00:01Agnès Bille, bonjour.
00:02Bonjour Eugénie.
00:03Alors on vous connaît en tant que chanteuse,
00:06vous écrivez des chansons depuis de longues années déjà.
00:10C'est pas vrai !
00:12Mais alors comment on passe de l'écriture de chansons à l'écriture d'un roman ?
00:16Puisque vous sortez votre premier roman qui s'appelle La vie rêvée des autres,
00:19qui paraît aux éditions Don Quichotte.
00:21C'est un exercice différent ?
00:22C'est radicalement différent en fait de l'écriture de chansons.
00:27Déjà par définition, la chanson est en vers et un roman est en prose.
00:33Donc c'est pas du tout déjà le même support on va dire de mots.
00:39Une chanson, il faut toujours être concis.
00:42Bref, ça fait 3 minutes, 30, 4 minutes à tout casser.
00:45Donc il faut véritablement ramasser en peu de temps le maximum de choses qu'on veut dire.
00:51Un roman, au contraire, il faut étirer, dévider son écheveau,
00:57sans pour autant délayer de trop et devenir fadasse.
01:01Donc il faut... c'est radicalement différent.
01:03C'est aussi différent en fait que le marathon, qui serait plutôt le roman,
01:07et le sprint, qui est l'écriture de chansons.
01:10Ceci dit, dans ce roman on retrouve votre univers,
01:12c'est-à-dire on retrouve des thèmes qui vous sont chers,
01:14les hommes, les femmes, la psychologie.
01:16On retrouve l'humour, on retrouve la picole, on retrouve le langage fleuri,
01:23tout ça, tout ce qui vous caractérise, on le retrouve dans ce roman.
01:27Oui, en fait, c'est moi qui l'ai écrit.
01:30Donc fatalement, c'est pas si différent que ça de mes chansons.
01:35À savoir, il y a des thèmes plutôt graves, douloureux, que je peux évoquer,
01:40mais la plupart du temps quand même avec humanisme, optimisme et humour.
01:45Voilà, c'est ce que je fais dans mes chansons, depuis déjà cinq albums,
01:49et c'est ce que j'ai souhaité faire, en tout cas dans ce roman.
01:54Parler de choses graves, mais en faisant rire également.
01:59C'est Boris Vian, je crois, qui disait que l'humour est la politesse du désespoir.
02:02Et c'est vrai que ça fait longtemps que j'en ai fait un peu ma devise.
02:05Ça se voit, on va venir au fond du roman dans quelques instants.
02:09Mais avant, je voudrais savoir, qu'est-ce qui vous a poussé à passer au marathon, alors ?
02:13Déjà, il y a eu un livre entre les deux, un livre que j'ai sorti l'année dernière,
02:17un recueil de nouvelles, 36 heures de la vie d'une femme, parce que 24, c'est pas assez.
02:21Et j'étais déjà passée par la nouvelle, qui était le meilleur compromis entre la chanson et le roman.
02:26On passe déjà à la prose, mais bon, la nouvelle, par définition, est un genre bref,
02:31donc ça me faisait moins peur.
02:32Et une fois que j'ai sorti ce recueil de nouvelles, j'y avais pris goût.
02:39Et voilà, j'avais envie de passer à une autre forme d'écriture.
02:44Je pense que j'avais également envie de me prouver que j'en étais capable.
02:48Et puis, envie d'une relation longue, en fait, avec un projet d'écriture.
02:53C'est vrai qu'une chanson, c'est...
02:56On peut mettre des années à écrire une chanson, mais on n'est pas tous les jours sur cette chanson.
03:01Moi, il y a des chansons que j'ai mis 5, 6 ans à écrire, mais c'est vrai, je
03:05l'ai laissée de côté, je la reprenais, voilà.
03:07Là, j'avais envie véritablement d'une relation longue avec des personnages que j'imaginais,
03:15mais après, que très vite, j'ai eu envie de connaître.
03:17Alors, c'est marrant parce que c'est moi qui les ai créés, mais j'ai eu envie de les
03:20connaître comme si c'était des personnages qui ne demandaient qu'à exister, en fait.
03:25Et c'était moi le vecteur, mais c'est tout.
03:27Alors, justement, ces personnages, on va les évoquer.
03:30Vous avez choisi de parler des vieux.
03:32Oui.
03:32Alors, c'est vrai que c'est pas...
03:33Souvent, un jeune auteur, ça parle des gens de sa génération, c'est un petit peu autocentré.
03:38Là, pas du tout.
03:39Oui, j'ai eu envie de parler des vieux parce qu'il y en a de plus en plus, déjà.
03:44On est en plein papy-boom et c'est vrai que dans notre pays, il n'y a pas grand
03:48-chose d'aménagé pour ce papy-boom.
03:53On nous dit, oui, aujourd'hui, on vit de plus en plus longtemps, de plus en plus vieux, c'est
03:58vrai,
03:59mais finalement, c'est quoi le prix de la longévité ?
04:02Si c'est pour se sentir exclu d'une société qui va toujours de plus en plus vite et à
04:07laquelle on ne comprend rien, c'est pas évident.
04:10Si c'est pour se retrouver dans des mouroirs ou des gagatoriums, c'est bien joli d'avoir 85 balais,
04:15mais si c'est pour végéter comme ça, est-ce que ça vaut vraiment le coup ?
04:20Les vieux, les personnes âgées, en fait, j'ai trouvé que c'était un bon sujet pour parler de la
04:27société d'aujourd'hui,
04:30de la solidarité, de l'empathie, également de la débrouille,
04:34parce que mes vieux se remettent en colocation et ce n'est pas simplement quelque chose réservé aux jeunes.
04:41Voilà, j'avais envie de parler de tout ça.
04:44Puis moi, j'ai toujours aimé les vieux, en fait.
04:46C'est vrai que les personnes âgées sont des fois agaçantes, avec leur manie, leur tic,
04:55des fois leur sale caractère.
04:56En tout cas, mes personnages dans mon roman...
04:58Ah, ils ont un langage très très fleuron, j'avais jamais entendu autant d'insultes,
05:01j'avais lu autant d'insultes.
05:04Voilà, aucun des trois n'a un caractère facile.
05:07Mais bon, quand on voit quelqu'un de 80 ans, c'est 80 ans d'histoire,
05:13d'histoire de vie, bien sûr, mais également, dans notre pays, d'histoire de France,
05:17aussi, qu'on a sous les yeux, c'est un bout d'histoire, d'histoire de l'humanité, en fait.
05:23Oui, d'autant qu'il y en a un qui est un ancien, enfin, qui est juif,
05:27qui n'a pas été déporté, mais justement, on ne voit pas tout déflorer.
05:30C'est un rescapé de la Shoah, tout à fait.
05:32Il avait 8 ans quand ses parents se sont fait déporter,
05:35et lui a eu la présence d'esprit de se cacher.
05:37Mais voilà quel est le prix de ce sursis.
05:43Finalement, ils se sont sursis depuis, parce que son frère et sa sœur sont morts,
05:47pas lui, pourquoi pas lui ?
05:51Alors, c'est aussi un roman sur l'enfance, parce que ces vieux, en fait, ce sont des enfants.
05:55J'ai trouvé qu'il n'y avait pas d'adultes, au sens sérieux du terme, dans ce bouquin.
05:58C'est vraiment tous des enfants.
06:00Ce sont tous irresponsables, c'est ça que tu veux dire ?
06:02Voilà, oui, oui.
06:03Non, mais très responsables, très responsables de leur vie,
06:06parce qu'ils ont compris qu'il fallait la vivre maintenant.
06:08Et oui, en fait, ce sont des personnages qui, mais tous,
06:13alors que ce soit mes trois comparses qui ont 80 ans et 77 ans,
06:20mais que ce soit également les petites filles d'une des personnages
06:23qui, elles, ont une trentaine d'années, donc on voit plusieurs générations,
06:26ce sont tous des personnages qui ont tendance à prendre leurs rêves
06:32comme des boucliers face à la société, face aux baffes de la vie.
06:39Effectivement, quand on a 80 ans, on attend toute la journée
06:42un coup de téléphone de son petit-fils ou de sa petite-fille.
06:45On est en maison de retraite, là, en l'occurrence, dans mon roman,
06:49alors on attend les soins, le déjeuner, la toilette,
06:54peut-être une visite ou un coup de téléphone.
06:56On attend, on attend, mais on attend quoi, finalement ?
06:58C'est maintenant qu'il faut vivre, c'est le dernier moment pour vivre, en fait.
07:01Et à tout âge, il faut profiter de la vie.
07:06C'est finalement un roman optimiste, j'espère.
07:08Oui, voilà, c'est ce qu'on peut en retenir.
07:12Et ce que je voulais évoquer, c'était qu'il était très, très ancré dans le réel.
07:16C'est-à-dire que, voilà, déjà, il est pétillant jusqu'aux notes de bas de page,
07:20puisqu'il y a des petites bulles de champagne, comme ça,
07:25qu'on déguste, des petits mots d'esprit, qu'on déguste comme ça au fil des pages.
07:29Et puis, de temps en temps, en bas de page, il y a aussi une note d'humour.
07:32Mais voilà, c'est un petit peu à l'image de ce qu'on pourrait appeler la morale du roman.
07:36Mais il est très ancré dans le réel, puisqu'il est question du racisme,
07:39puisqu'il est question de la déportation,
07:40puisqu'il est question de comment on traite les gens dans les maisons de retraite.
07:43Et tout ça est parfaitement vrai.
07:46Hélas, j'aurais bien aimé que ce ne soit pas le cas,
07:50mais oui, c'est un roman également sur l'exclusion, le sentiment d'exclusion.
07:55Alors, par définition, quand on a 80 ans, on peut se sentir effectivement exclu
08:01d'une société qui va trop vite.
08:03Comment taper sur l'ordinateur avec des doigts pleins d'arthrose, par exemple ?
08:08Comment apprendre ces nouvelles technologies à cet âge-là ?
08:11Tout se fait aujourd'hui par ordinateur, mais il y a des gens qui ne peuvent pas s'y faire.
08:17C'est difficile.
08:19Comment courir ? Comment descendre dans le métro avec une canne ou un déambulateur ?
08:23Ou même descendre de chez soi.
08:25Ou même descendre de chez soi quand l'ascenseur est en panne, justement.
08:28Il n'y a rien de tellement fait pour ces personnes-là.
08:33Il y a des gens qui passent leur temps à courir et qui sont impatients,
08:38parce que les vieux, ça va moins vite, évidemment, que ce sentiment d'exclusion.
08:42Mais j'ai également le personnage de Fatoumata qui, elle, est une Camerounaise qui est en France.
08:47Autre sentiment d'exclusion, bien évidemment, avec le racisme.
08:52On voit que finalement, en 72 ans, il ne s'est pas passé grand-chose.
08:57Les parents de Jacob Schullmann viennent de Hongrie, se font déporter parce que juif.
09:02Aujourd'hui, Fatoumata se fait traiter de négresse et son fils de singe parce que camerounaise.
09:10Bon, les choses ont malheureusement...
09:12Vous avez d'ailleurs un bon mot, parce que la Madeleine, la vieille dame,
09:16qui a adopté le fils de Fatoumata, quand le petit lui dit
09:20« Mais on m'a dit que je n'allais pas être acceptée parce que j'étais étranger. »
09:24Et il lui demande « Mais c'est quoi un étranger ? »
09:26Elle lui répond « C'est quelqu'un qu'on ne connaît pas encore. »
09:28Mais c'est ça, en fait.
09:30C'est ça.
09:31Les peurs, c'est quoi ?
09:32Finalement, on a toujours peur de ce qu'on ne connaît pas.
09:36D'ailleurs, on voit des régions entières de France qui votent FN,
09:39alors qu'il n'y a zéro immigration dans leur région.
09:43Et il y a des villes qui sont métissées au possible
09:47et où il y a beaucoup moins de racisme.
09:49Finalement, quand tu connais, tu vois que tu n'as pas de raison d'avoir peur.
09:54Tu n'as aucune raison d'avoir peur.
09:56Et donc, juste pour finir, c'est un roman également sur ses exclusions,
10:03ses petites exclusions quotidiennes de tous les jours.
10:06Et donc, fatalement, ça ne pouvait que s'ancrer dans le réel.
10:10Alors, dernière question.
10:11Je ne sais pas si vous connaissez l'artiste mystique,
10:13mais vos fulgurances vont vraiment rappeler ce qu'elle peut écrire dans les rues.
10:17Oui, mais je dessine beaucoup moins bien.
10:20C'est assez dommage.
10:22Ah, mais bon, après tout, rien n'est fermé,
10:23puisque vous vous autorisez tout.
10:25Chanter, écrire, composer.
10:27Non, non, le dessin, ce n'est malheureusement pas pour moi.
10:30Bon, on en reparle dans quelques années.
10:32Merci, Agnès Bid.
10:33Merci, Eugénie.
10:34À bientôt.