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  • il y a 3 semaines
Agnès Bihl, auteure-interprète de cinq albums, nous a accueilli dans son appartement parisien afin de nous présenter son premier roman "La vie rêvée des anges" aux éditions Don Quichotte. Un livre où elle évoque le sujet difficile de la vieillesse et du sentiment d'exclusion en prenant toujours soin de conserver une touche d'humour. Rencontre.

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Transcription
00:01Agnès Bille, bonjour.
00:02Bonjour Eugénie.
00:03Alors on vous connaît en tant que chanteuse,
00:06vous écrivez des chansons depuis de longues années déjà.
00:10C'est pas vrai !
00:12Mais alors comment on passe de l'écriture de chansons à l'écriture d'un roman ?
00:16Puisque vous sortez votre premier roman qui s'appelle La vie rêvée des autres,
00:19qui paraît aux éditions Don Quichotte.
00:21C'est un exercice différent ?
00:22C'est radicalement différent en fait de l'écriture de chansons.
00:27Déjà par définition, la chanson est en vers et un roman est en prose.
00:33Donc c'est pas du tout déjà le même support on va dire de mots.
00:39Une chanson, il faut toujours être concis.
00:42Bref, ça fait 3 minutes, 30, 4 minutes à tout casser.
00:45Donc il faut véritablement ramasser en peu de temps le maximum de choses qu'on veut dire.
00:51Un roman, au contraire, il faut étirer, dévider son écheveau,
00:57sans pour autant délayer de trop et devenir fadasse.
01:01Donc il faut... c'est radicalement différent.
01:03C'est aussi différent en fait que le marathon, qui serait plutôt le roman,
01:07et le sprint, qui est l'écriture de chansons.
01:10Ceci dit, dans ce roman on retrouve votre univers,
01:12c'est-à-dire on retrouve des thèmes qui vous sont chers,
01:14les hommes, les femmes, la psychologie.
01:16On retrouve l'humour, on retrouve la picole, on retrouve le langage fleuri,
01:23tout ça, tout ce qui vous caractérise, on le retrouve dans ce roman.
01:27Oui, en fait, c'est moi qui l'ai écrit.
01:30Donc fatalement, c'est pas si différent que ça de mes chansons.
01:35À savoir, il y a des thèmes plutôt graves, douloureux, que je peux évoquer,
01:40mais la plupart du temps quand même avec humanisme, optimisme et humour.
01:45Voilà, c'est ce que je fais dans mes chansons, depuis déjà cinq albums,
01:49et c'est ce que j'ai souhaité faire, en tout cas dans ce roman.
01:54Parler de choses graves, mais en faisant rire également.
01:59C'est Boris Vian, je crois, qui disait que l'humour est la politesse du désespoir.
02:02Et c'est vrai que ça fait longtemps que j'en ai fait un peu ma devise.
02:05Ça se voit, on va venir au fond du roman dans quelques instants.
02:09Mais avant, je voudrais savoir, qu'est-ce qui vous a poussé à passer au marathon, alors ?
02:13Déjà, il y a eu un livre entre les deux, un livre que j'ai sorti l'année dernière,
02:17un recueil de nouvelles, 36 heures de la vie d'une femme, parce que 24, c'est pas assez.
02:21Et j'étais déjà passée par la nouvelle, qui était le meilleur compromis entre la chanson et le roman.
02:26On passe déjà à la prose, mais bon, la nouvelle, par définition, est un genre bref,
02:31donc ça me faisait moins peur.
02:32Et une fois que j'ai sorti ce recueil de nouvelles, j'y avais pris goût.
02:39Et voilà, j'avais envie de passer à une autre forme d'écriture.
02:44Je pense que j'avais également envie de me prouver que j'en étais capable.
02:48Et puis, envie d'une relation longue, en fait, avec un projet d'écriture.
02:53C'est vrai qu'une chanson, c'est...
02:56On peut mettre des années à écrire une chanson, mais on n'est pas tous les jours sur cette chanson.
03:01Moi, il y a des chansons que j'ai mis 5, 6 ans à écrire, mais c'est vrai, je
03:05l'ai laissée de côté, je la reprenais, voilà.
03:07Là, j'avais envie véritablement d'une relation longue avec des personnages que j'imaginais,
03:15mais après, que très vite, j'ai eu envie de connaître.
03:17Alors, c'est marrant parce que c'est moi qui les ai créés, mais j'ai eu envie de les
03:20connaître comme si c'était des personnages qui ne demandaient qu'à exister, en fait.
03:25Et c'était moi le vecteur, mais c'est tout.
03:27Alors, justement, ces personnages, on va les évoquer.
03:30Vous avez choisi de parler des vieux.
03:32Oui.
03:32Alors, c'est vrai que c'est pas...
03:33Souvent, un jeune auteur, ça parle des gens de sa génération, c'est un petit peu autocentré.
03:38Là, pas du tout.
03:39Oui, j'ai eu envie de parler des vieux parce qu'il y en a de plus en plus, déjà.
03:44On est en plein papy-boom et c'est vrai que dans notre pays, il n'y a pas grand
03:48-chose d'aménagé pour ce papy-boom.
03:53On nous dit, oui, aujourd'hui, on vit de plus en plus longtemps, de plus en plus vieux, c'est
03:58vrai,
03:59mais finalement, c'est quoi le prix de la longévité ?
04:02Si c'est pour se sentir exclu d'une société qui va toujours de plus en plus vite et à
04:07laquelle on ne comprend rien, c'est pas évident.
04:10Si c'est pour se retrouver dans des mouroirs ou des gagatoriums, c'est bien joli d'avoir 85 balais,
04:15mais si c'est pour végéter comme ça, est-ce que ça vaut vraiment le coup ?
04:20Les vieux, les personnes âgées, en fait, j'ai trouvé que c'était un bon sujet pour parler de la
04:27société d'aujourd'hui,
04:30de la solidarité, de l'empathie, également de la débrouille,
04:34parce que mes vieux se remettent en colocation et ce n'est pas simplement quelque chose réservé aux jeunes.
04:41Voilà, j'avais envie de parler de tout ça.
04:44Puis moi, j'ai toujours aimé les vieux, en fait.
04:46C'est vrai que les personnes âgées sont des fois agaçantes, avec leur manie, leur tic,
04:55des fois leur sale caractère.
04:56En tout cas, mes personnages dans mon roman...
04:58Ah, ils ont un langage très très fleuron, j'avais jamais entendu autant d'insultes,
05:01j'avais lu autant d'insultes.
05:04Voilà, aucun des trois n'a un caractère facile.
05:07Mais bon, quand on voit quelqu'un de 80 ans, c'est 80 ans d'histoire,
05:13d'histoire de vie, bien sûr, mais également, dans notre pays, d'histoire de France,
05:17aussi, qu'on a sous les yeux, c'est un bout d'histoire, d'histoire de l'humanité, en fait.
05:23Oui, d'autant qu'il y en a un qui est un ancien, enfin, qui est juif,
05:27qui n'a pas été déporté, mais justement, on ne voit pas tout déflorer.
05:30C'est un rescapé de la Shoah, tout à fait.
05:32Il avait 8 ans quand ses parents se sont fait déporter,
05:35et lui a eu la présence d'esprit de se cacher.
05:37Mais voilà quel est le prix de ce sursis.
05:43Finalement, ils se sont sursis depuis, parce que son frère et sa sœur sont morts,
05:47pas lui, pourquoi pas lui ?
05:51Alors, c'est aussi un roman sur l'enfance, parce que ces vieux, en fait, ce sont des enfants.
05:55J'ai trouvé qu'il n'y avait pas d'adultes, au sens sérieux du terme, dans ce bouquin.
05:58C'est vraiment tous des enfants.
06:00Ce sont tous irresponsables, c'est ça que tu veux dire ?
06:02Voilà, oui, oui.
06:03Non, mais très responsables, très responsables de leur vie,
06:06parce qu'ils ont compris qu'il fallait la vivre maintenant.
06:08Et oui, en fait, ce sont des personnages qui, mais tous,
06:13alors que ce soit mes trois comparses qui ont 80 ans et 77 ans,
06:20mais que ce soit également les petites filles d'une des personnages
06:23qui, elles, ont une trentaine d'années, donc on voit plusieurs générations,
06:26ce sont tous des personnages qui ont tendance à prendre leurs rêves
06:32comme des boucliers face à la société, face aux baffes de la vie.
06:39Effectivement, quand on a 80 ans, on attend toute la journée
06:42un coup de téléphone de son petit-fils ou de sa petite-fille.
06:45On est en maison de retraite, là, en l'occurrence, dans mon roman,
06:49alors on attend les soins, le déjeuner, la toilette,
06:54peut-être une visite ou un coup de téléphone.
06:56On attend, on attend, mais on attend quoi, finalement ?
06:58C'est maintenant qu'il faut vivre, c'est le dernier moment pour vivre, en fait.
07:01Et à tout âge, il faut profiter de la vie.
07:06C'est finalement un roman optimiste, j'espère.
07:08Oui, voilà, c'est ce qu'on peut en retenir.
07:12Et ce que je voulais évoquer, c'était qu'il était très, très ancré dans le réel.
07:16C'est-à-dire que, voilà, déjà, il est pétillant jusqu'aux notes de bas de page,
07:20puisqu'il y a des petites bulles de champagne, comme ça,
07:25qu'on déguste, des petits mots d'esprit, qu'on déguste comme ça au fil des pages.
07:29Et puis, de temps en temps, en bas de page, il y a aussi une note d'humour.
07:32Mais voilà, c'est un petit peu à l'image de ce qu'on pourrait appeler la morale du roman.
07:36Mais il est très ancré dans le réel, puisqu'il est question du racisme,
07:39puisqu'il est question de la déportation,
07:40puisqu'il est question de comment on traite les gens dans les maisons de retraite.
07:43Et tout ça est parfaitement vrai.
07:46Hélas, j'aurais bien aimé que ce ne soit pas le cas,
07:50mais oui, c'est un roman également sur l'exclusion, le sentiment d'exclusion.
07:55Alors, par définition, quand on a 80 ans, on peut se sentir effectivement exclu
08:01d'une société qui va trop vite.
08:03Comment taper sur l'ordinateur avec des doigts pleins d'arthrose, par exemple ?
08:08Comment apprendre ces nouvelles technologies à cet âge-là ?
08:11Tout se fait aujourd'hui par ordinateur, mais il y a des gens qui ne peuvent pas s'y faire.
08:17C'est difficile.
08:19Comment courir ? Comment descendre dans le métro avec une canne ou un déambulateur ?
08:23Ou même descendre de chez soi.
08:25Ou même descendre de chez soi quand l'ascenseur est en panne, justement.
08:28Il n'y a rien de tellement fait pour ces personnes-là.
08:33Il y a des gens qui passent leur temps à courir et qui sont impatients,
08:38parce que les vieux, ça va moins vite, évidemment, que ce sentiment d'exclusion.
08:42Mais j'ai également le personnage de Fatoumata qui, elle, est une Camerounaise qui est en France.
08:47Autre sentiment d'exclusion, bien évidemment, avec le racisme.
08:52On voit que finalement, en 72 ans, il ne s'est pas passé grand-chose.
08:57Les parents de Jacob Schullmann viennent de Hongrie, se font déporter parce que juif.
09:02Aujourd'hui, Fatoumata se fait traiter de négresse et son fils de singe parce que camerounaise.
09:10Bon, les choses ont malheureusement...
09:12Vous avez d'ailleurs un bon mot, parce que la Madeleine, la vieille dame,
09:16qui a adopté le fils de Fatoumata, quand le petit lui dit
09:20« Mais on m'a dit que je n'allais pas être acceptée parce que j'étais étranger. »
09:24Et il lui demande « Mais c'est quoi un étranger ? »
09:26Elle lui répond « C'est quelqu'un qu'on ne connaît pas encore. »
09:28Mais c'est ça, en fait.
09:30C'est ça.
09:31Les peurs, c'est quoi ?
09:32Finalement, on a toujours peur de ce qu'on ne connaît pas.
09:36D'ailleurs, on voit des régions entières de France qui votent FN,
09:39alors qu'il n'y a zéro immigration dans leur région.
09:43Et il y a des villes qui sont métissées au possible
09:47et où il y a beaucoup moins de racisme.
09:49Finalement, quand tu connais, tu vois que tu n'as pas de raison d'avoir peur.
09:54Tu n'as aucune raison d'avoir peur.
09:56Et donc, juste pour finir, c'est un roman également sur ses exclusions,
10:03ses petites exclusions quotidiennes de tous les jours.
10:06Et donc, fatalement, ça ne pouvait que s'ancrer dans le réel.
10:10Alors, dernière question.
10:11Je ne sais pas si vous connaissez l'artiste mystique,
10:13mais vos fulgurances vont vraiment rappeler ce qu'elle peut écrire dans les rues.
10:17Oui, mais je dessine beaucoup moins bien.
10:20C'est assez dommage.
10:22Ah, mais bon, après tout, rien n'est fermé,
10:23puisque vous vous autorisez tout.
10:25Chanter, écrire, composer.
10:27Non, non, le dessin, ce n'est malheureusement pas pour moi.
10:30Bon, on en reparle dans quelques années.
10:32Merci, Agnès Bid.
10:33Merci, Eugénie.
10:34À bientôt.

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