face à ces juges, Liu Xiaobo a lu une longue déclaration.
39:24« La liberté d'expression n'est pas un crime », répète-t-il.
39:27Et il ajoute la phrase qu'il avait prononcée sur la place Tienne Ademène, « Je n'ai
39:31pas d'ennemis », son credo pour la non-violence.
39:46Deux semaines plus tard, sur le port d'Oslo, une lettre parvient au comité du prix Nobel
39:51de la paix.
39:53Elle est signée par Václav Havel.
39:55Elle réclame que le prix Nobel soit attribué aux dissidents chinois emprisonnés.
40:01Des intellectuels partout dans le monde vont se joindre à cet appel.
40:05Le 8 octobre 2010, le comité Nobel norvégien annonce son choix.
40:11« Le comité Nobel de la paix Nobel pour 2010 à Liu Xiaobo pour son long et non-violence
40:24» J'ai entendu avec l'accent étranger « Liu Xiaobo » « Je ne pouvais plus contenir
40:30mon émotion ».
40:32Comme le dit l'expression « Je riais et je pleurais en même temps ». Mais je n'étais
40:36pas seul.
40:36Ce jour-là, on avait tous la larme à l'œil.
40:42Mais nous étions bien conscients que notre influence, l'influence de ceux qui luttent
40:48pour la liberté et la démocratie en Chine était minuscule et que dans le monde, seule une
40:56infime partie des gens connaissait le nom de Liu Xiaobo.
41:00« Liu Xiaobo » ne sait pas qu'il ait prix Nobel. Il croupit dans sa prison du nord
41:10de la Chine. Alors les médias étrangers se précipitent à Pékin devant la résidence
41:15de Liu Xia, son épouse. Certains de ses compagnons tentent de se frayer un passage.
41:23« Je pense que la dictature du parti unique va disparaître dans les dix ans. Je suis très
41:28optimiste là-dessus. »
41:30Mais cet optimisme est de courte durée.
41:36La grille se referme. L'appartement de Liu Xia se transforme en quelques heures en résidence
41:41surveillée.
41:42« Le jour de la remise du prix Nobel, c'était l'après-midi à Pékin. La police est venue
41:55frapper à ma porte. Deux policiers se sont engouffrés chez moi. »
41:59« Et ils m'ont mis un sac noir sur la tête. Ils m'ont torturé de multiples façons.
42:06Ça a duré huit ou neuf heures jusqu'à la nuit noire. Et je suis tombé dans le coma. »
42:14« Ils m'ont emmené à l'hôpital car je pense qu'en haut, ils n'avaient pas donné l
42:17'ordre
42:17de me tuer, mais seulement de me torturer un bon coup. »
42:26À l'approche de l'annonce du prix Nobel, Liu Xia parvient rarement à s'échapper
42:30de son appartement.
42:33Un jour, nous l'avions retrouvée dans un café de Pékin.
42:39Elle nous avait montré son travail d'artiste, ses poèmes et surtout les photos qu'elle prenait
42:44de son mari.
42:45« Liu Xia avait toujours été consciente du danger de sa vie avec Liu Xiaobo. »
43:02« Vous savez, moi, pendant de nombreuses années, il ne m'est arrivé que des mauvaises choses.
43:09Alors comment on aurait pu imaginer cela ? »
43:13Pendant toutes ces années, Liu Xiaobo n'a jamais pensé qu'il serait un jour nominé.
43:18Alors encore moins qu'il pourrait recevoir ce prix.
43:23Lui, depuis que je le connais, il soutient la candidature des mères des victimes de Tiananmen.
43:28Il a toujours exhorté tous ses amis, chinois comme étrangers, à faire d'eux-mêmes, jusqu'au bout.
43:35« Deux jours avant d'être arrêté, il disait encore au téléphone à un ami.
43:39Je vous demande à tous de redoubler d'efforts pour que les mères de Tiananmen obtiennent le prix Nobel. »
43:53« Liu Xia est réfugiée à Berlin depuis l'été 2018, grâce aux efforts du gouvernement allemand.
44:00Elle ne peut pas s'exprimer publiquement car son frère est retenu en otage à Pékin.
44:05Mais elle a tenu à montrer sa présence au milieu de ses camarades en lisant un poème.
44:10« Thank you very much.
44:40C'est plus de la fille, mais plus de la plus grandeur de la lumière.
44:46La plus grandeur de la fille, c'est plus de la plus grandeur de la vie.
44:51Les voix ne sont pas encore de la voix, ne sont pas encore de la voix.
45:24Sur cette vidéo de l'administration pénitentiaire chinoise, on voit Lucia rendre visite à Luciaobo.
45:31C'est comme cela qu'elle lui a annoncé qu'il était prix Nobel.
45:35C'est comme cela qu'elle a appris qu'il était malade, gravement malade d'un cancer du foie.
45:40Ces images de propagande veulent faire croire que Luciaobo a été bien soigné.
45:45On le voit être examiné par de nombreux docteurs, y compris lorsque sa santé se dégrade.
45:52On voit le prix Nobel pratiquer des activités physiques dans sa prison.
45:57On voit surtout un homme seul à l'isolement permanent.
46:02En juin 2017, Luciaobo est admis à l'hôpital de Shenyang en phase terminale.
46:08Face à la pression internationale, le régime accepte que des médecins étrangers viennent à s'enchever.
46:19Il leur confirme sa volonté d'être soigné en Europe, mais c'est une mascarade et c'est trop tard.
46:29Il n'est pas transportable, disent leurs collègues chinois.
46:35Luciaobo meurt quelques jours plus tard, le 13 juillet 2017, après neuf années d'emprisonnement.
46:44La communauté internationale a préféré fermer les yeux.
46:49De nombreux pays, pratiquement tous, se préoccupent surtout de faire du commerce avec la Chine,
46:55de gagner de l'argent sur le marché chinois.
47:00La promotion de la démocratie et des droits de l'homme se retrouve reléguée au dernier plan.
47:06En ce qui concerne Luciaobo, j'appelle cela un meurtre sordide à la face du monde,
47:11car il est mort en prison, sous les yeux du monde entier, et personne n'a bougé.
47:20Le régime chinois organise des funérailles bien orchestrées.
47:27Toute la famille de Luciaobo a été convoquée par les autorités.
47:33La propagande officielle tente de contrôler l'image et l'héritage du prix Nobel.
47:41Le régime ordonne que ces cendres soient dispersées en mer
47:45pour éviter un lieu de recueillement au nom de Luciaobo.
47:56Lucia m'a également raconté que lorsqu'elle était avec Luciaobo dans les tout derniers temps,
48:00dans sa chambre d'hôpital,
48:03il y avait plusieurs grands cartons remplis de tous les écrits qu'il a produits
48:07pendant ses neuf années de prison, entre 2008 et sa mort.
48:12Il faut imaginer, il y a plusieurs mâles de manuscrits.
48:16Mais après la mort de Luciaobo, la police a confisqué tous ces manuscrits,
48:20tous ces mâles, et je ne connais pas leur sort.
48:30En Chine, le nom de Luciaobo est totalement censuré.
48:34Alors les internautes ont commencé à parler de « chaises vides »,
48:38et le terme « chaises vides » a été à son tour censuré.
48:47Il n'y a plus qu'un seul endroit dans le pays
48:49où le nom de Luciaobo résonne encore dans la population.
48:52À Hong Kong, où l'on célèbre depuis 30 ans, avec gravité,
48:57l'anniversaire du massacre de Tiananmen.
49:00Désormais, la figure de Luciaobo est partout dans ce rendez-vous majeur
49:03de la vie des Hongkongais.
49:17Mais Hong Kong, c'est une autre Chine.
49:20L'ancienne colonie britannique bénéficie pour le moment d'un statut spécial,
49:24d'un accès à un Internet libre et aux médias étrangers.
49:32Mais à l'intérieur du pays, la censure est totale.
49:47En 2008, lors de notre dernière rencontre,
49:50Luciaobo pressentait les risques à venir.
49:52Dans quelques semaines, il allait disparaître, emprisonné jusqu'à sa mort.
49:57Il nous laissait ses derniers mots pour comprendre sa liberté.
50:06Je pense que j'ai fait des choix justes.
50:11Bien sûr que les conséquences sont importantes pour moi.
50:15Mais c'est de toute façon comme ça si vous vivez en Chine.
50:19Vous devez payer un prix.
50:22Si vous ne choisissez pas mon genre de vie,
50:25une vie que la plupart des gens considèrent comme trop dure et trop risquée,
50:29alors vous ne paierez pas le prix que je paie.
50:33Mais si on y réfléchit, vous devrez quand même payer un prix, un certain prix.
50:41Par exemple, vous serez obligés de mentir.
50:44Vous devrez suivre l'idéologie dominante pour obtenir et conserver un bon revenu, un bon travail.
50:51Impossible alors de se préoccuper des morts du 4 juin.
50:55Impossible d'exprimer la moindre critique envers le gouvernement.
50:59En fait, impossible d'exprimer la moindre opinion authentique.
51:03Et tout cela pour une vie matérielle confortable.
51:07Alors moi, je préfère payer ce prix élevé du danger
51:11plutôt que de devenir quelqu'un qui vit dans le mensonge,
51:15plutôt que de devenir quelqu'un qui renie sa propre conscience.
51:19Sous-titrage Société Radio-Canada