00:06Il y a de l'argent dans le filofax, il y a plein d'amour derrière la poche poitrine de
00:12ma veste en tweed.
00:14Je pars, mais le goût de tes lèvres me suit. Je suis l'homme de ta vie. J'ai.
00:30Il y a une vie, une certaine type de lumière, qui n'a jamais eu lieu à moi.
00:44Je veux ma vie, vivre avec vous.
00:51Moi aussi je l'écrivais. Et j'ai retrouvé, d'ailleurs je pensais qu'il ne les gardait pas, contrairement
00:56à moi.
00:57Et si, parce que dans un tiroir, Dieu sait si c'est difficile d'ouvrir les tiroirs,
01:01mais dans un tiroir j'ai trouvé une pochette avec écrit dessus « Georges virgule chéri »
01:07parce que je commençais tout le temps comme ça, « Georges virgule chéri ».
01:10Et la pochette s'appelait comme ça et à l'intérieur il y avait tous mes mots que j'ai
01:15gardés, bien sûr, parce que ça fait partie de ses archives.
01:17Le corps des femmes, les femmes par elles-mêmes, c'était vraiment ce qu'il y avait plus beau dans
01:22la nature.
01:23Pour lui, qui ne regardait pas tellement la nature, qui ne s'intéressait pas tellement à la nature dans la
01:29campagne, par exemple, contrairement à moi,
01:32il disait que le corps des femmes, c'était pour lui ce qu'il y avait de plus beau, ce
01:39qu'il y avait de plus fin, ce qu'il y avait de plus pur.
01:42Il aimait tout chez les femmes, il aimait tout. Il aimait pas seulement leur corps, il aimait aussi leur façon
01:48de penser, leur force d'âme, leur courage.
01:55Même leur façon d'être chieuse, si vous pouvez le permettre.
01:57Oui, oui, oui, bien sûr. Oui, c'était très important pour lui. D'ailleurs, il avait une formule, une femme
02:03qui ne fait pas chier, elle ne t'aime pas.
02:06Il y a d'ailleurs un dessin là-dessus qui m'a fait beaucoup rire parce que ça m'a
02:10rappelé certains de nos échanges.
02:14C'est ce dessin, on voit un homme, enfin, lui en dessinateur.
02:18Et moi, donc, c'est une époque où je travaillais toujours en Pareo. Bon, voilà.
02:24Et alors, donc, il allait faire, je me souviens, il allait faire une interview pour un journal qui s'appelait
02:30Signature.
02:31Je ne sais pas si ça existe encore aujourd'hui, un journal de publicité.
02:34Et je lui dis, j'espère que tu vas te raser et te changer pour passer dans Signature.
02:38Et en fait, lui, il dit, quand j'étais petit, j'aimais ma mère, ma grand-mère, ma soeur, mes
02:43cousines, etc.
02:44Ce qu'il explique, c'est qu'il a tout le temps été entouré de femmes.
02:49Et il dit, je sais ce que c'est d'être le seul homme dans une maison de femmes,
02:52de dormir dans la chambre de ma femme, de me raser dans sa salle de bain,
02:56de prendre mon café dans sa cuisine, de m'asseoir autour d'une table où je suis le seul homme
03:00avec des épouses, des mères, des filles, des tantes, des cousines.
03:04Et une femme dont je suis le mari, le fils, le père, le frère, l'oncle, le copain, le complice,
03:09la victime, l'amant, l'esclave.
03:11Les femmes ont beaucoup changé depuis 40 ans que je les dessine.
03:15Moi aussi, j'ai beaucoup changé.
03:17C'est elles que j'essaie de faire rire à présent.
03:20J'aime le coup d'œil rapide qu'elles jettent sur moi pour avoir longuement regardé mes pages.
03:24Ça, ça faisait vraiment très plaisir quand il était dans les foires du livre.
03:28Rien ne les choque à condition d'être juste.
03:32J'admire ce courage, l'élégance, l'énergie et l'humour des femmes.
03:37J'aime la façon qu'elles ont de nous dire, je suis belle, je suis libre.
03:41Mais pour m'avoir, il faut me mériter, m'épater, me séduire, me faire rire, m'attendre rire, me rassurer,
03:47me respecter et aussi un peu m'aimer.
03:50Je veux dire d'un de mes médecins qui me disait, il a fait mon éducation.
03:55On a vécu, si on est libre aujourd'hui, c'est parce que Cabu, Wolinsky et d'autres d'ailleurs,
04:03nous ont éduqués de cette façon-là.
04:07On les a suivis.
04:08Ils nous ont ouverts à des tas de choses.
04:11Et ça a été très important.
04:13Et cet élan fraternel du 11 janvier, elle était due beaucoup à ça.
04:20C'était toute cette génération qui avait vécu avec les dessins de Cabu, Wolinsky, GB, Rézère.
04:28L'amour pour lui, ça comptait beaucoup dans le sexe, même si le sexe, il en parlait.
04:34Mais il fallait qu'il y ait de l'amour qui passe dans le sexe.
04:38D'ailleurs, j'aime ce livre parce qu'il est tendre.
04:41Et c'est pour ça d'ailleurs que je le défends.
04:44J'entends des journalistes me dire que c'était un libertin, enfin tout est n'importe quoi.
04:50Et là, j'ai vraiment envie de dire l'homme qu'il était.
04:53Enfin, en tout cas, le mari qu'il a été, le père qu'il a été, l'amoureux qu'il
04:58a été, le protecteur qu'il a été.
05:01Et puis le talentueux humoriste et le talentueux éditorialiste politique qu'il a été.
05:20Quelques temps avant l'assassinat, il avait eu un accrochage avec Charbes qui lui avait dit
05:27« Arrête de faire tes dessins comme ça sur les femmes, il faut que tu refasses des dessins politiques. »
05:34Et comme Georges faisait beaucoup de politique ailleurs, dans d'autres journaux,
05:40quand il était à Charlie Hebdo, c'était son exutoire.
05:43Il voulait faire ce qu'il voulait.
05:45Le dernier mois de décembre, donc le mois de décembre de 2014, a été assez difficile à vivre
05:51parce que Georges parlait beaucoup de sa mort.
05:55Il avait l'intuition de sa mort, qui correspondait aux menaces à Charlie Hebdo.
06:02Et ça a été vraiment très dur à vivre parce que je ne comprenais pas,
06:09parce qu'il était très mélancolique et plus que ça même.
06:15Il marchait courbé, il traînait les pieds.
06:19Il avait comme ça des choses physiques qui n'étaient pas de lui.
06:27Et alors moi, j'ai suivi une très mauvaise piste, c'est-à-dire que j'ai cru,
06:32j'ai vraiment cru que c'était parce que le journal allait s'arrêter
06:35et que c'était 50 ans de sa vie.
06:37Ce n'était pas la bonne piste.
06:38La bonne piste, c'était les menaces à Charlie Hebdo.
06:41Mais comme il ne m'en parlait pas et que moi, j'étais en train de travailler
06:49sur une pièce de théâtre et que je n'ai pas fait attention,
06:54je ne savais même pas que Charles d'ailleurs avait une fatwa,
06:58il ne me disait rien de tout ça pour ne pas m'inquiéter.
07:01Il me l'aurait dit, naturellement, je lui aurais demandé de ne plus aller à Charlie Hebdo.
07:07Les choses ont été celles-ci.
07:11Et puis, bon, il n'y a plus rien à faire.
07:13C'est-à-dire que ce 6 janvier, où je m'étais absentée le mardi soir,
07:19il n'y avait pas de post-it.
07:22Donc, je me dis qu'il a vraiment senti qu'il allait se passer quelque chose.
07:28C'est ça qui est triste parce que je n'ai pas pu le savoir.
07:31Mais le matin, il était gai.
07:34On a pris le petit déjeuner.
07:36On avait rendez-vous pour un appartement, pour visiter un appartement.
07:43Je le trouvais plutôt…
07:46Enfin, je n'ai pas fait attention.
07:47Vous savez, le quotidien, c'est le quotidien.
07:50Il me dit, chérie, je vais à Charlie.
07:52Moi, je suis en train de me préparer parce que j'ai une réunion et il ne faut pas que
07:55je sois en retard.
07:58Je n'ai pas fait attention.
07:59Je crois que je ne l'ai même pas embrassée, d'ailleurs.
08:02Donc, voilà, c'était le quotidien.
08:05Et puis, tout d'un coup, ce n'est plus rien.
08:07C'est le silence.
08:09C'est le désert.
08:10C'est l'épouvante.
08:14En fait, mon mari a commencé par vivre une grande violence et la mort de son père qui a été
08:21assassiné, comme lui a été assassiné, pas pour les mêmes raisons.
08:26Son père a été assassiné par un de ses ouvriers dans son usine, son entreprise de ferronnerie d'art.
08:38Donc, ça, c'était une grande violence pour lui.
08:40Ensuite, il a eu une seconde grande violence.
08:42C'est donc l'accident de voiture de sa première femme qui était très violent et sa femme est morte.
08:51Et ensuite, deux ans plus tard, il m'a rencontrée.
08:53Et à partir de là, ça a été 47 ans de paix pour lui.
08:58Jusqu'à ce 7 janvier tragique où il est mort dans la violence la plus totale, plus terrible.
09:07Donc, je suis heureuse et fière de lui avoir donné ces 47 années de paix.
09:33J'ai énormément de carnets de croquis parce que quand on partait en voyage ou quand il partait en voyage,
09:39il faisait beaucoup, beaucoup de croquis.
09:41Mon mari avait tout le temps un carnet dans la poche, tout le temps, tout le temps.
09:45C'est ce que je dis dans ma préface d'ailleurs.
09:47Il se mettait sur le balcon quand nous habitions Boulevard Saint-Germain, que j'ai eu beaucoup de mal à
09:51quitter.
09:52Et parce que jusque-là, j'ai quand même vécu comme s'il était parti en voyage.
09:58Et donc, il se mettait sur le balcon et il croquait les femmes qui passaient dans la rue, notamment les
10:04étudiantes de Sciences Po, puisque nous étions juste en face de Sciences Po.
10:07Mais il croquait les jeunes comme les plus âgés, comme les jolis, comme les moins jolis, comme ça existe.
10:14Enfin, je veux dire, c'est la nature humaine.
10:17Et il aimait ça.
10:18Je voudrais vous retrouver un dessin aussi que j'aime beaucoup et là qui montre la faiblesse des hommes.
10:24Donc, on voit un homme et une femme dans un lit.
10:27Et l'homme dit, je me demande si ma performance individuelle est satisfaisante.
10:32Et la femme lui répond, l'objectif a été atteint en quasi totalité, même si un ou plusieurs éléments ont
10:38été insuffisamment exploités.
10:40Il y a une chose importante aussi, c'est qu'il continue à me faire rire.
10:44Il continue à me faire rire, par exemple, ce dessin.
10:47Donc, ces deux hommes, les femmes n'ont jamais été aussi belles, aussi désirables.
10:51Tu as vu ces deux nanas, elles sont à tomber.
10:53Et pendant ce temps, les deux femmes, assez sexy, il y en a une qui dit, les hommes n'ont
10:59jamais été aussi mous, aussi nuls.
11:01Et l'autre répond, tu as vu ces deux mecs qui nous matent, imbaisables.
11:05Voilà, ce dessin est quand même génial.
11:07Moi, je vivais un peu, ce n'est pas très féministe de dire ça pour une féministe,
11:12mais j'avais le regard de mon mari qui était très important.
11:16C'était un regard d'amoureux, mais c'était un regard de protecteur,
11:20un regard qui me donnait confiance et surtout qui me donnait le goût de la vie.
11:44Enfin, on va dire que ce livre est crûment romantique.
11:47Et puis, bien sûr, moi, j'aime particulièrement celui-là.
11:50Donc, c'est un homme qui regarde une femme nue qui est devant son miroir.
11:56Et il lui dit, j'aimerais mourir et revenir sur Terre sous une autre apparence pour pouvoir sauter ma veuve.
12:02Arrête de dire des bêtises, lui dit la femme.
12:04Alors ça, c'est tout à fait, il a passé son temps à me dire des choses comme ça.
12:08Seulement, je sais une chose, c'est qu'il ne reviendra pas.
12:11C'est ça, hélas.
12:21J'aime beaucoup le dessin.
12:26Mais c'est vrai, je le disais souvent, je te défends de vieillir.
12:30Il avait 80 ans, mais il était très en forme.
12:35Finalement, c'est vraiment formidable de vivre avec un artiste, parce que vous continuez à vivre avec son œuvre.
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