- il y a 1 semaine
Jean-Luc Rougé, patron du judo français, nous parle des retombées des JO de Rio, de Teddy Riner, d’Emilie Andéol et surtout du rôle social et éducatif du judo pour prévenir la radicalisation en enseignant les valeurs du vivre ensemble.
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00:01...
00:08Nous voici dans le Saint-Dessin du judo français, au siège de la Fédération française du judo, à Paris, qui
00:14fête ses 70 ans cette année.
00:16Avant de répondre aux questions de l'humanité.fr, son président, Jean-Luc Rouget, 9e dan, est fier de nous
00:23montrer un numéro de pif des années 1970,
00:27dans lequel il figurait auprès du docteur Justice. Jean-Luc Rouget, que représente le judo en France ?
00:34En quelques chiffres, la Fédération française du judo, c'est 600 000 licenciés, 5 600 clubs, 45 000 ceintures noires,
00:46qui sont réparties sur le territoire national.
00:50La Fédération française du judo, si on parle de budget, c'est 30 millions de budget.
00:57Je crois que c'est entre 7 000 et 10 000 professeurs de judo, parce que ce n'est pas
01:02forcément facile de tous les répertorier.
01:04Voilà ce qui correspond à notre Fédération.
01:07Quel bilan faites-vous des Jeux Olympiques de Rio ?
01:10Nous avons des résultats tels que nous y attendions. On avait pensé 5 médailles, dont 2 d'or.
01:14On fait 5 médailles, dont 2 d'or. Donc c'était ce qu'on pensait être capable de faire.
01:18On avait le potentiel pour faire plus.
01:21Quand on revoit toute l'Olympiade, on a eu, bien sûr, toujours Teddy Riener comme champion du monde, chaque année.
01:26Mais on a eu, à chaque fois, le deuxième champion du monde à tous les championnats du monde.
01:31Et c'était une personne différente.
01:32Donc ça a été Loïc Piétré, ça a été Clarisse Agbenino.
01:35Donc on avait vraiment un potentiel pour faire plus.
01:38Et donc on s'est cantonné à ces 2 médailles d'or qui, en général, c'est à peu près
01:43ce que l'on vaut de toutes les Olympiades.
01:452 médailles d'or, entre 3 et 5 médailles.
01:48Donc on est tout à fait dans ce que l'on pensait.
01:51Qu'apportent la renommée des champions olympiques Teddy Riener et Émilie Andéol à la Fédération française de judo,
01:57mais aussi aux collectivités locales qui s'y investissent beaucoup ?
02:01Nous avons l'habitude d'avoir des résultats sportifs.
02:03Et nous, quand on a des résultats sportifs, ça ne change pas grand-chose au nombre des licenciés.
02:08Et contrairement à plein d'autres fédérations.
02:10C'est aussi parce qu'on a nos 5600 clubs répartis sur tout le territoire national.
02:15Et avant tout, ce qui nous amène des enfants, c'est surtout les parents.
02:20Et les parents, parce qu'on a un aspect éducatif très important,
02:23et ils nous font confiance pour préparer aussi bien physiquement, intellectuellement, mentalement, socialement, leurs enfants.
02:32Et c'est ça, notre vraie chance, donc la chance de notre discipline.
02:38Et ça, nous, ce qui est plus important encore que les résultats sportifs,
02:42c'est les athlètes qui sont derrière ces résultats.
02:45Par exemple, Émilie Andéol, avec sa gentillesse, sa spontanéité,
02:52elle fait encore plus qu'avec sa médaille d'or.
02:54Bien sûr, sa médaille d'or, c'est ce qui lui permet d'être connue,
02:57mais c'est l'athlète qui est derrière, qui est vraiment très intéressant.
03:00Teddy Riener aussi a une belle image.
03:01Nos athlètes ont dans l'ensemble de belles images.
03:05Et ça, ça, c'est important.
03:07Un mot sur la finale olympique remportée par Teddy Riener.
03:09Comment expliquez-vous cette absence de judo ?
03:11Tout à fait. Teddy Riener n'a pas fait un combat spectaculaire.
03:15Et il ne voulait pas faire un combat spectaculaire.
03:17Tout le monde pensait qu'il allait forcément gagner.
03:19Il a eu une pression énorme parce qu'il était porte-drapeau.
03:22Il était excessivement sollicité par les médias.
03:25Tout le monde l'attendait, puisque en général, les porte-drapeau ne font pas de médaille d'or,
03:29alors qu'on les attend, c'est ce qui arrive dans la délégation française.
03:32Il avait une pression énorme.
03:33Et en plus, ses adversaires commencent à le connaître.
03:36Tout le monde travaille pour battre Teddy Riener.
03:37Et lui, il doit travailler pour battre tout le monde.
03:41Donc la tâche est plus grande pour lui que pour les autres.
03:45Et Teddy Riener n'a pas pris de risque.
03:47Teddy Riener n'a pas cherché à faire du spectacle, n'a pas cherché à en rajouter.
03:51Il a essayé de faire le minimum pour pouvoir gagner.
03:53Et c'est ce qu'il a fait.
03:55Il a été en danger 2-3 fois pendant ce championnat,
03:57alors que tout le monde pensait qu'il était intouchable.
03:59Non, les adversaires sont forts.
04:02Contrairement à ce qu'on pourrait croire,
04:03ce n'est pas parce qu'il gagne toujours que la marge n'est pas très grande.
04:08La marge n'est pas très grande, mais ce n'est pas facile pour lui.
04:10Il a sacrifié le spectacle au sport, au résultat sportif.
04:17Et bon, nous en tant que fédération, c'est vrai que c'est dommage de ne pas l'avoir vu
04:21marqué des hippons,
04:23mais ce qui nous intéressait avant tout, c'est qu'il ait une médaille d'or.
04:27Le 26 octobre 1975 à Vienne, vous devenez le premier Français champion du monde de judo.
04:32Qu'est-ce qui a changé en 40 ans ?
04:33A mon époque, quand j'ai commencé, pour moi, le maximum que l'on pouvait faire, c'était être champion
04:37d'Europe.
04:38C'était impensable d'être champion du monde.
04:41C'était impensable.
04:43Donc, c'est vrai qu'avoir un palmarès, à mon époque, c'était être champion d'Europe.
04:48Et moi, j'étais le premier à passer le pas à être champion du monde,
04:51mais il y avait très peu de personnes sur les podiums.
04:54Donc, avant moi, il n'y avait eu qu'une seule personne qui avait eu la première médaille.
05:00Donc, c'était en 71, première médaille à un champion du monde, c'est en 1971.
05:04Et c'est Guy Offray qui l'avait eu.
05:06Et la deuxième, donc, c'est moi, parce qu'on n'en a pas eu en 73.
05:12On n'a pas eu une médaille en 73.
05:13On en a eu en 73, je ne crois pas qu'on en ait eu.
05:17Non, je ne pense pas, pas de souvenir.
05:18Et en 75, là, on a fait quelques médailles.
05:22Et après, on a commencé à en faire.
05:25Donc, après, en 77, les champions du monde ont été annulés
05:30parce qu'il y avait des problèmes d'organisation.
05:34Et parce que l'Espagne ne voulait pas donner des visas à certains pays, etc.
05:39Donc, on a été obligé de les annuler.
05:40Et donc, ensuite, on s'est organisé.
05:42C'était 79 à Paris.
05:44Donc, là, on a fait beaucoup de médailles.
05:45Énormément de médailles en 79.
05:47Et c'est là que ça commençait vraiment à faire des médailles.
05:49Avant, il n'y en avait pas tellement.
05:50Le judo, ce n'est pas que l'élite.
05:52C'est aussi un sport populaire pratiqué par beaucoup d'enfants.
05:56Quel est son rôle social et éducatif ?
05:58Alors, le judo, effectivement, a été créé comme moyen d'éducation.
06:03Et pas du tout comme sport de compétition.
06:05C'est un moyen d'éducation par la défense personnelle.
06:09Mais comme moyen d'éducation, c'est la connaissance de l'autre.
06:12Par exemple, pourquoi on projette sur le dos en judo ?
06:14On projette sur le dos parce que, normalement, en jujitsu,
06:16on projette sur la tête.
06:16On essaye de tuer, quoi.
06:18Le jujitsu, c'est tuer sans être tué.
06:21Donc, Jigoro Kano, lui, a voulu le mettre sur un...
06:23Parce qu'il était malingre, donc...
06:25Et puis, on se moquait de lui, etc.
06:26Donc, il a appris, justement, un art de se défendre.
06:29Et puis, il a vu que c'était aussi très éducatif.
06:32Et que, lui, ça lui avait beaucoup servi à titre personnel,
06:34puisqu'il était devenu ministre de l'éducation nationale,
06:36donc, au Japon.
06:37Et ça lui avait servi énormément.
06:38Et comme pratiquement personne ne savait lire,
06:41à cette époque, au Japon,
06:42eh bien, il s'en est servi comme moyen d'éducation.
06:44Éducation, bien sûr, physique, intellectuelle, mentale.
06:48Donc, et ça fonctionne.
06:50Et nous, on a repris ça.
06:51Notre objectif, c'est pas former des champions,
06:53mais c'est que chacun, on les amène à leur meilleur niveau.
06:56Alors, s'il peut y avoir des champions du monde, tant mieux.
06:57On les amènera.
06:58Mais l'objectif, c'est avant tout de participer à l'éducation de nos licencies.
07:05Actualité oblige.
07:06Comment la Fédération française du judo prévient la radicalisation en milieu sportif ?
07:11On est très souvent dans les quartiers difficiles.
07:13Moi, il n'y a pas très longtemps, j'étais à Clichy-sous-Bois
07:16pour inaugurer un dojo qui avait été brûlé,
07:18qui avait été brûlé lors des événements il y a quelques années.
07:24Et donc, on l'a ouvert.
07:26Le maire de Clichy-sous-Bois, d'ailleurs,
07:28qui avait fait du judo quand il était jeune,
07:30il a repris le judo ce jour-là.
07:31Il nous a présenté un kata.
07:33Et donc, c'est vrai qu'on participe grandement dans tous ces quartiers.
07:37Et je pense que c'est naturel.
07:38Notre discipline est faite pour ça.
07:40C'est une discipline.
07:41Je citerai, tiens, Marie-George Buffet,
07:43un jour, j'étais à la Goutte d'Or,
07:45il y a très longtemps, quand elle était ministre.
07:46Et elle était venue, on avait ouvert un club de judo,
07:49donc à la Goutte d'Or,
07:49puisque moi, j'étais parti d'une association
07:52qui s'appelait Rassemblement par le sport,
07:53où on s'occupait, au niveau social plus particulièrement,
07:57par le judo et d'autres sports,
07:58puisqu'on était 5 ou 6 champions du monde
08:00à avoir créé cette association.
08:02Et Marie-George Buffet est arrivée le premier jour
08:03et c'était une panique sur le tapis.
08:05Les gamins, ils couraient partout.
08:06Elle est revenue à peu près 7-8 mois après
08:09et elle a vu les gamins qui se saluaient,
08:11qui rangeaient, qui écoutaient les ordres,
08:12le professeur de judo qui leur demandait
08:13s'ils avaient travaillé à l'école, etc.
08:15Donc elle dit, c'est pas les mêmes.
08:16Si, si, c'était les mêmes.
08:18Dans cette période d'insécurité et d'état d'urgence,
08:21la solution n'est-elle pas d'aller vers des sports de combat
08:23type MMA, Mixed, Martial, Art ?
08:27Je crois qu'il y a ceux qui font des compétitions internationales,
08:29je crois qu'ils sont 12 en France.
08:31Donc il faut relativiser les choses.
08:32Je crois qu'il y en a 12 qui font des compétitions internationales de MMA
08:35et ce ne sont pas forcément des judokas,
08:37c'est des lutteurs, etc.
08:38Il y a un organisateur de spectacles
08:40qui organise, qui prend des lutteurs,
08:42des sumotoris, des judokas,
08:43des boxeurs, des box-ta, etc.
08:45qui se rendent compte,
08:45ils organisent des combats.
08:48De là à créer Mixed Martial Arts,
08:53parce que ça veut dire ça,
08:56et dire que c'est des arts martiaux,
08:57ce n'est pas des arts martiaux.
08:58Parce qu'un art martial, c'est une culture.
09:00Donc ce n'est pas une culture,
09:01on organise des combats.
09:04Donc aujourd'hui, ce qui se fait,
09:06on dit qu'on fait des arts martiaux mixtes
09:09dans les clubs de loisirs,
09:12non, ils font du kendo, du karaté,
09:14ils font du judo,
09:15etc.,
09:16sans avoir la culture.
09:17Bon, on peut très bien le faire.
09:18Mais bon, nous, on apprend,
09:19on a des diplômes pour faire des étranglements.
09:21Donc on a des diplômes,
09:22nous, on a des gens qui sont diplômés.
09:24Les gens, ils ne sont diplômés de rien du tout.
09:25Et c'est quelque chose qui est pour moi dangereux.
09:27Et surtout, il y a des attitudes
09:28qui sont dans les combats qui sont autorisées,
09:31mais qui ne sont pas forcément plus dangereuses
09:33que dans des autres sports de combat,
09:34mais qui sont éthiquement contraires à nos principes.
09:38Nous, jamais, on ne pourra prendre.
09:39Donc on peut prendre tous les arts martiaux
09:41avec leur culture, il n'y a aucun problème.
09:43Mais quelque chose qui est fait uniquement pour faire du spectacle, non.
09:46Les élections à la Fédération Française de Judo
09:48ont lieu le 19 novembre 2016.
09:51Vous renouvelez votre mandat de président
09:53pour la quatrième fois.
09:55Pour quels objectifs ?
09:56Je me représente effectivement.
09:57Et bon, malheureusement ou heureusement,
09:59je n'en sais rien, ça dépend sur quel côté on se place.
10:02Mais donc je serai le seul à me présenter.
10:03Donc il n'y aura personne en face de moi.
10:05J'ai une équipe qui est une équipe intéressante.
10:07J'ai une équipe avec beaucoup de judoka,
10:09beaucoup d'anciens athlètes de haut niveau
10:11qui se présentent avec moi.
10:13Et donc, on va, dans le programme,
10:17on vient d'en parler.
10:18Donc ce qui est important pour nous,
10:20c'est avant tout l'éducation.
10:21Travailler beaucoup sur l'éducation.
10:22Travailler sur la culture aussi de notre discipline.
10:25Donc c'est quelque chose que nous souhaitons développer.
10:27Également, comme la situation est très difficile
10:30économiquement en France,
10:31on va essayer de trouver des solutions
10:33pour pouvoir s'autonomiser un maximum
10:35par rapport aux baisses de subventions.
10:37Les régions donnent de moins en moins d'argent.
10:39Enfin, les collectivités territoriales, locales
10:41donnent de moins en moins d'argent.
10:42Donc essayer de trouver des solutions
10:44pour que nos clubs puissent continuer à vivre
10:46et prospérer et continuer à faire leur œuvre éducative.
10:50Donc cet objectif, c'est d'essayer de s'adapter
10:53au monde qui a changé,
10:55de manière à pérenniser notre discipline.
10:57Parce que le judo, dans tous les pays du monde,
10:59il y a 200 pays qui font du judo au monde.
11:01Donc on est un des...
11:02Aux Jeux Olympiques, on est le troisième sport,
11:04donc on y a un nombre de pays.
11:06On a beaucoup de pays qui ne sont pas issus
11:10de la tradition japonaise
11:11et qui sont issus de luttes locales.
11:14Par exemple, en Mongolie,
11:15donc le judo n'est pas japonais,
11:17il est mongol.
11:18Et donc, il est important
11:20quand on fait du judo,
11:23quand on arbitre,
11:24de comprendre ce qu'on fait.
11:26Et moi, dans la pédagogie
11:28que je préconise
11:30et qu'on va développer en France,
11:31ce n'est pas j'apprends le judo,
11:32mais je comprends le judo.
11:34Parce qu'il faut comprendre ce que l'on fait.
11:36Une fois qu'on comprend ce que l'on fait,
11:37on peut progresser
11:38et on peut devenir autonome.
11:39Le judo, moi,
11:40c'est pour ça, même sur les coachs,
11:41vous voyez, il y a des coachs sur les bords du table,
11:42je suis contre les coachs.
11:43Parce que le judo, c'est rendre les gens autonomes.
11:45Et quand vous avez un coach
11:46et qui est trop prenant,
11:47c'est contraire au principe même du judo.
11:49Toutes ces choses-là,
11:50j'essaie de les apprendre.
11:51Et le judo,
11:52ce n'est pas essayé de marquer des points
11:53et de gagner un combat.
11:56C'est avant tout
11:59de maîtriser l'adversaire.
12:01Il y a un exemple
12:02qui s'est passé la semaine dernière,
12:03que j'ai beaucoup apprécié.
12:05c'est qu'il y a un curé
12:08qui s'est fait attaquer
12:09dans une sacristie
12:11et il a immobilisé
12:13le voleur.
12:14Il y avait un voleur dans la sacristie
12:16et donc il l'a immobilisé
12:18en attendant la police.
12:19Vous voyez,
12:19donc le judo,
12:20on maîtrise l'adversaire
12:21sans lui faire mal.
12:23Merci, M. Rouget,
12:24de nous avoir reçus.
12:26Avec plaisir, merci.