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  • il y a 1 semaine
Le réalisateur Stéphane Brizé présente son dernier film Un autre monde, avec Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon et Marie Drucker, qui sort ce mercredi. Rédacteur en chef d'un jour de l'Humanité de ce mercredi 16 février, il nous explique sa démarche et ses partis pris.

Comment résumer l’histoire de votre dernier film, Un autre monde ?

STÉPHANE BRIZÉ: C’est l’histoire d'un directeur de site industriel, un cadre, un manager d'entreprise, racontée au moment où il n'arrive plus à trouver de solutions dans son travail, parce que les injonctions qu'il portent ne font plus sens pour lui. Il se trouve à un moment de sa vie où les problématiques du travail ont complètement envahi et investi son espace personnel. Un moment de rupture, où il rompt avec tous les choix de vie qu’il a entrepris jusqu’alors. Plus rien ne fait sens pour lui, et, au début du film, ce cadre n'a pas encore conscience qu'il ne croit plus au discours qu'il porte: un discours classique de compétitivité. Il a toujours trouvé des solutions jusqu’à présent, car c’est un bon cadre, un bon manager. Or, on lui demande de se séparer de 10% de ses salariés pour améliorer la compétitivité de l’entreprise, alors que celle-ci se porte bien, et c’est là que la rupture intervient.

Pourquoi avoir choisi de parler de la situation des cadres dans ce film ?

STÉPHANE BRIZÉ Il était important, nécessaire, selon moi, d’aborder cette perspective, après avoir mis en scène la souffrance des plus fragiles et des plus modestes d'entre nous, d’abord dans La Loi du marché, en suivant ce chômeur de longue durée qui, après 18 mois de chômage, est obligé d'accepter un poste d’agent de sécurité, puis avec En Guerre, où l’on suit un délégué syndical qui se bat pour empêcher la fermeture de son site industriel. Avec mon coscénariste, nous avons rencontré de nombreux cadres, pendant plusieurs heures, comme des journalistes. Et j'ai trouvé intéressant d'accepter d'entendre que la souffrance n'était pas réservée aux plus fragiles et aux plus modestes d'entre nous -qui sont, évidemment, les premiers à prendre de plein fouet les décisions de réduction de coûts et de réduction de personnel dans les entreprises. J’ai trouvé pertinent de s’autoriser à regarder cette souffrance, qui n’est pas la même que celle des ouvriers en entreprise, mais qui est bien une souffrance. Cette démarche permet de sortir d'un clivage, d'une opposition entre deux statuts, entre deux mondes, une opposition de classe, pour raconter que le problème est systémique. Parce que tant que l’on reste dans une position de fonction ou de classe, on n’interroge pas le système. Et tant que nous n’aurons pas interrogé le système, ceux qui en profitent le plus, les actionnaires, sont particulièrement tranquilles.


Pourquoi recourir à l’exemple d’une entreprise qui dégage des bénéfices, mais cherche à se séparer malgré tout d’une partie de ses salariés ?


STÉPHANE BRIZÉ : Ce qui est intéressant à observer, ce sont les mécanismes de destr

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Transcription
00:00C'est l'histoire d'un directeur de site industriel, un cadre, un manager d'entreprise,
00:04au moment où il n'arrive plus à trouver les solutions.
00:08Il n'arrive plus à trouver les solutions parce que les injonctions qu'il porte ne font plus sens pour
00:12lui.
00:12Et il est au moment où les problématiques du travail ont complètement envahi et investi son espace personnel.
00:20Il est au moment de rupture profondément de tous ses choix de vie qu'il a fait.
00:27C'est la même chose pour ma cliente. Son quotidien est devenu un enfer.
00:30Elle vous a dit que moi je lui faisais vivre un enfer ?
00:32A l'époque, je n'ai pas signé pour que tu ramènes tous tes problèmes à la maison. Ce n
00:34'était pas ça le deal.
00:35Plus rien ne fait sens. Mais c'est quelqu'un qui, au début du film, n'a pas encore conscience
00:40qu'il ne croit plus au discours qu'il porte.
00:44On me demande de me séparer de 58 personnes. Et là, tu m'en donnes 30.
00:49Moi, je t'explique. S'il faut que je sacrifie 58 personnes pour en sauver 500, je vais en sacrifier
00:5358.
00:53On est à 6 semaines de l'annonce du plan au marché. Donc je pense que vous avez aussi eu
00:57quand même pas mal de temps. Comment ça se présente ?
00:59C'est le discours classique de ce qu'on appelle compétitivité.
01:04Parce que c'est un bon cadre, c'est un bon manager. Il a toujours fait le travail.
01:08Il a su faire à 8 ce qu'on faisait à 10. Il a trouvé les solutions. Parce qu'on
01:12trouve les solutions.
01:13On trouve les solutions parce que les ouvriers vont être capables d'optimiser leur savoir-faire.
01:17Mais les cadres aussi, en même temps, vont être capables de ramener du travail à la maison, de travailler plus
01:22tard.
01:22Les journées se rallongent. Les corps se fatiguent de plus en plus.
01:26Mais tous les corps dans l'entreprise. C'est-à-dire que les corps, encore une fois, des ouvriers.
01:29Et puis aussi les corps des cadres.
01:30Puis au moment, il y a un moment où là, on lui demande de faire à 5 ce qu'il
01:35faisait à 6.
01:35Et il se trouve qu'on est au moment de rupture. Il y a quelque chose qui devient un impossible.
01:43Mais ce cadre-là, il est comme beaucoup de salariés persuadés que la difficulté, et là, en l'occurrence, l
01:49'impossibilité à résoudre un problème,
01:52vient d'une défaillance personnelle.
01:54Alors que non, c'est l'injonction qui ne fait plus sens.
01:57Et tant qu'un homme comme ça n'est pas capable de réinterroger l'injonction, et tant qu'il pense
02:02qu'il est le problème,
02:04il continuera à pédaler comme un petit hamster dans sa cage, dans sa roue.
02:09Et immanquablement, il arrivera à un moment d'effondrement personnel, ce qu'on appelle les burn-out.
02:15Je t'ai dit, ça allait être compliqué tant que le groupe Elson n'atteint pas si je veux.
02:19Alors moi, je dépends du groupe Elson. Tu maries avec Elson, moi.
02:23Il doit faire un énième plan de réduction de coût, avec toute la dialectique convoquée,
02:30toujours dans ce genre de situation. On ne parle pas de plan social.
02:36On ne parle pas des gens, on parle de réduire les coûts.
02:38Et donc dans la réduction de coût, ce n'est pas juste en dépensant moins de papier à la photocopieuse.
02:42La réduction de coût, ça passe notamment par la réduction du nombre de personnes sur son site.
02:47Et c'est une décision qui est clairement, clairement une décision boursière.
02:50Alors c'est... Et ce ne sont pas les ouvriers dangereux gauchistes qui le disent dans le film.
02:57C'est exprimé par les cadres. Ils ont une toute... En toute conscience, ils savent que ce plan d'économie
03:04est lié à une décision boursière pour optimiser la valeur de l'action et la...
03:11Alors, on va dire la compétitivité de l'entreprise, mais c'est la profitabilité de l'entreprise.
03:16Et ce coup-ci, effectivement, il y a 10% des salariés sur le site dont il faut se séparer.
03:22À l'intérieur d'une entreprise qui va bien. Il était important après avoir mis en scène la souffrance des
03:30plus fragiles
03:31et des plus modestes d'entre nous. D'abord dans un premier film, en suivant ce chômeur de longue durée
03:36qui, après 18 mois de chômage, est obligé d'accepter un travail, qui va lui poser clairement des questions éthiques
03:44sur sa place dans une entreprise, en se retrouvant agent de sécurité.
03:52Après avoir suivi un délégué syndical et tous les ouvriers autour de lui,
04:03au moment de la fermeture de son site industriel, encore une fois un site industriel qui rapporte de l'argent,
04:09je trouvais important, nécessaire, parce que j'avais été en contact avec énormément de témoignages de cadres
04:14en travaillant avec eux, parce que je fais des films avec quelques acteurs professionnels,
04:20mais beaucoup d'acteurs non professionnels. Ce qui fait qu'on me raconte le monde aussi à ce moment-là.
04:25Au départ, il y a des témoignages presque recueillis à la cantine, ou le soir après le travail,
04:33parce que vraiment, quand je tourne, je cohabite avec tous ces gens.
04:36On se voit, on passe du temps ensemble, et sur Angers, en plus, on était tout le temps ensemble.
04:40Et après, quand, avec mon co-scénariste, on a décidé d'un endroit du monde qu'on a envie de
04:45regarder,
04:46à ce moment-là, on rencontre des gens, mais on les rencontre comme des journalistes pendant plusieurs heures.
04:49Les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer, j'aime les gens qui disent
04:55et qui se contredisent et sans se dénoncer.
05:00J'ai trouvé ça intéressant d'accepter d'entendre que la souffrance n'était pas réservée aux plus fragiles
05:06et aux plus modestes d'entre nous, qui sont évidemment les premiers à prendre de plein fouet
05:12les décisions de réduction de coûts et de réduction de personnel dans les entreprises.
05:16En s'autorisant à regarder aussi une certaine souffrance, ce n'est pas la même souffrance que les ouvriers
05:21dans les entreprises, mais c'est aussi une souffrance.
05:23Ça permet de sortir d'un clivage, d'une opposition entre deux statuts, entre deux mondes,
05:31d'une opposition de classe, pour raconter que le problème est un problème systémique.
05:37C'est un problème de système à l'intérieur duquel cohabitent les plus fragiles, encore une fois, d'entre nous,
05:43les ouvriers, mais aussi ceux qui portent l'injonction.
05:46Parce que tant qu'on reste dans une opposition de fonction ou de classe, on ne réinterroge pas le système.
05:54Et tant qu'on ne réinterroge pas le système, ceux qui en profitent le plus, les actionnaires, sont très tranquilles.
06:05Je voulais vous rassurer par rapport à votre fils.
06:08On va le garder quelques jours pour comprendre ce qui s'est passé.
06:12Il a insulté son professeur, mais il l'a aussi menacé avec un compas.
06:17Vous me posez la question de savoir si mes films sont très réalistes.
06:21J'ai envie de vous répondre oui.
06:22Mais en fait, il y a un petit bout de non, parce que je me suis rendu compte, depuis la
06:26loi du marché,
06:27que beaucoup de ce qu'on me raconte, si je le mettais tel quel dans la fiction, ne serait pas
06:33crédible.
06:34C'est par exemple, dans Un autre monde, on comprend que ce plan, à l'échelle mondiale,
06:39ils ont neuf semaines pour trouver les solutions. Neuf semaines, c'est deux mois pour trouver comment réduire de 10%,
06:47réorganiser un site industriel en retirant 10% des salariés.
06:52On se dit, mais ce n'est pas possible qu'on puisse demander à un cadre, à des cadres,
06:57de trouver les solutions pour réorganiser avec... Ce n'est pas rien, 10%.
07:01Et en fait, le cadre qui était mon conseiller technique dit, mais là, la réalité,
07:07c'est que moi, j'ai déjà entendu des demandes à 3 ou 4 semaines.
07:10Ce qui devient une folie.
07:12Ça fait 8 jours que je vous demande de plancher là-dessus.
07:14Moi, j'ai rendez-vous avec la direction générale, j'ai un retour à faire, j'ai rien.
07:20Autant vous le dire tout de suite, je suis extrêmement déçue par votre manière de procéder.
07:23C'est autonant à observer, mais ce qui m'intéresse, moi, en tant que réalisateur, en tant que cinéaste,
07:28c'est de voir comment nous, femmes et hommes, à l'intérieur de ça, on peut être.
07:36Comment on peut se positionner, en fait ?
07:39À quel endroit ça nous questionne ?
07:43Alors, les ouvriers n'ont même pas à être questionnés.
07:46Ils vont prendre la décision de plein fouet.
07:48Mais je trouvais là intéressant de questionner celui qui porte l'injonction.
07:53Les gens ne sont pas nés gardiens de camp, quoi.
07:55Je veux dire, il y a certainement une petite portion de pervers dans l'entreprise.
08:00Et à ce moment-là, ils peuvent s'en donner à cœur joie.
08:02Mais je crois que le monde, sans être un ravi de la crèche, est plutôt composé de gens de bonne
08:06volonté, à tous les niveaux,
08:07qui veulent bien faire leur travail et qui croient même en certaines vertus de certains discours.
08:12Et ils ont pu y mettre du sens jusqu'à un certain moment.
08:18Et puis à un moment, peu à peu, sans s'en rendre compte, on glisse et ils participent au non
08:26-sens absolu de ce système.
08:28Comment on va gérer une contradiction qui va sauter aux yeux de tout le monde ?
08:31Un nouveau plan d'économie dans un contexte où l'entreprise est bénéficiaire ?
08:35Il pose une question à laquelle le groupe ne nous a pas demandé ni de répondre ni de réfléchir.
08:39Ce qui est intéressant d'observer, c'est les mécanismes de destruction de l'emploi, alors que l'entreprise dégage
08:45des bénéfices.
08:45C'est une réalité.
08:46Donc c'est une réalité pour moi que là, on est au cœur de l'indécence de notre système.
08:49On est à l'endroit des dérives absolues du capitalisme qui sont liées, selon moi, évidemment, au désengagement de l
08:57'État.
08:58C'est ça qui m'intéresse, c'est de montrer un système qui n'a réellement plus d'autre sens
09:06que l'extrême profitabilité pour quelques-uns au détriment du plus grand nombre.

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