00:00Dans la cuisine, un tableau signé Joël.
00:08Alain, le fils cadet de Jean Sossac, que l'on surnomme Gamont, en regard de ses origines,
00:14a animé des ateliers de peinture à Aubenas, jusqu'à sa retraite.
00:17Pendant deux ans, je suis allée chaque semaine, le mardi, rue François-Valton,
00:21où se trouvait à l'époque l'atelier, début des années 70.
00:25Nous étions jeunes, une belle ambiance, avec environ une quinzaine de personnes.
00:30La plupart du temps, Alain, composait devant nous une nature, dite mort, des vases, des peaux, des fleurs, des fruits,
00:35un vieux livre, un mouchoir breté, un encrier.
00:38Soit on s'en inspirait, soit on choisissait un autre sujet.
00:42C'était donc libre pour le support, le thème, la couleur, dans l'expression, le style.
00:47Il y avait là de l'huile, de pastel, du fusain, de l'aquarelle et même de la gouache.
00:53Cet atelier représentait un espace de liberté joyeux et tranquille.
00:57Jean, le papa, venait régulièrement critiquer et conseiller.
01:01Et quand il arrivait, on l'appelait maître, pour rigoler.
01:04Il riait bien avec nous, mais quand même, il faisait autorité.
01:08Il déambulait et s'arrêtait devant chaque chevalet avec ses remarques et nous l'écoutions.
01:13Sa présence était une reconnaissance et un soutien pour Alain et pour nous.
01:19Nous étions heureux de cette espèce d'état de bien-être dans lequel on entre lorsque l'on peint
01:24et peut-être un peu trop content de nous.
01:27Et sous le regard de Jean Sossac se révélait, dans une sorte d'évidence, les défauts.
01:32Là, tu aurais dû souligner le contraste et trop flou.
01:36Et là, tu ajoutes une petite couleur complémentaire.
01:38« Ose employer le couteau.
01:40Ici, on est en Ardèche, le pays de la rocaille.
01:43On doit voir la rusticité de ton paysage, de ton personnage.
01:47Et même la rusticité dans le vase.
01:50Et ta maison, là, elle est en pierre.
01:53Enlève-moi ce gris.
01:54Où t'as vu que les pierres étaient grises ?
01:57Regarde bien les pierres.
01:58Tu verras du vert, du jaune, du bleu, du rouge, du violet.
02:03Refais-moi ça, la maison, avec des pierres.
02:07À chaque visite, Jean Sossac apportait une bouteille
02:11afin que l'on puisse trinquer tous ensemble à la fin des séances.
02:14Les verres n'étaient jamais bien loin.
02:16C'était toujours sympa, amical et jamais banal.
02:20Jean Sossac était avare de compliments.
02:22Mais sous les critiques, pointait la sympathie et la tendresse.
02:26Un jour, pour nous provoquer, pour nous pousser plus loin
02:29et nous faire sortir de nos habitudes confortables,
02:31il nous a dit à tous
02:32« Vous peignez comme ceux qui se plantent devant le pont d'arc le dimanche. »
02:38Alors là, en cachette, nous avons tous imaginé le pont d'arc
02:41et nous ne l'avons pas avec des couleurs criardes, accrocheuses
02:45et avons ajouté tous les défauts qu'il dénonçait
02:47lors de ses précédents passages, dans le but de nous aider.
02:50Et quand il est entré la fois prochaine,
02:53je revois bien sa large et imposante stature à la porte,
02:57il n'avait devant lui que des ponts d'arc.
02:59« Les ponts d'arc des peintres du dimanche ».
03:02La blague l'a bien fait rire.
03:06« Si j'étais peintre ou maçon, métallo ou forgeron,
03:10que je travaille à la chaîne,
03:13en écoutant ma rengaine,
03:15vous vous feriez une raison,
03:17si j'étais peintre ou maçon.
03:21Mais je gagne des millions et combats à ma façon.
03:25Votre bien-aimé système et votre peint de bien blême,
03:30quand je dis révolution, moi qui gagne des millions.
03:35Vous avez peur d'une chanson,
03:40peur de l'avenir.
03:43Vous manquez d'imagination,
03:47jusqu'à en mourir.
03:50Si je sortais de prison,
03:52si je couchais sous les ponts,
03:54vous vous diriez « c'est la haine ».
03:57Ce serait pour votre aubaine,
03:59une belle explication,
04:00si je sortais de prison.
04:04Moi qui croque vos millions,
04:07quand je chante à vos lissons,
04:09votre bien-aimé système,
04:11vous criez que je blasphème
04:13de vos profils saint-non,
04:15moi qui croque vos millions.
04:18Vous avez peur d'une chanson,
04:23peur de l'avenir.
04:26Vous manquez d'imagination,
04:30jusqu'à en mourir.
04:33Quand je chantais pour deux ronds,
04:36dormais sur un paillasson,
04:37vous disiez « c'est la bohème ».
04:40Passer le temps des cafés grèmes,
04:42il changera d'opinion,
04:44quand je chantais pour deux ronds.
04:48Avec ou sans vos millions,
04:50dissiper vos illusions,
04:52vous ne m'aurez pas quand même.
04:55Être fidèle à moi-même,
04:57reste ma seule ambition.
04:58Avec ou sans vos millions.
05:02Nous qui sommes des millions,
05:04vous déclarons sans façon,
05:06gardez bien votre système,
05:09car il changera quand même,
05:11que vous le vouliez ou non,
05:13nous qui sommes des millions.
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