00:00C'est l'histoire d'un directeur de site industriel, un cadre, un manager d'entreprise,
00:04au moment où il n'arrive plus à trouver les solutions.
00:08Il n'arrive plus à trouver les solutions parce que les injonctions qu'il porte ne font plus sens pour
00:12lui.
00:12Et il est au moment où les problématiques du travail ont complètement envahi et investi son espace personnel.
00:20Il est au moment de rupture profondément de tous ses choix de vie qu'il a fait.
00:27C'est la même chose pour ma cliente. Son quotidien est devenu un enfer.
00:30Elle vous a dit que moi je lui faisais vivre un enfer ?
00:32A l'époque, je n'ai pas signé pour que tu ramènes tous tes problèmes à la maison. Ce n
00:34'était pas ça le deal.
00:35Plus rien ne fait sens. Mais c'est quelqu'un qui, au début du film, n'a pas encore conscience
00:40qu'il ne croit plus au discours qu'il porte.
00:44On me demande de me séparer de 58 personnes. Et là, tu m'en donnes 30.
00:49Moi, je t'explique. S'il faut que je sacrifie 58 personnes pour en sauver 500, je vais en sacrifier
00:5358.
00:53On est à 6 semaines de l'annonce du plan au marché. Donc je pense que vous avez aussi eu
00:57quand même pas mal de temps. Comment ça se présente ?
00:59C'est le discours classique de ce qu'on appelle compétitivité.
01:04Parce que c'est un bon cadre, c'est un bon manager. Il a toujours fait le travail.
01:08Il a su faire à 8 ce qu'on faisait à 10. Il a trouvé les solutions. Parce qu'on
01:12trouve les solutions.
01:13On trouve les solutions parce que les ouvriers vont être capables d'optimiser leur savoir-faire.
01:17Mais les cadres aussi, en même temps, vont être capables de ramener du travail à la maison, de travailler plus
01:22tard.
01:22Les journées se rallongent. Les corps se fatiguent de plus en plus.
01:26Mais tous les corps dans l'entreprise. C'est-à-dire que les corps, encore une fois, des ouvriers.
01:29Et puis aussi les corps des cadres.
01:30Puis au moment, il y a un moment où là, on lui demande de faire à 5 ce qu'il
01:35faisait à 6.
01:35Et il se trouve qu'on est au moment de rupture. Il y a quelque chose qui devient un impossible.
01:43Mais ce cadre-là, il est comme beaucoup de salariés persuadés que la difficulté, et là, en l'occurrence, l
01:49'impossibilité à résoudre un problème,
01:52vient d'une défaillance personnelle.
01:54Alors que non, c'est l'injonction qui ne fait plus sens.
01:57Et tant qu'un homme comme ça n'est pas capable de réinterroger l'injonction, et tant qu'il pense
02:02qu'il est le problème,
02:04il continuera à pédaler comme un petit hamster dans sa cage, dans sa roue.
02:09Et immanquablement, il arrivera à un moment d'effondrement personnel, ce qu'on appelle les burn-out.
02:15Je t'ai dit, ça allait être compliqué tant que le groupe Elson n'atteint pas si je veux.
02:19Alors moi, je dépends du groupe Elson. Tu maries avec Elson, moi.
02:23Il doit faire un énième plan de réduction de coût, avec toute la dialectique convoquée,
02:30toujours dans ce genre de situation. On ne parle pas de plan social.
02:36On ne parle pas des gens, on parle de réduire les coûts.
02:38Et donc dans la réduction de coût, ce n'est pas juste en dépensant moins de papier à la photocopieuse.
02:42La réduction de coût, ça passe notamment par la réduction du nombre de personnes sur son site.
02:47Et c'est une décision qui est clairement, clairement une décision boursière.
02:50Alors c'est... Et ce ne sont pas les ouvriers dangereux gauchistes qui le disent dans le film.
02:57C'est exprimé par les cadres. Ils ont une toute... En toute conscience, ils savent que ce plan d'économie
03:04est lié à une décision boursière pour optimiser la valeur de l'action et la...
03:11Alors, on va dire la compétitivité de l'entreprise, mais c'est la profitabilité de l'entreprise.
03:16Et ce coup-ci, effectivement, il y a 10% des salariés sur le site dont il faut se séparer.
03:22À l'intérieur d'une entreprise qui va bien. Il était important après avoir mis en scène la souffrance des
03:30plus fragiles
03:31et des plus modestes d'entre nous. D'abord dans un premier film, en suivant ce chômeur de longue durée
03:36qui, après 18 mois de chômage, est obligé d'accepter un travail, qui va lui poser clairement des questions éthiques
03:44sur sa place dans une entreprise, en se retrouvant agent de sécurité.
03:52Après avoir suivi un délégué syndical et tous les ouvriers autour de lui,
04:03au moment de la fermeture de son site industriel, encore une fois un site industriel qui rapporte de l'argent,
04:09je trouvais important, nécessaire, parce que j'avais été en contact avec énormément de témoignages de cadres
04:14en travaillant avec eux, parce que je fais des films avec quelques acteurs professionnels,
04:20mais beaucoup d'acteurs non professionnels. Ce qui fait qu'on me raconte le monde aussi à ce moment-là.
04:25Au départ, il y a des témoignages presque recueillis à la cantine, ou le soir après le travail,
04:33parce que vraiment, quand je tourne, je cohabite avec tous ces gens.
04:36On se voit, on passe du temps ensemble, et sur Angers, en plus, on était tout le temps ensemble.
04:40Et après, quand, avec mon co-scénariste, on a décidé d'un endroit du monde qu'on a envie de
04:45regarder,
04:46à ce moment-là, on rencontre des gens, mais on les rencontre comme des journalistes pendant plusieurs heures.
04:49Les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer, j'aime les gens qui disent
04:55et qui se contredisent et sans se dénoncer.
05:00J'ai trouvé ça intéressant d'accepter d'entendre que la souffrance n'était pas réservée aux plus fragiles
05:06et aux plus modestes d'entre nous, qui sont évidemment les premiers à prendre de plein fouet
05:12les décisions de réduction de coûts et de réduction de personnel dans les entreprises.
05:16En s'autorisant à regarder aussi une certaine souffrance, ce n'est pas la même souffrance que les ouvriers
05:21dans les entreprises, mais c'est aussi une souffrance.
05:23Ça permet de sortir d'un clivage, d'une opposition entre deux statuts, entre deux mondes,
05:31d'une opposition de classe, pour raconter que le problème est un problème systémique.
05:37C'est un problème de système à l'intérieur duquel cohabitent les plus fragiles, encore une fois, d'entre nous,
05:43les ouvriers, mais aussi ceux qui portent l'injonction.
05:46Parce que tant qu'on reste dans une opposition de fonction ou de classe, on ne réinterroge pas le système.
05:54Et tant qu'on ne réinterroge pas le système, ceux qui en profitent le plus, les actionnaires, sont très tranquilles.
06:05Je voulais vous rassurer par rapport à votre fils.
06:08On va le garder quelques jours pour comprendre ce qui s'est passé.
06:12Il a insulté son professeur, mais il l'a aussi menacé avec un compas.
06:17Vous me posez la question de savoir si mes films sont très réalistes.
06:21J'ai envie de vous répondre oui.
06:22Mais en fait, il y a un petit bout de non, parce que je me suis rendu compte, depuis la
06:26loi du marché,
06:27que beaucoup de ce qu'on me raconte, si je le mettais tel quel dans la fiction, ne serait pas
06:33crédible.
06:34C'est par exemple, dans Un autre monde, on comprend que ce plan, à l'échelle mondiale,
06:39ils ont neuf semaines pour trouver les solutions. Neuf semaines, c'est deux mois pour trouver comment réduire de 10%,
06:47réorganiser un site industriel en retirant 10% des salariés.
06:52On se dit, mais ce n'est pas possible qu'on puisse demander à un cadre, à des cadres,
06:57de trouver les solutions pour réorganiser avec... Ce n'est pas rien, 10%.
07:01Et en fait, le cadre qui était mon conseiller technique dit, mais là, la réalité,
07:07c'est que moi, j'ai déjà entendu des demandes à 3 ou 4 semaines.
07:10Ce qui devient une folie.
07:12Ça fait 8 jours que je vous demande de plancher là-dessus.
07:14Moi, j'ai rendez-vous avec la direction générale, j'ai un retour à faire, j'ai rien.
07:20Autant vous le dire tout de suite, je suis extrêmement déçue par votre manière de procéder.
07:23C'est autonant à observer, mais ce qui m'intéresse, moi, en tant que réalisateur, en tant que cinéaste,
07:28c'est de voir comment nous, femmes et hommes, à l'intérieur de ça, on peut être.
07:36Comment on peut se positionner, en fait ?
07:39À quel endroit ça nous questionne ?
07:43Alors, les ouvriers n'ont même pas à être questionnés.
07:46Ils vont prendre la décision de plein fouet.
07:48Mais je trouvais là intéressant de questionner celui qui porte l'injonction.
07:53Les gens ne sont pas nés gardiens de camp, quoi.
07:55Je veux dire, il y a certainement une petite portion de pervers dans l'entreprise.
08:00Et à ce moment-là, ils peuvent s'en donner à cœur joie.
08:02Mais je crois que le monde, sans être un ravi de la crèche, est plutôt composé de gens de bonne
08:06volonté, à tous les niveaux,
08:07qui veulent bien faire leur travail et qui croient même en certaines vertus de certains discours.
08:12Et ils ont pu y mettre du sens jusqu'à un certain moment.
08:18Et puis à un moment, peu à peu, sans s'en rendre compte, on glisse et ils participent au non
08:26-sens absolu de ce système.
08:28Comment on va gérer une contradiction qui va sauter aux yeux de tout le monde ?
08:31Un nouveau plan d'économie dans un contexte où l'entreprise est bénéficiaire ?
08:35Il pose une question à laquelle le groupe ne nous a pas demandé ni de répondre ni de réfléchir.
08:39Ce qui est intéressant d'observer, c'est les mécanismes de destruction de l'emploi, alors que l'entreprise dégage
08:45des bénéfices.
08:45C'est une réalité.
08:46Donc c'est une réalité pour moi que là, on est au cœur de l'indécence de notre système.
08:49On est à l'endroit des dérives absolues du capitalisme qui sont liées, selon moi, évidemment, au désengagement de l
08:57'État.
08:58C'est ça qui m'intéresse, c'est de montrer un système qui n'a réellement plus d'autre sens
09:06que l'extrême profitabilité pour quelques-uns au détriment du plus grand nombre.