- il y a 11 heures
Les notions de Travail et d’Inconscient gommés du programme de philo. Des professeurs de philosophie estiment que le projet d’enseignement de la philosophie qui sera présenté aux lycéens à partir de la rentrée 2019, tel que proposé par le Groupe d’élaboration des programmes « dégrade cet enseignement en sous-discipline de la culture générale » et « demandent l’abandon pur et simple de ce programme confus et incohérent. »
Jean-Paul Jouary, philosophe et essayiste était l’invité de Libre parole, une émission animée par Valère Staraselski.
Jean-Paul Jouary, philosophe et essayiste était l’invité de Libre parole, une émission animée par Valère Staraselski.
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00:00Jean-Paul Chouary, bonjour.
00:01Bonjour.
00:02Je suis heureux de vous accueillir à Libre Parole,
00:04parce que non seulement vous êtes un intellectuel,
00:07mais vous êtes aussi un citoyen et un professeur.
00:10Nous sommes ensemble aujourd'hui pour parler de l'enseignement de la philosophie,
00:16puisque une affaire, une polémique, des protestations sont émises
00:23après qu'un groupe, le groupe d'élaboration des projets de programme,
00:28a présenté une nouvelle proposition de programme de philosophie,
00:35qui est composée de notions et d'auteurs,
00:39qui a évacué la notion de travail et d'inconscient,
00:44et par conséquent, les auteurs attachés à ces notions,
00:47en tout cas qui les ont travaillées de manière centrale,
00:49Karl Marx et Sigmund Freud.
00:51Alors, qu'est-ce qui se passe au juste avec ça,
00:54et qu'est-ce que ça recouvre, Jean-Paul Chouary ?
00:56Alors, oui, il y a donc un groupe de travail, comme toujours,
01:01qui est chargé d'élaborer des programmes,
01:05théoriquement, jusqu'à présent, de les proposer d'ailleurs aux corps enseignants,
01:09avec une consultation,
01:11qui, les dernières fois, ont conduit à modifier sensiblement les projets.
01:18Cette fois-ci, il semblerait qu'on soit dans la précipitation.
01:22Alors, il faut dire d'abord que l'idée de programme par notion,
01:27qui permet vraiment d'initier les élèves à la réflexion personnelle,
01:31et de garantir aussi la liberté d'enseignement propre à la philosophie,
01:38avec dissertation à l'épreuve du baccalauréat,
01:42a été préservée, ce qui était une énorme crainte,
01:44car ça modifiait totalement ce qu'on appelle l'enseignement philosophique de la philosophie.
01:49D'accord.
01:50Alors, dans ce cadre-là, des programmes ont été proposés.
01:53Un, pour les spécialités en première et terminale,
01:57dont on s'aperçoit très vite que ce n'est pas de la philosophie,
02:01c'est partagé avec un prof de littérature, ce qui en soit une bonne chose,
02:05mais le professeur de philosophie qui fera la moitié de ses horaires
02:09ne fera pas de la philosophie, pour une raison simple,
02:11c'est qu'en terminale ensuite, on ne peut pas mettre dans la même classe
02:14des élèves qui ont fait une année de philosophie et d'autres qui n'en ont pas fait.
02:17Donc, je m'en étais inquiété, on m'a rassuré, ce ne sera pas de la philosophie.
02:21Bien.
02:21D'ailleurs, ça ressemble plus à de l'histoire des idées,
02:24puisque c'est, comme en Italie, couper l'Antiquité, le monde moderne,
02:29avec des choses extraordinaires, voilà,
02:30parce que, enfin bref, plus que des maladresses, déjà pour la spécialité,
02:37mais n'en parlons pas, ce ne sera pas de la philosophie,
02:39ce sera fait par un philosophe, bien, pour la moitié.
02:42Et puis pour la terminale, et là, on en vient à ce que vous évoquez,
02:46un programme de notions qui est proposé.
02:50Alors, il y aura 4 heures pour tous les élèves,
02:53donc ça fera le même horaire pour ceux qui ont une dominante sociale, économique,
02:59une heure de plus, c'est-à-dire qu'on remet l'heure qu'on avait supprimée
03:03pour ceux qui font plutôt des sciences.
03:06Et en littéraire, il y avait 8 heures, et maintenant, ce sera 4.
03:11Alors, j'insiste là-dessus, parce que cette idée de programme, c'est dans ce cadre-là.
03:17Ça veut dire que la France qui a donné au monde, je pense, 8 sur 10 des grands philosophes
03:25du XXe siècle, devait ce rayonnement à cette filière littéraire.
03:338 heures par semaine, avant c'était 9 heures, ça a même été 10 heures bien avant.
03:38Et voilà, ça permettait de former des étudiants en philosophie,
03:42des classes préparatoires aussi.
03:44Ça, c'est terminé. Terminé.
03:474 heures sera le maximum.
03:49Et à l'intérieur de ces 4 heures, donc on en vient à ce que vous évoquez,
03:53effectivement, le travail disparaît,
03:56et le couple conscience-inconscient disparaît aussi.
03:58Et le bonheur aussi, par exemple, qui passionnait les élèves.
04:01Alors, on peut dire que ça veut dire, de fait, que Marx et Freud ne sont plus obligatoires.
04:12Certains répondent que le professeur, puisqu'il y a la société,
04:17pourra parler évidemment de Marx.
04:19Et le désir étant maintenu au programme, on pourra parler de Freud.
04:25À part que le désir a été mis de façon hallucinante dans la catégorie métaphysique.
04:30Donc, il ne s'agit pas du tout du désir au sens psychanalytique.
04:35Bien sûr.
04:36Quant à Marx, on peut bien sûr l'utiliser.
04:39Il y a liberté des enseignants.
04:41Mais au baccalauréat, on n'aura plus le droit de poser un sujet sur le travail
04:44ou sur l'inconscient.
04:47Donc, de fait, les enseignants de philosophie qui sont très soucieux de l'avenir de leurs élèves
04:52ne feront pas une place suffisante.
04:58Et peu à peu, plus de place du tout à ses auteurs.
05:02Ça se place dans un cadre plus général.
05:05Alors, parce qu'en fait, pour la série littéraire en 2003,
05:10je reprends la catégorisation des notions,
05:14sujets, cultures, raisons et réelles, politiques, morales.
05:19Et là, cette année, ce serait donc métaphysique, épistémologie, morale et politique, anthropologie.
05:28Donc, au-delà de ce qui se passe précisément avec ce qui sont d'horaires, de types d'enseignements,
05:40qu'est-ce que ça recouvre ?
05:41Est-ce que les professeurs de philo qui protestent, qui alertent l'opinion, ont raison ?
05:47Est-ce que c'est en fait plus grave ?
05:49Est-ce qu'il y a un arbre qui cache la forêt ?
05:51– Je ne pense pas que d'arbre qui cache la forêt,
05:54il y a plusieurs personnalités très estimables dans cette commission.
05:58Il y a plusieurs professeurs de philo.
06:00Il y en a très peu qui ont l'expérience de l'enseignement au lycée, il faut bien dire.
06:03– Oui, parce que ce qu'il faut rappeler quand même,
06:06c'est que vous, vous êtes donc agrégé très jeune,
06:09vous enseignez à la philo à Rouen, à l'école normale supérieure de Fontenay,
06:13à l'université parien, aux facultés des lettres et sciences de Picardet,
06:16et vous enseignez pendant 19 ans à un lycée qui n'est pas très loin d'ici,
06:19le lycée Paul-et-Loire à Saint-Denis.
06:21Donc vous avez une longue pratique pédagogique,
06:25ce qui n'est quand même pas rien pour comprendre ces histoires d'enseignement de la philosophie.
06:30– Oui, alors parmi toute la liste que vous avez donnée,
06:34ce à quoi je me suis consacré principalement et volontairement,
06:38pendant 20 ans, j'ai eu un partage entre deux services, deux demi-services,
06:43un avec des classes préparatoires aux grandes écoles à Paris,
06:46donc vraiment des étudiants très très brillants,
06:50et puis l'autre moitié avec des terminales générales et technologiques à Saint-Denis,
06:55au lycée Paul-et-Loire, zone très sensible, avec des élèves très sensibles,
06:58et des professeurs très sensibles,
07:00et c'est mon plus beau souvenir pédagogique,
07:03jamais je n'ai ressenti autant la nécessité de la philosophie,
07:06je dois dire, que dans ce lycée de Saint-Denis.
07:09Parce que ces élèves-là, avec notamment littéraire,
07:14on avait réussi avec une équipe de cinq profs de philo
07:17ou à monter des projets qui ont permis d'atteindre 95% de réussite au baccalauréat littéraire,
07:24avec une grande part issue de l'immigration,
07:26des catégories sociales pas très favorisées, il faut bien dire,
07:30et un enthousiasme incroyable, c'est mon plus beau souvenir de professeur,
07:3519 ans au lycée Paul-et-Loire.
07:36Je ferme cette parenthèse.
07:38Et donc, voilà, je ne pense pas qu'il y a un arbre qui cache la forêt,
07:42ça se fait tout seul, ces choses-là,
07:43avec des compromis entre membres de la commission, etc.
07:46De fait, on obtient un résultat hallucinant,
07:50puisqu'il y a quatre heures au lieu de huit.
07:52Alors, bien sûr, on enlève des notions.
07:53Le travail, conscience et inconscient, comme par hasard.
07:56On y va d'un arbre chute.
07:57Mais en revanche, on met non seulement la religion,
08:01mais on ajoute une autre notion, l'idée de Dieu,
08:03qui n'a jamais figuré dans l'histoire, sauf au début du XXe siècle.
08:07Vous savez, quand à la Sorbonne, on posait la question en philosophie,
08:11y a-t-on un ou deux anges gardiens ?
08:13Alors, l'idée de Dieu, ce n'est pas pareil.
08:15C'est vrai qu'on peut parler d'idée de Dieu chez Platon,
08:18chez Aristote, chez Thomas d'Aquin, chez Hegel,
08:20tout ce qu'on voudra, chez Descartes, chez Spinoza.
08:25Mais pourquoi mettre la religion et l'idée de Dieu
08:27et enlever le travail et conscience et inconscient ?
08:30Là, c'est un état d'esprit moyen.
08:34Il y a eu des compromis, je pense que tout le monde n'est pas d'accord là-dessus.
08:37Mais si on consulte les professeurs de philosophie qui sont sur le terrain,
08:40parce que sans les profs de philo sur le terrain,
08:42il n'y a plus d'universités, il n'y a plus ces universitaires,
08:45il n'y a plus la recherche, il n'y a plus les grandes œuvres
08:47qu'a données la France au monde entier.
08:50Ce sont des étataires français.
08:51Et puis il faudra ajouter Lévinas, Ricœur, Derrida, etc.
08:54La France a été le creuset quand même de ces grandes philosophies.
08:58– Citez-nous des noms, parce que vous dites qu'au XXe siècle,
09:01la France a donné…
09:03– Ben, Bergson, Sainte, Merleau-Ponty, Deleuze, Foucault, je disais,
09:10Derrida, Lévinas, oui, évidemment, Ricœur.
09:12Alors l'Allemagne a donné, évidemment, à Arendt.
09:16Voilà, et puis bon, cela dit, ce qui est étudié dans le monde entier
09:20au XXe siècle, c'est quand même la philosophie française.
09:23Et on le doit à quoi ?
09:23On le doit bien sûr à ces personnes,
09:26on les doit aussi à un climat médiatique et politique
09:28qui accordait plus de place à la réflexion de fond,
09:31et moins aux intellectuels purement médiatiques,
09:34lancés comme des marques de savon, ou de voitures,
09:37comme aujourd'hui.
09:37Mais on le doit fondamentalement à cet enseignement démocratique
09:42de la philosophie, toute une catégorie d'âge qui arrivait en terminale,
09:46alors tous n'y arrivaient pas, c'est vrai,
09:48mais en tout cas, tous ceux qui y arrivaient,
09:49et la France bat le record mondial dans ce domaine,
09:52y compris les élèves de technologique,
09:56avaient un accès à la philosophie.
09:58Cela veut dire que ça formait des vocations philosophiques
10:00et un lectorat philosophique,
10:02et un climat de réflexion, très généralement.
10:05La philosophie, ce n'est pas tout, mais elle se nourrit de tout,
10:08donc ça permet à former à la fois la citoyenneté,
10:12et une certaine forme de réflexion dont toute civilisation a besoin.
10:17Et là, ce qui est en train de se passer,
10:21alors au-delà de ces réflexions sur les programmes,
10:23ils ne seront jamais parfaits,
10:24mais là c'est un peu gros, je trouve.
10:27Alors donc un peu gros, pourquoi ?
10:29Parce que supprimer Marx et Freud, de fait,
10:33pas supprimer, on pourra toujours les utiliser.
10:35Oui, mais en tout cas supprimer la centralité de leur travail.
10:37La centralité de leur travail,
10:38et puis le thème du travail et conscience inconsciente,
10:41si on y réfléchit un peu,
10:43c'est par le travail et la formation de la conscience
10:47que l'humanité, au bout de millions d'années,
10:50s'est construite pour comprendre ce qu'est un humain,
10:53il faut savoir ce que c'est.
10:55Et tous les philosophes ont admis,
10:57le début de la République de Platon,
10:59ou alors de Hegel, évidemment, Marx,
11:01voilà, du point de vue anthropologique,
11:03on ne peut pas comprendre ce qu'est un humain
11:04si on n'étudie ni son rapport conscient-inconscient,
11:07ni son rapport à la nature,
11:09de transformation de la nature,
11:10et notamment ce que sont les catégories sociales
11:13sur lesquelles la survie et le développement
11:15de l'humanité se fondent.
11:18Alors arrêtons-nous un petit peu au travail.
11:20En revanche, j'ajoute juste,
11:21mettre la religion, c'est très important la religion,
11:23parce que ça permet de faire comprendre
11:25son rapport à l'art, son rapport à la science,
11:28etc., la laïcité.
11:29Mais ajouter l'idée de Dieu,
11:31alors qu'on dit qu'on supprime un maximum de notions,
11:33je trouve que c'est un peu provocateur
11:35de la part de cette commission.
11:36Donc ça déjà quand même...
11:37Je respecte plusieurs de ses membres,
11:38mais pas tous,
11:39parce qu'il y a quand même
11:41un guisse-ou-roche derrière tout ça.
11:42Voilà.
11:43Voilà.
11:43Donc il y a quand même un, comment dire,
11:45un mouvement assez lourd
11:49qui transporte tout ça.
11:52Oui, c'est dans la société.
11:54Voilà, nous en sommes aujourd'hui.
11:56Alors l'inconscient, d'abord,
11:59le moi n'est pas maître dans sa propre maison,
12:02nous apprend Freud.
12:04De votre point de vue,
12:05en quoi c'est quand même très gênant
12:08de supprimer cette...
12:11la réflexion, la connaissance,
12:13le travail autour de cette...
12:15Parce qu'on sait, par exemple,
12:16que les surréalistes ont abandonné l'idée d'absolu,
12:19enfin l'absolu, pour pénétrer,
12:21enfin pour pénétrer, pour, comment dire,
12:24pour...
12:26en substituant l'inconscient.
12:29En disant, voilà, c'est...
12:30Donc c'est quand même un progrès.
12:31Enfin, c'est quand même quelque chose
12:32qui correspond à une certaine réalité.
12:34Ce qui est important, en l'occurrence,
12:37c'est le contexte culturel
12:39dans lequel on supprime cette notion.
12:41Voilà.
12:42Oui.
12:42Parce que, je ne rappelle à Pâques,
12:44la France est numéro un au monde,
12:47pour tous les médicaments.
12:49Oui.
12:49On soigne les problèmes psychologiques
12:51de façon médicamenteuse,
12:53c'est-à-dire catastrophique,
12:54si on ne fait que cela.
12:56Il est vrai que les neurosciences
12:58sont une discipline
12:59qui permet de comprendre,
13:01sous un angle neurophysiologique,
13:04des troubles de la personnalité, etc.
13:06Bien.
13:07Mais la psychanalyse a apporté quelque chose,
13:10n'en déplaise à Michel Onfray,
13:11qui, bon...
13:14Oui, parce que, quand même,
13:15on entend Onfray sur toutes les chaînes, etc.
13:18On a beaucoup médiatisé la mort de Freud,
13:20mais Freud n'est pas l'important.
13:22On pourrait faire pareil avec la physique,
13:23en disant Galilée pense que c'est Dieu
13:25qui a mis les lois mathématiques dans la nature,
13:27donc la physique, c'est de la religion.
13:29Mais évidemment, chez Freud,
13:30il y a des tas de choses, c'est pas...
13:31Bien sûr.
13:32Mais l'idée même que nous avons un psychisme
13:37qui permet de comprendre le développement
13:39de l'humain, de l'être humain,
13:41sous un angle autre que le réductionnisme physiologique,
13:45donc médicamenteux, chimique,
13:49une camisole chimique.
13:51Voilà.
13:52Il y a un enjeu, mais politique,
13:54au sens le plus élevé, le plus noble,
13:57ne pas permettre à tous les citoyens
13:59qui arrivent en bout de scolarité
14:02de comprendre qu'il y a une dimension
14:04proprement psychologique
14:06dans la formation de la personnalité.
14:08et que dans ce psychisme, depuis le XVIIe siècle,
14:11on sait que tout n'est pas conscient
14:12et que Freud a apporté une pierre très importante,
14:16Nietzsche avant lui, d'ailleurs,
14:18et bien d'autres après lui.
14:20Mais pour comprendre un être humain,
14:22justement, à la fin de l'adolescence,
14:25c'est extrêmement important
14:27de comprendre de façon globale
14:30ce qu'est une personnalité.
14:31Si on enlève comme notion importante
14:34le rapport de l'homme
14:36à la transformation de la nature par le travail
14:39et la formation de classes sociales,
14:41par exemple, ou de catégories sociales,
14:44chacun peut prendre la terminologie qu'il veut,
14:46mais ce rapport essentiel pour comprendre la société.
14:49On peut comprendre la société,
14:51mais on n'est pas obligé de faire le travail aujourd'hui
14:53avec les nouveaux programmes.
14:54Ça n'est pas admissible.
14:55Et sans la dimension psychique,
14:58le rapport conscient-inconscient,
14:59on ne peut pas comprendre le devenir d'un être humain
15:02et on sous-estime grandement
15:06tout ce que ça suppose
15:07du point de vue de l'école maternelle,
15:09du point de vue du soutien psychologique
15:10dans la petite enfance,
15:11du point de vue y compris de l'éveil
15:14à l'éducation en général, même familiale.
15:17C'est très grave au niveau de la civilisation.
15:21Moi, je ne défends pas quelque chose de corporatiste,
15:23qu'on n'est pas pour ou contre Freud,
15:25ou contre Marx.
15:26Là n'est pas le problème.
15:27Il y a derrière ces notions
15:29des problématisations,
15:30des problématiques
15:31qui passent par ces notions.
15:33Et donc, si on les supprime,
15:35il n'y aura plus de sujet là-dessus
15:37et les enseignants, en toute conscience,
15:39devront s'en passer.
15:40Donc, on verra.
15:41La consultation des enseignants
15:43dira quelque chose,
15:44mais si j'ai bien compris,
15:46elle ne sera pas rendue publique.
15:47Donc, là, on plaisante.
15:49Je suis désolé de le dire,
15:51mais c'est vraiment la méthode Macron,
15:53comme on dit aujourd'hui.
15:53On écoute, on fait parler les gens,
15:56on consulte,
15:57mais à la fin, on décide.
15:59D'ailleurs, les programmes
16:00dans toutes les matières,
16:01toutes les matières,
16:02crient les mathématiciens,
16:03les sciences sociales, etc.
16:04Ces programmes,
16:06sciences de la vie et de la terre,
16:08ces programmes ont été faits à la va-vite.
16:11Pourquoi ?
16:12Eh bien, pour faire passer une réforme
16:14du lycée et du baccalauréat
16:17qui ne donne pas plus de choix aux élèves.
16:20C'est faux.
16:20Les établissements sont en train
16:21de s'organiser,
16:22ils ne savent pas comment,
16:23avec ces enseignants de spécialité,
16:25mais qui a l'avantage,
16:26en mettant toutes les sections ensemble,
16:28de mettre toutes les classes
16:28à 35 élèves par classe.
16:31Et ce sera à Saint-Denis
16:32comme ailleurs.
16:33Et les spécialités philo,
16:35littérature,
16:35à Saint-Denis,
16:36ça disparaîtra très vite
16:37parce que les élèves,
16:39du point de vue professionnel,
16:40n'en ont pas besoin.
16:41Donc, puisqu'on leur demande
16:42d'abandonner une notion en terminale,
16:44les abandonnements...
16:45Donc, c'est une attaque.
16:47Et je dois ajouter,
16:48si vous permettez,
16:49que chaque fois qu'on a attaqué
16:51la philosophie,
16:52c'était la philosophie en tant que telle
16:53et les professeurs de philosophie,
16:56immédiatement,
16:5770, 80% se sont mobilisés
16:59la dernière fois
17:00contre la réforme,
17:01juste avant que Luc Ferry
17:02soit ministre,
17:04mais c'est lui qui avait inspiré
17:05avec ses amis,
17:06cette réforme.
17:0780% des professeurs de philosophie
17:09se sont prononcés contre
17:10et elle n'a pas pu passer.
17:12Cette fois-ci,
17:12les professeurs de philosophie
17:13sont tranquilles
17:15parce qu'on a dit
17:16que c'était la seule matière
17:17obligatoire pour tout le monde,
17:19que c'était une discipline universelle
17:20et donc les professeurs de philosophie
17:22n'ont pas réagi comme d'habitude
17:23puisque c'est intégré
17:24dans une réforme plus vaste
17:26dans laquelle
17:26ils ne se sentent pas menacés.
17:28Mais pour des professeurs de philosophie,
17:29être endormis comme ça,
17:30ça pose un problème quand même ?
17:31Non, ils ne sont pas endormis,
17:33ils sont dans leur correction de copie,
17:34ils sont dans l'amour
17:34de leur métier, etc.
17:36Mais c'est surtout
17:37qu'ils ne voient pas,
17:39notamment les plus jeunes professeurs,
17:40ils ne voient pas
17:41les effets à très moyen terme
17:44sur la présence même
17:46de la philosophie
17:47à la fin du secondaire
17:47et sur la formation
17:48des futurs philosophes.
17:5167% des étudiants en philosophie
17:53à l'université
17:54viennent de la filière littéraire.
17:55La filière littéraire disparaît.
17:57Seule la philosophie subit ça
17:59parce que c'est la seule matière
18:00qu'on étudie qu'à la fin
18:01du cycle secondaire.
18:03Donc la philosophie
18:04est la seule discipline
18:05qui perd potentiellement
18:08l'essentiel avec cette réforme.
18:10Mais ça, on le verra
18:12dans les années qui viennent.
18:13Donc les professeurs de philosophie
18:14pour l'instant se disent
18:15qu'après tout,
18:15ils sont des rescapés
18:17de la réforme.
18:18Voilà.
18:18Bien.
18:19Alors vous êtes bien sûr
18:22professeur,
18:22mais vous êtes aussi...
18:24Votre vie est marquée
18:25par l'action militante.
18:27beaucoup de gens qui nous regardent,
18:29nous écoutent, le savent.
18:30En plus, vous avez une pratique
18:32du dialogue, du partage
18:33que vous avez beaucoup écrite
18:34avec d'autres.
18:36Donc éloigner le plus possible
18:38du dogmatisme
18:39qui a fait tant de dégâts
18:42et qui continue à en faire tant.
18:44D'ailleurs, selon les endroits
18:46où ça se déroule,
18:47les camps et politiques.
18:48Alors justement,
18:50par rapport aux politiques,
18:51par rapport au rapport
18:53à la politique et aux politiques,
18:55votre dernier livre,
18:56La parole du millepate,
18:59deux points difficiles démocratie.
19:02Qu'est-ce que vous auriez à dire,
19:03vous, comme professeur de philosophie,
19:06comme philosophe aussi,
19:07aux politiques concernant la démocratie ?
19:11Alors ce livre-là,
19:12je l'avais terminé complètement
19:15il y a presque une année.
19:17et il est paru en plein mouvement
19:19des Gilets jaunes.
19:20Ça a fait rire l'éditeur
19:22qui se disait que ça tombait bien.
19:24Parce que, non, justement,
19:26c'est le silence
19:27en dehors d'un article dans l'Humanité.
19:29C'est le silence.
19:30Bon, en Afrique, on le lit.
19:33À la télévision belge, on vit.
19:35Des choses comme ça.
19:36Mais en France, pourquoi ?
19:37Donc je répète le titre.
19:38Excusez-moi,
19:39La parole du millepate,
19:40difficile démocratie aux éditions
19:42marine, encre marine, pardon.
19:44Oui, c'est cela.
19:47Alors, le dialogue entre philosophe
19:49et politique est toujours compliqué
19:51parce que la philosophie,
19:53c'est un exercice libre
19:54de la pensée, de la raison.
19:56Et en tant que tel,
19:58on est obligé de rencontrer
20:00les enjeux politiques
20:01de l'histoire et de l'époque.
20:04La politique,
20:06normalement,
20:07et dans la tradition,
20:09depuis le XVIIIe siècle,
20:10mais bien avant,
20:13si on l'élève à un certain niveau,
20:16la politique est obligée
20:17de rencontrer
20:18ces grandes réflexions philosophiques.
20:23notamment depuis le début
20:25de la Vème République,
20:27où tout est centralisé au sommet,
20:30c'est présidentialisé à outrance,
20:33les partis qui refusaient
20:36de s'adapter à ces institutions
20:37pour des raisons démocratiques,
20:38comme le Parti communiste,
20:39d'ailleurs, depuis la libération,
20:42ont été sous-représentés
20:45dans les institutions.
20:48Et petit à petit,
20:50l'idée est venue
20:51qu'il fallait s'adapter
20:52aux institutions
20:53pour exister
20:55et donc avoir des soucis
20:59beaucoup plus tactiques,
21:02pragmatiques,
21:04stratégiques,
21:04mais à court terme.
21:06Tactique, oui.
21:07Donc tactique.
21:09Exactement.
21:10Et dans ce cadre-là,
21:12le rapport à la philosophie,
21:14qui, à mes yeux,
21:16s'est progressivement modifié.
21:18C'est-à-dire que,
21:20voilà,
21:21on a considéré
21:22qu'un bon philosophe,
21:24c'est soit un philosophe
21:25qui milite dans le sens
21:27que l'on estime le bon sens,
21:29peut-être avec raison d'ailleurs,
21:31et peut-être pas,
21:31mais bon,
21:31ça c'est une question
21:33d'engagement de chacun.
21:35Et que les philosophes
21:37qui n'étaient pas directement
21:38dans ce sens,
21:40finalement,
21:41n'avaient pas grand intérêt
21:42pour la réflexion collective
21:43des collectifs,
21:45je pense particulièrement
21:46au Parti communiste,
21:47évidemment,
21:47qui a accordé toujours,
21:48dans la tradition,
21:49une grande importance
21:50à cela,
21:51accordé en tout cas
21:52une grande importance
21:53à tout cela.
21:54Et donc,
21:54dans ce contexte-là,
21:56les seuls philosophes
21:58qu'on a mis en avant,
21:59ce sont les philosophes
21:59de la maison
22:01et les philosophes incontournables,
22:02c'est-à-dire médiatiques.
22:04Or,
22:04comme les médias
22:05sont organisés
22:06comme les institutions
22:07et qu'on donne
22:09toutes les tribunes
22:10aux philosophes,
22:11notamment,
22:12qui intéressent
22:13à ce moment-là,
22:14je ne citerai pas de nom,
22:16mais il y en a eu plusieurs,
22:17très médiatisés,
22:18qui avaient une importance
22:20proprement politique,
22:21mais pas d'œuvre.
22:23Eh bien,
22:24dans ces parties,
22:24y compris le Parti communiste,
22:25on a trouvé très bien
22:26de consacrer des doubles pages
22:27aux philosophes
22:28qui passaient à la télé,
22:29parce que ça faisait
22:29un signe d'ouverture,
22:31au détriment
22:32des intellectuels
22:34qui,
22:35avec ou non
22:36une adhésion
22:37à ces parties,
22:37parce qu'il y en a
22:38qui peuvent être
22:38très, très loin,
22:39mais qui sont très utiles,
22:42finalement,
22:42faisaient vivre des idées
22:43qui avaient un grand avenir.
22:45Et comme j'ai été
22:46rédacteur en chef
22:47d'un journal communiste,
22:48Révolution,
22:49le journal culturel,
22:50je me souviens très bien
22:51que,
22:52comme j'ai invité
22:53beaucoup aux rencontres
22:54philosophiques
22:54et dans les colonnes,
22:56tous les philosophes
22:57et les scientifiques,
22:58les anthropologues,
23:00etc.,
23:00dont nous estimions
23:02l'équipe de Révolution,
23:03qu'il brassait des idées
23:05qui étaient des idées
23:06d'avenir,
23:07donc,
23:07dont tout révolutionnaire
23:09devait se nourrir,
23:10qu'il soit même
23:11anticommuniste.
23:12Qu'est-ce que ça a à faire ?
23:14Eh bien,
23:15c'est vrai que
23:16c'était assez mal vu
23:17et on m'a reproché,
23:19en plus au lieu,
23:19etc.,
23:20de ne pas assez
23:22faire passer
23:23dans les colonnes
23:24ceux qui étaient
23:25des bons camarades.
23:26Bon.
23:27Alors,
23:28on ne le faisait passer aussi,
23:29je n'avais aucun a priori,
23:30mais l'autonomie
23:32de la raison,
23:34un révolutionnaire
23:35qui veut agir
23:35avec le réel
23:36et dans un sens
23:37qu'il faut forger
23:39de l'histoire
23:40pour un processus
23:41de libération,
23:42eh bien,
23:43doit se nourrir
23:44de tout ce qui nourrit
23:45la raison.
23:46Et ce lien-là,
23:47je pense qu'il a été
23:49brisé
23:49depuis longtemps,
23:51depuis que
23:52Sartre ou Merleau-Ponty
23:53ou Michel Foucault,
23:54qui étaient tellement proches
23:55du Parti communiste,
23:56Merleau-Ponty et Foucault
23:58étaient même adhérents
23:58pendant une période.
24:00Eh bien,
24:00à partir du moment
24:00où il ne disait pas
24:01les choses qu'on estimait,
24:02etc.,
24:03c'est vrai qu'on les a éloignées
24:04et on les a même insultées,
24:06il faut bien dire,
24:07pour Sartre ou Merleau-Ponty.
24:08Et donc,
24:09ce lien-là,
24:10il ne dépend pas
24:12d'une hiérarchie politique.
24:13Il dépend de la hiérarchie
24:15d'un parti politique
24:16de créer les conditions
24:17pour que la pensée vive
24:19avec des gens
24:20qui ont leur carte ou non,
24:21comme on dit
24:22de façon schématique.
24:23Il faut que l'ensemble
24:24de ceux qui participent
24:26au processus
24:27de libération humaine
24:29puissent s'approprier.
24:30Ça demande beaucoup
24:31de pédagogie,
24:32beaucoup de médiatisation
24:33par les organes
24:34dont on dispose,
24:34par les débats
24:35qu'on peut organiser,
24:36que le maximum de gens
24:38s'approprient
24:39les outils théoriques
24:39qui leur permettent
24:40de mieux agir
24:42pour la libération collective.
24:43Et ce livre-là,
24:44j'ai mis aussi bien
24:45Platon, Marx,
24:46Anna Arendt,
24:48Michel Foucault,
24:48tous les auteurs Spinoza,
24:50au service de quelques questions.
24:53Quel est le rapport
24:53de l'homme à la politique,
24:55au pouvoir,
24:56à la loi, etc.
24:59Et de manière...
25:00Il se trouve que ce livre
25:01est tombé au moment
25:02où il y avait
25:02ce grand mouvement
25:03que tout le monde saluait
25:04comme un besoin de parole.
25:05Et pour tout vous dire,
25:06le titre,
25:07La parole du millepate,
25:08je l'ai tiré
25:09d'un dicton ivoirien,
25:11parce que j'enseigne aussi
25:11à Abidjan,
25:13qui dit
25:14c'est grâce
25:14à sa bonne parole
25:15que le millepate
25:17traverse le champ
25:17fleuri de fourmis.
25:19Ça veut dire quoi ?
25:19S'il traverse en force,
25:21ce sera la guerre,
25:22il sera mangé,
25:22il n'y arrivera jamais.
25:23Mais grâce
25:24au débat collectif,
25:25on arrive
25:26à dépasser les conflits
25:27et à leur donner
25:28une issue heureuse.
25:29C'est un...
25:30Voilà.
25:31Je pense que ce dicton,
25:33qui est très utile
25:34en Côte d'Ivoire,
25:36le serait...
25:36Pourquoi pas ?
25:37N'est-ce pas ?
25:38Et ce livre,
25:40évidemment,
25:40est passé totalement
25:41sous silence.
25:42Je vois qui on invite
25:43aujourd'hui pour des livres,
25:44y compris des recueils
25:45de chroniques,
25:46etc.
25:46Tout va dans le même sens.
25:48Non au référendum
25:49d'initiative populaire,
25:50non à la proportionnelle,
25:52non à la parole
25:53à la rue.
25:55Nous sommes élus,
25:56nous sommes...
25:56Oui,
25:57à la représentation
25:58par délégation
25:59de pouvoir.
26:00Tout ces thèmes-là
26:03hantent le débat
26:04public aujourd'hui.
26:05Il se trouve que
26:06c'était les chapitres
26:06de mon livre.
26:07Donc je suis très heureux
26:09de l'avoir publié,
26:10même si, voilà,
26:12il est fondamentalement
26:13passé sous silence.
26:14Mais je ne veux pas
26:14être prétentieux.
26:15C'est peut-être un mauvais livre,
26:16je ne sais pas.
26:16Mais je connais
26:17d'autres mauvais livres
26:18qui hantent
26:19toutes les salles de rédaction.
26:21On fait venir
26:21même des gens
26:23xénophobes
26:23ou voire racistes
26:24du Québec
26:24en ce moment
26:25dans les télés
26:26et les radios.
26:27Je ne sais pas pourquoi.
26:28En tout cas,
26:29Jean-Paul Joary,
26:29je vous remercie.
26:30C'est moi qui vous remercie.
26:31De vous être déplacé
26:32au journal d'Humanité.
26:34Et donc à suivre.
26:35À suivre.
26:37Merci.