00:02Au fond de la cour pavée de la cité artisanale, Rue d'Aguerre, à Paris,
00:07la galerie Corinne Bonnet présente la Bibliothèque de Babylone,
00:11une exposition concoctée par Paco M. Tillman,
00:14pour laquelle il a demandé à une vingtaine d'artistes de créer une œuvre originale
00:19illustrant la couverture de livres imaginaires ou disparus.
00:23Une occasion rare de voir réunis les travaux de Scott Batty,
00:27Arnaud Beaumann, Stéphane Blanquet, Captain Caverne, Olivia Clavel,
00:34Lucie Dobaria, Sandra Gossen, Kilofer, Matt Contur,
00:41Philippe Lagautrière, Yann Le Gendre, Bertrand Mandicot,
00:46Jean-Christophe Menu, Musso, Pascal, Thomas Perrineau,
00:52Kiki Picasso, Placide et Aline Zalco.
00:56En fait, c'est quasiment une déclaration d'amour que j'ai faite à Paco M.
01:01J'ai rencontré Paco M il y a quelques années maintenant,
01:04dans le cadre d'expositions d'artistes qu'il aimait, il est venu, etc.
01:09Il a fait des dédicaces de livres.
01:11Et un jour, je lui ai tout simplement dit que sous le charme de ses livres,
01:18du souffle de ce qu'il a écrit, qui est à la fois extrêmement érudit,
01:22on ne lâche pas les livres de Paco M, et en même temps, jamais aucune pédanterie,
01:26toujours une espèce d'humanité qui irradie comme ça le monde qui fait du bien.
01:30Et une grande profondeur aussi.
01:32Je lui ai dit, j'ose te proposer une carte blanche.
01:35Et il l'a tout de suite acceptée.
01:36Donc on est parti comme ça, dans cette aventure de la Bibliothèque de Babylone.
01:40En fait, l'idée, c'était de travailler sur des livres qui ont été soit perdus,
01:44soit détruits, soit simplement fantasmés par leur auteur.
01:47Quand Corinne Bonnet m'a proposé de faire, c'est un mot que je déteste,
01:51commissariat, mais donc organisation ou proposition d'exposition dans sa galerie,
01:57j'estimais que je devais travailler un petit peu cette fois-ci.
02:00Pas juste commanditer des œuvres à des artistes qui devraient, eux, faire tout le boulot,
02:04et moi, rester peinard, juste attendre et regarder.
02:07Donc je me suis dit, très bien, travaillons sur des livres dont on ne sait pas grand-chose,
02:12essayons de trouver le maximum d'informations sur eux,
02:16et réalisons au moins des textes qui présentent ces livres-là.
02:19Et pour chaque livre, demandez à un de mes artistes préférés
02:22une image qui aurait pu servir de couverture à ce livre,
02:25qui pourrait servir de couverture à ce livre si on venait à le retrouver.
02:28C'était un peu comme une sorte de jeu.
02:32Au départ, je leur ai envoyé une lettre pour leur demander
02:35s'ils étaient d'accord sur le principe de l'exposition,
02:37s'ils étaient d'accord pour se voir attribuer un livre
02:40et faire la couverture de ce livre.
02:42Ils ont accepté, et après, je leur ai renvoyé le titre du livre
02:48et ce qu'on en savait.
02:50Mais en fait, chaque livre a été choisi en fonction aussi d'un artiste.
02:55Disons que le choix des artistes est fait en même temps que le choix des livres.
02:58L'expo est protégée par deux œuvres de deux artistes
03:01qui ont fait énormément de couverture dans leur vie,
03:03au moins 300 chacun, qui sont Kelec et Nicolet.
03:07Donc, j'ai pu avoir par Nicolet une œuvre de Kelec et une œuvre de Nicolet,
03:12qui fonctionnent comme des anges supplémentaires à l'ange de la galerie.
03:17Et l'expo est également accompagnée par deux textes,
03:20l'un sur les livres perdus de François Angéliet
03:23et l'un sur l'art de la couverture de Jean-Pierre Dionnet.
03:25Des livres qui n'ont pas été écrits, qui ont juste été rêvés.
03:29Donc ça, c'est vraiment une très belle idée, très poétique.
03:33Donc voilà, moi, il m'a...
03:34Choisir Rimbaud en plus, c'est cool, c'est très beau.
03:38Donc voilà, bien sûr, tout de suite, j'ai accepté.
03:41Votre œuvre est derrière vous ? Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?
03:44C'est un peu Rimbaud-Tintin, qui est sur le fleuve.
03:51Qui était un peu une couverture de Tintin, c'est pour ça.
03:54D'ailleurs, il y a le fantôme de Tintin derrière, qui est là.
03:59Et Rimbaud, avec une pagaie qui est vivante.
04:05Le fleuve est déjà très scintillant et bizarre.
04:08Donc là, il y a un esprit qui le suit.
04:10Justement, il y a la chasse spirituelle.
04:12Il y a l'esprit d'une fée aussi qui est là.
04:15Puis tous les petits esprits dans le bois.
04:17Mais il y a quand même un chat, parce que moi, j'aime les chats.
04:20Et voilà, donc c'est ça.
04:22Dans des forêts un peu magiques et mystérieuses.
04:26Vous disiez que vous étiez contentes qu'on vous ait choisi Rimbaud.
04:29Pourquoi ? Vous avez quel rapport avec ce poète ?
04:31J'aime beaucoup Rimbaud.
04:32C'est pas...
04:33Si c'est un des poètes préférés, c'est peut-être pas le plus.
04:36Mais si, il fait partie quand même du...
04:38C'est le poète ado, vraiment, qui a écrit que quand il avait 16 ans.
04:43Et après, plus jamais.
04:46Et des poésies qui sont encore toujours là, qui sont toujours merveilleuses.
04:50Donc c'est sûr que c'est un grand poète français.
04:54Et justement, je suis fière d'être française pour ça.
04:56Grâce à des gens comme Rimbaud, Baudelaire, Genet, Desnos et plein d'autres.
05:03Là, il y a un bon côté de la France.
05:05Il n'y a pas que la France qui craint, quoi.
05:09Du Front National et compagnie.
05:10Il y a aussi cette France-là.
05:12Des artistes qui est importante.
05:14De l'humanité, justement.
05:16En fait, le livre s'intitule « Ulysse blessé par une épine ».
05:19Donc Sophocle a écrit la suite de l'histoire d'Ulysse.
05:22Après Homère, Ulysse est censé...
05:24Enfin, Homère avait décrit une histoire où Ulysse rentrait chez lui à Ithac.
05:29Retrouver sa femme qui a attendu pendant deux longues années.
05:32On ne sait pas combien.
05:33Et voilà.
05:34Et avoir vécu une happy end.
05:38Mais en fait, non.
05:39Parce que Sophocle revient après.
05:40Et il tue Ulysse avec son fils.
05:43Enfin, c'est son fils qui revient.
05:44Le fils qu'il a eu avec Circé.
05:46Donc la magicienne qu'il a rencontrée.
05:49Et voilà.
05:50Donc fin d'une cosmogonie.
05:52Fin d'une civilisation.
05:54Fin de la verticalité.
05:57Mort des héros.
05:59Voilà.
05:59J'ai un goût assez prononcé pour la tragédie.
06:02Et là, il s'agissait de Sophocle.
06:04Donc c'était parfait.
06:06En plus, il s'agissait de faire une image pour un livre que je n'ai pas lu.
06:10Donc ça m'a fait d'autant plus plaisir.
06:12Parce que ça donne une espèce de liberté d'imaginer l'histoire.
06:16On a quand même des fragments.
06:18Mais on peut...
06:19Voilà.
06:19C'était très amusant.
06:20Je travaille à la plume.
06:22Et puis j'aime bien tremper mon dessin dans de la cire d'abeille à la fin.
06:25Pour vraiment figer.
06:27Parce que j'ai quand même des obsessions.
06:28J'ai tendance à revenir sur le dessin, à noircir, etc.
06:31Et ça, ça me permet vraiment de m'arrêter là.
06:33Ensuite, c'est peut-être des obsessions.
06:35J'ai du mal à parler de...
06:37Je ne sais pas.
06:37Enfin, je ne sais pas ce qui...
06:39J'ai peut-être des obsessions récurrentes qui reviennent.
06:42J'aime beaucoup dessiner des corps.
06:43Je suis quand même...
06:44J'ai été fascinée petite par cette espèce d'imagerie...
06:50Enfin, chrétienne.
06:51Parce qu'on allait à l'église.
06:53Mes parents m'amenaient à l'église petite.
06:55Et j'étais vraiment fascinée par cette espèce de symétrie,
06:58regard vide, comme ça, des images, des personnages.
07:03Donc je pense que ça, c'est des choses qui...
07:05Je ne sais pas, que je fais peut-être ou qui traversent ce que je fais.
07:08Et je trouve que c'est une exposition très joyeuse.
07:10Je suis très, très heureuse d'être là.
07:12Je trouve que c'est très hétéro...
07:13Enfin, c'est très différent.
07:15Il y a une diversité.
07:16En même temps, il y a quelque chose qui se communique comme ça,
07:19entre les œuvres.
07:22C'est joyeux.
07:23En même temps, c'est très inspirant.
07:26Là, on est à côté d'une œuvre de Scott Batty.
07:29Est-ce que vous pouvez nous en dire un mot ?
07:31Scott Batty, c'est un artiste que je connais et que j'aime depuis plus de 15 ans.
07:36Il est peintre.
07:37Il fait des collages.
07:39Il chante.
07:40Il écrit des poèmes.
07:41Il écrit aussi des nouvelles.
07:44Le groupe avec lequel il joue en ce moment s'appelle Larrings and Clow.
07:49Et Scott, pour Scott, j'ai pensé à la grande révélation
07:52qui est attribuée à Simon le magicien,
07:54qui est donc le texte du premier agnostique
07:57et dont on parle dans les ouvrages qui sont des réfutations des agnostiques.
08:02Donc, Irène et de Lyon, Épipha, Nippolyte parlent tous de la grande révélation
08:07qui était supposée être l'évangile de Simon le magicien.
08:10Je pensais que ça fonctionnait bien avec l'univers de Scott et son collage est si beau
08:14que ça dépasse même ce que j'en pensais.
08:18En accord avec Paco, on s'est dit que ce serait mieux que j'ai un regard sur l'ensemble
08:23des œuvres.
08:25D'une part parce que beaucoup de ces artistes qui sont exposés,
08:29je les ai photographiés, je les connais pour certains depuis 20 ans, voire plus.
08:33Et comme je fais un travail qui s'appelle « Artiste peint »
08:36que j'ai commencé il y a presque 7-8 ans,
08:40je trouvais que c'était l'occasion de le montrer,
08:45sans trop dévoiler le travail, de le montrer utilement.
08:50Et je suis parti sur l'idée d'un photomontage
08:53comme une sorte de cabinet de curiosité ou de musée imaginaire.
08:58D'ailleurs, j'appelle ça « Musée imaginaire des auteurs de la bibliothèque de Babylone ».
09:03J'ai passé beaucoup de temps à remplacer les tableaux d'origine
09:08par mes photos d'artistes peints
09:10et aussi les œuvres des artistes qui sont exposées ici à la galerie
09:16de manière à ce qu'on puisse avoir une vision de la totalité de ce qui est exposé.
09:22Ça tient aussi à tout le positionnement de cette galerie,
09:25à tout le travail et à toute la mission de cette galerie
09:28qui a été quand même très largement pensée et rodée maintenant depuis 8 ans.
09:33L'idée étant au départ, avec un mot qui m'a valu quelques ricanements,
09:39mais que je continue à revendiquer et que je vois se répandre un peu partout,
09:43qui était l'idée d'un réenchantement du monde.
09:46Et en me disant, pour aller très vite,
09:49qu'aujourd'hui l'art appartenait à des sphères extrêmement élitistes,
09:53soit sur le plan économique, soit sur le plan intellectuel,
09:56mais au fond, perdait une de ces vocations majeures, à mes yeux en tout cas,
10:01qui était d'être en contact avec le monde, de renvoyer des choses au monde.
10:04Et quand je dis le monde, c'est tout le monde.
10:06D'où le choix de cet endroit rue Daguerre et de cet espace assez poétique.
10:10D'où le choix aussi de cet emblème de l'ange qui veille sur cette galerie.
10:15Et d'où le choix des artistes qui sont tous des artistes vivants,
10:20des artistes qui travaillent aujourd'hui,
10:22et qui ont globalement comme caractéristique commune
10:24d'avoir pris des positions esthétiques, pas négociables jamais,
10:29et des positions politiques pas négociables jamais,
10:32en particulier avec le marché de l'art,
10:33en particulier avec un certain nombre de grands sujets comme cela.
10:37Donc du coup, c'est un peu une gageure,
10:38où à la fois c'est une galerie,
10:40c'est-à-dire on présente des expositions,
10:42les oeuvres sont à la vente au fond,
10:45mais les ventes des oeuvres permettent à des artistes de tenir,
10:48permettent à la galerie de tenir aussi,
10:50et finalement créent cette espèce d'état d'esprit
10:53qui fait que cette galerie est un lieu où on vient,
10:55mais où on reste, où on revient,
10:57et où il y a une qualité néanmoins de la programmation
11:00et surtout des oeuvres présentées qui est réelle, je crois,
11:05et en même temps qui veille toujours à ce que des oeuvres soient très accessibles
11:09sur le plan économique,
11:11c'est-à-dire que tout le monde puisse acquérir,
11:12ou presque tout le monde,
11:14une oeuvre, la plupart du temps d'ailleurs originale,
11:17à un prix raisonnable,
11:18et en même temps où les artistes puissent présenter chaque fois,
11:21parce que c'est une autre caractéristique,
11:23leurs tout derniers travaux.
11:25ghost of a dream,
11:29dream of a ghost.