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  • il y a 1 semaine
L'Humanité.fr s'est entretenu avec Audrey Pulvar à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage intitulé « Libres comme elles ». Elle y dresse le portrait de vingt et une femmes qui l'ont aidé à se construire en tant que féministe. Ces femmes qui nourrissent sa réflexion et l'accompagnent encore aujourd'hui lui ont permis de travailler son souhait d'une société meilleure souligne t-elle.

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Transcription
00:01Audrey Pulvar, bonjour.
00:02Bonjour, Génie.
00:03Alors, on vient vous voir aujourd'hui pour parler de ce gros livre orange
00:09qui est sorti déjà il y a un petit moment, Libre comme elle.
00:13Vous avez fait dans ce livre le portrait de 21 femmes que vous avez choisies
00:18et qui vous ont un petit peu construites, si j'ai bien lu.
00:21Absolument, absolument.
00:22Ce sont les femmes qui m'ont aidée quand j'étais...
00:26Vous savez, moi je suis née au début des années 70 dans une famille de féministes
00:30avec plein de femmes, mais aussi des hommes féministes
00:32où on parlait beaucoup de politique, de tous les grands débats des années 70
00:38sur la place de la femme, mais aussi sur les non-alignés, la fin de la colonisation, etc.
00:44Et ces femmes qui sont dans le livre sont celles qui ont peuplé
00:49toutes ces discussions dans lesquelles j'ai baigné
00:51et qui ont peuplé mon enfance, mon adolescence
00:54et qui par la suite m'ont aidée à me construire en tant que femme,
00:58en tant que femme féministe, m'ont aidée à construire ma vision féministe de la société
01:01et à élaborer mon souhait d'une société différente et d'une société meilleure.
01:06Alors il y a aussi des femmes plus récentes,
01:08comme par exemple Maria Alekina, qui est l'une des Pussy Riot,
01:12comme Janet Winterson, que j'ai découvert un peu plus tard.
01:15Mais toutes ces femmes sont celles qui vraiment, pour moi,
01:21nourrissent ma réflexion encore aujourd'hui,
01:23m'accompagnent encore pour beaucoup, comme Barbara, comme Nina Simone,
01:27tous les jours, ou Janice Joplin,
01:30et sont mon substrat, en fait, Simone de Beauvoir, évidemment.
01:34On reviendra sur quelques-unes en particulier.
01:36On a fait une petite sélection, on ne peut pas parler des 21.
01:39Mais alors comment s'est effectué le choix ?
01:41Parce que j'imagine qu'il y a plein de femmes.
01:43Bien sûr.
01:43Il y en a forcément qui manquent.
01:45Alors il y en a qui manquent, oui,
01:46mais en même temps, celles-là, ce sont vraiment celles
01:49dont je dirais qu'elles m'ont toujours accompagnée.
01:51Alors évidemment, il manque Georges Sand,
01:53il manque François Sagan,
01:56mais Gisèle Halimi, par exemple, qui est dans le livre,
01:59c'est vraiment quelqu'un qui a été, pour moi, une figure.
02:03Je ne la connaissais pas.
02:05Aujourd'hui, je la connais, mais je ne la connaissais pas.
02:07Mais son nom était prononcé à la maison régulièrement.
02:10On suivait ses combats.
02:12Il y avait des portraits affichés dans les bureaux.
02:16Angela Davis, c'est pareil.
02:18Ça reste quelqu'un, pour moi, de très important.
02:20Mon troisième prénom, c'est Angela.
02:22Pour Angela Davis, ça m'a été dit, mais dès l'enfance,
02:25dès toute petite, je me suis toujours entendu dire
02:28« Tu t'appelles Angela pour Angela Davis ».
02:29Il y avait des portraits d'Angela Davis un peu partout dans ma vie.
02:33Moi, je nais l'année de son procès.
02:35Donc, c'est vraiment, pour moi, une espèce d'ombre bienveillante et tutélaire.
02:41Et puis, après, des gens que j'ai découvert par la suite,
02:45comme Karen Blixen, comme Doris Lessing,
02:47qui, pour moi, sont des auteurs majeurs, encore une fois,
02:51et qui m'ont nourrie pas seulement sur un plan poétique,
02:58de lire des romans, de s'ouvrir,
03:00de découvrir l'Afrique à travers des romans, etc.,
03:03mais aussi sur un plan politique.
03:05Parce que toutes ces femmes qui sont dans ce livre
03:06sont des femmes qui considèrent leur propre combat,
03:11leur propre lutte d'émancipation,
03:13et en général, le combat des femmes pour s'émanciper,
03:16comme un combat total, un combat global de la société.
03:20Il n'est pas isolé du combat politique.
03:23Il n'est pas isolé du combat pour une plus grande égalité économique.
03:28Il n'est pas isolé du combat contre les grandes puissances
03:31qui soumettent les populations.
03:33Donc, elles appréhendent ce combat féministe
03:36comme quelque chose de total,
03:37et une redéfinition vraiment fondamentale
03:40de la société et de ses équilibres.
03:42Alors, parlons de deux particulièrement qui se suivent un petit peu,
03:44j'ai eu l'impression, dans votre parcours.
03:46Il y a Angela Davis, bien sûr, figure tutélaire,
03:48c'est l'idole de vos parents.
03:50Et puis, il y a Geneviève Fraisse, moins connue,
03:53universitaire, mais qui elle-même est une sorte d'élève d'Angela Davis.
03:57Et on a l'impression que vous, vous êtes la génération suivante,
03:59en fait, ces trois femmes se suivent,
04:01et que vous voulez prendre la suite.
04:03On le ressent comme ça dans le livre.
04:04Alors, je n'ai pas cette prétention,
04:07parce que vraiment, je les mets toutes les deux sur un piédestal.
04:10Mais c'est vrai que Geneviève Fraisse,
04:12je l'ai découverte par la suite,
04:13plutôt que quand j'étais début de ma vie adulte.
04:17Je suis tombée d'ailleurs un peu par hasard sur ses livres.
04:21Et puis après, je l'ai connue, je l'ai interviewée.
04:23Donc, je me suis vraiment imprégnée de sa pensée,
04:26qui est extrêmement riche et complexe à la fois,
04:29comme l'est celle d'Angela Davis.
04:31Et en fait, je me suis rendue compte,
04:34à la fréquentation de la pensée de Geneviève Fraisse,
04:38à quel point elle semblait répondre à celle d'Angela Davis,
04:42de continent à continent.
04:43Et puis, avec des époques différentes,
04:47mais le même, encore une fois, le même substrat,
04:50la même articulation.
04:51Et je pense que ce sont deux femmes,
04:54parmi toutes celles qui sont là,
04:55et qui sont toutes, pour moi, des femmes non seulement puissantes,
04:58mais majeures,
05:00ce sont deux femmes qui, vraiment,
05:02dont on devrait étudier l'œuvre de façon très approfondie,
05:06pour voir à quel point c'est une œuvre aboutie,
05:10à quel point chaque compartiment de la société
05:13et de la vie des êtres humains,
05:15et pas seulement des femmes dans la société,
05:18est soumise à leur analyse,
05:20et comment tout s'emboîte pour rêver,
05:24imaginer une société meilleure.
05:25– Oui, particulièrement Geneviève Fraisse,
05:27puisque c'est son propos, justement,
05:29d'abord, dans le domaine de la recherche, tout simplement,
05:31puis de s'apercevoir, quelque part, qu'elle est femme,
05:34et que ça change quelque chose,
05:36ça change une hypothèse de base, en fait.
05:37– Absolument, mais en même temps, ce qu'elle dit,
05:40c'est qu'il n'y a pas des femmes qui font des recherches sur les femmes,
05:43il y a des femmes qui font de la recherche, point,
05:45et qu'elle, elle fait de la recherche,
05:46et qu'elles se sont autorisées à faire de la recherche sur tout sujet,
05:50tout sujet qui l'intéresse, tout sujet qui lui semble pertinent,
05:53et qu'elle considère que les femmes ont des choses à dire sur tout sujet,
05:55et qu'elles n'ont pas à s'interdire,
05:57et n'ont pas non plus à imaginer, forcément,
06:00tous les sujets à travers, pardon, un prisme de femmes.
06:04– Mais, il est évident que le bagage,
06:10les valises, parfois très lourdes, mais le bagage qu'elles ont…
06:13– La blessure, quand même.
06:14– Voilà, en tant que femmes,
06:17forcément, leur donne une vision de la société,
06:20et de l'évolution de la société à travers les siècles,
06:23parce qu'elle, elle remonte quasiment aux origines du féminisme,
06:27leur donne une vision qui est peut-être plus complète,
06:32ou plus… avec plus de faisceaux d'observation
06:38qu'une lecture basique de l'historiographie.
06:42– Et alors, ces femmes, j'ai l'impression aussi,
06:44que pour certaines, ce sont des militantes,
06:47les deux qu'on a évoquées, ce sont vraiment des militantes
06:50qui s'affirment en tant qu'intellectuelles, en tant que féministes,
06:52et pour certaines, elles le sont par l'exemple.
06:54Je pense à Marilyn Monroe, par exemple.
06:57On n'imaginait pas la trouver là.
07:00– Elle l'a trouvée en tant que féministe,
07:01quoique, après, quand on a lu Marilyn Monroe,
07:03on se trouve que c'est une grande écrivaine,
07:06écrivaine, et qu'elle n'était pas du plus de ressources.
07:10– Et qu'elle n'était pas du plus de ce qui lui arrivait.
07:10– Voilà, mais néanmoins, elle ne s'est pas affirmée en tant que féministe.
07:14– Non.
07:15– Mais sa vie prouve qu'elle l'était.
07:18– Absolument. Alors, elle ne s'est pas forcément affirmée en tant que féministe,
07:21mais elle a agi en tant que féministe.
07:23Et elle a agi aussi de façon souterraine,
07:27parce qu'elle a quand même impulsé des choses
07:29qui, par la suite, ont servi à celles qui sont arrivées après.
07:33Mais toute sa vie est une vie de féministe.
07:35Et moi, je suis fascinée, parce que comme tout le monde,
07:37alors Marilyn, quand j'étais enfant, j'étais adolescente,
07:39c'était certaine même chose, c'était, voilà,
07:42c'était « Happy Birthday, Mr. President ».
07:45Bon, pour moi, moi, je ne voyais que l'aspect d'homme blonde et actrice.
07:50Bon, il y avait aussi The Misfits, mais je ne voyais que cet aspect-là.
07:54Et par la suite, au début de ma vie d'adulte,
08:00j'ai découvert qu'elle était beaucoup plus que ça.
08:02Notamment à travers ses écrits,
08:04notamment à travers ses présuppositions,
08:06sa vie, sa quête viscérale, maladive de reconnaissance
08:13pour autre chose que ce qu'on imaginait qu'elle était.
08:17Et donc, en ça, déjà, elle a un comportement féministe
08:21qui est ce comportement qui veut qu'elle, toute sa vie,
08:27elle dévoluera une grande partie de son énergie
08:30à s'arracher au destin que d'autres veulent pour elle.
08:33Donc déjà, ça, c'est une démarche féministe.
08:35Ensuite, quand on lit Marilyn Monroe,
08:37mais ce qu'elle a écrit, quand elle avait 16 ans,
08:39quand elle avait 15, 16 ans, puis après,
08:41mais d'abord, c'est d'une grande poésie,
08:44et ensuite, c'est une grande justesse,
08:46et c'est une grande lucidité.
08:47Une lucidité terrible.
08:47Voilà, une grande lucidité sur qui elle est,
08:50sur la place à laquelle on voudrait qu'elle soit,
08:52sur les capacités qu'elle se sent avoir,
08:56et sur le fait qu'elle va lutter par tous les moyens qu'elle a,
09:00qui ne sont pas forcément des moyens militants,
09:02comme Angela Davis, etc.,
09:04mais elle va lutter par tous les moyens qu'elle a
09:05pour échapper au destin que d'autres voudraient décider pour elle.
09:08Et en ça, c'est une grande féministe.
09:10Et puis, après, il y a les actes.
09:11Il y a le fait qu'elle ait voulu monter ses propres studios,
09:15il y a les choix qu'elle faisait,
09:17et il y a ce fameux, soi-disant, mauvais caractère
09:19qu'elle avait sur les tournages.
09:21On disait, oui, elle arrive à moitié ivre,
09:23elle répète la même scène 200 fois, etc.
09:25Et en fait, quand on s'intéresse à sa vie,
09:27on se rend compte que c'était sa façon à elle
09:30de lutter contre le système.
09:32C'est-à-dire que tant qu'elle n'était pas satisfaite d'une scène,
09:35elle la répétait, ou elle faisait ce qu'il fallait pour la saboter,
09:38jusqu'à ce qu'elle arrive à, finalement,
09:40contraindre le metteur en scène
09:42à faire les choses comme elle, elle le voulait,
09:43mais de façon un peu de force d'inertie,
09:46à la façon d'une force d'inertie.
09:48Et puis, quand elle dit, par exemple,
09:49mais on me reproche, j'arrive en retard,
09:51mais qu'est-ce que ça a à voir avec l'art ?
09:53Qu'est-ce que ça a à voir avec l'art d'être en retard ?
09:56Moi, je viens jouer, je viens être,
09:57je viens devenir, je viens devenir,
09:59non, c'est pas très joli,
10:00mais je viens incarner, voilà, un personnage.
10:05J'ai besoin d'un certain temps pour me préparer,
10:08j'attends l'instant, l'instant où je serai ce personnage
10:11pour venir le jouer, qu'est-ce que vous me parlez de retard ?
10:14Ça n'a rien à voir avec mon art.
10:17Mais en vous entendant parler, là, je me dis,
10:19est-ce qu'on aurait demandé ça à un homme,
10:20un grand artiste, par exemple ?
10:22Probablement pas.
10:22Qui met son coup de pinceau au moment où il le souhaite.
10:27On respecte toute cette théâtralité.
10:29Peut-être qu'une petite actrice,
10:31même si c'est une grande actrice.
10:32Mais la réponse est dans votre question,
10:35c'est-à-dire que non seulement on veut la soumettre
10:38parce qu'elle est une femme,
10:39en tout cas à cette époque-là,
10:40mais en plus, elle veut sortir du rôle
10:42pour lequel on l'a façonnée, construit,
10:45pour lequel elle a fait des opérations de chirurgie esthétique.
10:47Ce rôle pour lequel on lui a trouvé un nom,
10:49le fameux nom de Marilyn Monroe,
10:51qui est le rôle de la dame blonde,
10:54la blonde un peu sotte, un peu idiote,
10:55qui a une histoire d'enfance un peu douloureuse
10:57qu'on va pouvoir vendre au tabloïd,
10:59et qui est jetable.
11:00Sauf qu'évidemment, elle était autre chose.
11:04Donc, son indiscipline face au système
11:09lui vaudra encore plus de critiques et d'exigences.
11:12Elle en mourra, d'ailleurs.
11:14Vous, Marilyn, vous la résumez à sa peau.
11:18C'est vraiment sa peau laiteuse
11:20qui, en fait, dit un petit peu tout pour vous
11:23et pour chacune.
11:24Vous avez trouvé comme ça un angle,
11:26un regard, vraiment.
11:27Et on sent dans ce regard
11:29et dans les mots que vous employez
11:31un vrai goût pour l'écriture,
11:32parce que ce n'est pas votre premier livre.
11:33Vous avez déjà fait un roman.
11:35Et donc, ce goût pour les mots,
11:37c'est quelque chose aussi...
11:38Vous parlez aussi beaucoup d'écrivaine dans le livre.
11:40Oui, tout à fait.
11:40Il y a une admiration.
11:42C'est peut-être votre prochain métier ?
11:45J'aimerais bien, mais moi, de toute façon,
11:48j'ai toujours eu ce goût pour les mots.
11:50Effectivement, j'ai publié un premier roman
11:52il y a une dizaine d'années.
11:53Mais j'ai beaucoup écrit.
11:54J'ai beaucoup écrit d'éditos.
11:56J'ai beaucoup écrit de tribunes.
11:58Engagé.
11:59Engagé.
12:00Il y a ce livre aujourd'hui.
12:01Il y en a d'autres en préparation.
12:05Pour moi, c'est indispensable.
12:07C'est une partie de ma vie
12:10qui, jusqu'à maintenant,
12:12je ne dirais pas être en sommeil
12:14parce que je l'ai toujours entretenue,
12:17mais qui, j'espère, sera de plus en plus importante.
12:20Parce que c'est quand même très épanouissant.
12:25Alors, parlons justement d'épanouissement
12:27et de l'épanouissement de ces femmes,
12:28toutes ou presque,
12:29ce qui peut peut-être être un peu transversal
12:32dans leur parcours,
12:33c'est qu'elles ont refusé des choses
12:35comme la famille,
12:36comme les enfants.
12:37Doris Nessing a même été jusqu'à abandonner
12:39ses deux premiers enfants.
12:41D'autres ne l'ont pas fait volontairement
12:44pour faire une carrière.
12:44Comme Jessica Oates.
12:45Voilà.
12:46Elle qui est assez fascinante aussi,
12:48une écrivaine dont on découvre
12:51l'engagement militant,
12:52vraiment le feu sacré qu'elle avait pour l'écriture.
12:55On découvre aussi des femmes.
12:56Il y en a que j'ai découvertes dans ce livre.
12:58Il n'y a pas que des connues.
13:00Ça donne envie de les lire, justement,
13:02et de les approcher.
13:03Et donc, elles ont toutes refusé
13:06soit la maternité,
13:07soit la famille traditionnelle,
13:09en ont payé parfois un prix énorme
13:11en termes de solitude.
13:13Doris Nessing, par exemple,
13:15vieille dame des plus impertinente,
13:17fort sympathique,
13:18mais ça n'a pas dû être facile tous les jours.
13:19Donc, il y a l'idée quand même
13:20qu'il y a un prix à payer
13:21pour cette liberté.
13:22Bien sûr, bien sûr.
13:23Alors, certaines ont essayé,
13:25en tout cas, d'avoir...
13:27Alors, par exemple, Joyce Carol Oates,
13:29elle a décidé de ne pas avoir d'enfant,
13:30mais elle a eu quand même...
13:31Elle a été mariée deux fois.
13:33Et puis, c'est une...
13:34C'est une femme qui croit dans la vie,
13:36qui est amoureuse,
13:37qui...
13:37Bon, elle n'est pas uniquement
13:40tournée vers son moi intérieur
13:42et tout ça.
13:43Mais, oui, il y en a qui ont essayé.
13:46Bon, je pense par exemple
13:46à Gisèle Halimi,
13:47je pense à...
13:49Évidemment, même si c'est
13:50dans des conditions un peu particulières,
13:52à Winnie Madikizela Mandela.
13:55Mais, il y a un coût.
13:57Ce que je dis,
13:58souvent, on me dit,
13:58oui, mais c'est impropre,
13:59vous t'offriez parler de prix.
14:01Non.
14:01La liberté, pour ces femmes-là,
14:03pour moi,
14:04mais pour elle,
14:05n'a pas de prix.
14:06Mais elle a un coût.
14:07Elle a un coût
14:08qui peut être très lourd.
14:09C'est comme un tribut.
14:12Doris Lessing a payé
14:14peut-être le coût
14:14le plus élevé.
14:16Mais,
14:19il faut considérer,
14:20en tout cas,
14:21elles l'ont expérimenté,
14:23elles l'ont considéré
14:24qu'on ne peut pas tout avoir.
14:27Et ça, c'est quelque chose
14:29qui n'est quand même
14:29pas forcément
14:32très audible
14:33ou beaucoup dit
14:34dans les discours de féministes.
14:37C'est-à-dire qu'au contraire,
14:39pendant...
14:39Enfin, moi,
14:40encore une fois,
14:41les années 70-80,
14:44le discours féministe,
14:45c'était...
14:46Les super-woman.
14:47La working girl,
14:48la super-woman,
14:49qui va tout réussir,
14:51qui va être à la fois,
14:54évidemment,
14:56diplômée,
14:57cultivée,
14:58belle,
15:00dynamique,
15:01menant sa carrière,
15:03et ayant un compagnon,
15:05ayant des enfants,
15:06et réussissant tout.
15:06ou alors,
15:08elle va être,
15:09à défaut d'être dans
15:10les hautes sphères,
15:11elle va être...
15:12Elle va travailler,
15:13elle va mener sa barque,
15:14etc.
15:14Mais en se battant
15:17sur tous les fronts,
15:18à la fois,
15:19avec, pour idéal,
15:20le fait de tout réussir.
15:22Et puis,
15:22je pense qu'on s'est rendu compte
15:24que c'est pas...
15:26Être une femme libérée,
15:27c'est pas si facile
15:28que l'on croit
15:29pour reprendre la chanson,
15:31que c'est pas si simple.
15:32Après,
15:33de là,
15:34entre le moment
15:34où on se dit
15:35c'est pas si simple,
15:36mais c'est à nous
15:37de créer les conditions
15:39dans la société,
15:39alors c'est
15:40décrèche qui ouvre plus tard,
15:43c'est impliquer plus les pères
15:45dans l'éducation des enfants,
15:46c'est tout ça,
15:47c'est réorganiser la société,
15:48donc il y a
15:52l'idéal
15:52de tout réussir à la fois,
15:54il y a le constat
15:55qu'on ne peut pas tout réussir
15:56et le fait d'essayer
15:56de transformer la société
15:57pour qu'elle soit plus égalitaire,
15:59et puis il y a une phase
16:00un peu différente
16:01à laquelle sont arrivées
16:02la plupart de ces femmes
16:03à la fin de leur vie,
16:05et pour celles
16:05qui ne sont plus là en tout cas,
16:07qui est
16:09finalement,
16:11on ne peut pas tout faire,
16:12on ne peut pas tout avoir,
16:14donc forcément,
16:15il y a des deuils,
16:16forcément,
16:17il y a des renoncements
16:19importants,
16:19et il faut choisir,
16:22il n'y a pas de solution idéale,
16:24soit,
16:25j'ai envie de dire
16:25de façon un peu caricaturale,
16:28soit on se soumet
16:31aux contraintes
16:32de la vie professionnelle,
16:34familiale,
16:36etc.,
16:36soit on décide
16:37de s'en libérer,
16:38mais il faut aussi accepter
16:41d'en payer,
16:42et d'avoir un coût
16:42quand même assez important
16:44à payer.
16:45Et ce coût,
16:45justement,
16:46il est aussi lié
16:48aux esprits
16:48des gens
16:49qui nous regardent,
16:50qui n'ont pas forcément changé,
16:52ou qui ne changent pas
16:52aussi vite
16:53qu'on le souhaiterait.
16:55Parce que,
16:56pour prendre votre exemple,
16:57évidemment,
16:58on va en parler,
16:58vous êtes une journaliste
16:59connue,
17:00reconnue,
17:00il n'y a pas trop de doutes
17:01sur vos qualités,
17:03vous avez fait
17:03de la presse écrite,
17:04de la télé,
17:05de la radio,
17:07et un homme
17:08a encore été capable
17:09de vous dire,
17:10dites à la personne
17:12qui vous parle
17:13dans l'oreillette.
17:14qui vous parle.
17:14Voilà,
17:15en plus,
17:15aux mecs qui vous parlent.
17:16Je ne savais pas.
17:17C'est forcément un mec
17:17qui a des élus.
17:18Et alors ça,
17:19en tant que femme,
17:20en tant que journaliste,
17:22moi j'ai bondi.
17:23Moi aussi.
17:24Et c'est juste insupportable.
17:27Et qu'un homme
17:28abandonne ses enfants,
17:29on n'en parle même pas.
17:30Qu'une femme
17:31abandonne ses enfants,
17:32elle doit porter forcément
17:34le poids
17:34de cette culpabilité,
17:35et que cette culpabilité
17:37soit publique
17:38toute sa vie.
17:39Il y a encore des choses
17:40comme ça
17:40qui passent
17:40par le regard des autres.
17:41Absolument.
17:42Mais il y a
17:42tout un tas de schémas.
17:44Parce qu'une femme
17:44aussi peut ne pas
17:45abandonner ses enfants
17:46et s'en occuper,
17:47mais décider de vivre seule,
17:49par exemple.
17:50Et elle sera en permanence
17:52envoyée à une sensation
17:53d'échec.
17:54Parce que forcément,
17:55une femme qui vit seule
17:56et qui élève ses enfants,
17:57elle est en situation d'échec.
17:58Ça ne peut pas être un choix.
17:59Alors qu'un homme,
18:00on n'y posera jamais la question.
18:02Un homme peut très bien
18:03être célibataire,
18:04s'occuper de ses enfants
18:05et les avoir à temps partiel
18:07ou les avoir à temps plein
18:07et organiser sa vie.
18:09Personne ne le questionnera jamais
18:11sur le fait qu'il est
18:12dans une situation d'échec.
18:13Pour une femme,
18:14ce sera encore considéré
18:15dans nos sociétés
18:15comme une situation d'échec.
18:17Bon, c'est un exemple
18:18parmi tant d'autres.
18:22C'est...
18:23Enfin,
18:24c'est un peu ce que je dis
18:25dans ce livre.
18:26C'est-à-dire que l'utopie,
18:27elle n'est pas...
18:29Ce n'est pas...
18:29Ce n'est pas qu'une illusion.
18:31L'utopie,
18:32c'est ce qui nous fait bouger,
18:34c'est ce qui nous fait avancer
18:35et c'est ce qui rend possible
18:37ce qui paraissait impossible.
18:38Alors, je sais que c'est utopique
18:40aujourd'hui
18:42d'imaginer une société
18:43ou des sociétés développées
18:45où les femmes soient réellement
18:46des égales des hommes.
18:48Mais quand je dis réellement,
18:49c'est-à-dire que la question
18:51de l'égalité homme-femme
18:52ne soit plus une question,
18:54elle soit une évidence
18:56et que les hommes
18:58ne se sentent pas dépossédés
18:59de leur rôle
18:59ou les femmes dépossédées
19:01de leur rôle
19:03parce qu'ils auront été changés
19:06ou ils ont été modifiés.
19:08Et que c'est utopique
19:09d'imaginer aujourd'hui
19:11une société
19:12où il n'y ait pas d'inégalité
19:14entre femmes et hommes au travail,
19:16où il n'y ait pas d'inégalité
19:17entre femmes et hommes
19:18devant la violence économique,
19:19où il n'y ait plus de violence conjugale
19:22envers les femmes.
19:24Alors, il y en a aussi envers les hommes,
19:25mais ça reste quand même plus rare.
19:26C'est utopique.
19:27Mais si on n'a pas ce genre de rêve,
19:31on n'avance pas beaucoup.
19:32On se contente du quotidien.
19:34Donc, essayons d'imaginer ensemble
19:36les femmes et les hommes
19:38une société différente.
19:39Et c'est pour ça que je pense
19:40très profondément
19:41qu'aujourd'hui,
19:42nous n'avons pas le choix,
19:45nous n'avons pas d'autre choix
19:46que d'être féministes,
19:47des hommes et des femmes féministes.
19:49Donc, ce livre est à recommander.
19:51Il devrait être remboursé
19:52par la Sécu pour les hommes.
19:54C'est une bonne idée.
19:56On va proposer ça.
19:56Mais d'ailleurs,
19:57je le dédie aux hommes
19:58parce que ce n'est pas
19:58un livre de femmes pour les femmes.
20:00C'est un livre pour tout le monde.
20:02C'est un livre...
20:03Après, ce n'est qu'un...
20:04Ce n'est pas un livre de guerre
20:05contre les hommes, surtout pas.
20:06Non, pas du tout.
20:07Après, ce n'est qu'un livre.
20:08Je ne suis pas en train de vous dire
20:09que c'est la Bible ou quoi que ce soit.
20:11Ce n'est qu'un livre.
20:12Mais mon propos n'est pas du tout
20:14d'opposer les femmes aux hommes.
20:15Non, mais ça montre
20:16qu'il y a eu des femmes libres
20:17de toute façon.
20:19La liberté, c'est quelque chose
20:20qui a un peu à voir
20:22avec la modernité quelque part.
20:23Non seulement il y a eu des femmes
20:24en quête de liberté tout le temps,
20:26mais justement,
20:27ces femmes se sont de tout temps
20:28entendues dire
20:29« Vous avez déjà tout ce qu'il faut.
20:31Le combat est terminé. »
20:32Et c'est ce qu'on nous entend aujourd'hui.
20:34Et moi, je dis « Non,
20:34le combat n'est pas terminé. »
20:35Il suffit d'ouvrir les yeux
20:36pour se rendre compte
20:37que le combat n'est pas terminé.
20:38Il faut continuer.
20:39Et dans ce combat,
20:40quand on n'avance pas,
20:41on perd du terrain.
20:43Merci beaucoup, Audrey.
20:44Merci à vous.

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