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  • il y a 1 semaine
Rencontre avec Sylvestre Meinzer, la réalisatrice de ce documentaire qui revient sur le "crime judiciaire" dont a été victime en 1910 Jules Durand, ouvrier charbonnier et leader syndical havrais. Ce dernier a perdu la tête après qu'une machination ait conduit la "justice" à le condamner à mort. Un siècle après cette affaire dont les coupables n'ont jamais été poursuivis, la cinéaste est allée sonder les mémoires de personnes et de lieux en lien avec cet homme pour approcher les enjeux (très contemporains) qui sous-tende sa terrible histoire : relégation de la mémoire ouvrière, justice de classe, répression syndicale, conséquences de l’enfermement, regard sur la folie…

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Transcription
00:03Le 28 novembre 1910, chers parents, après un abattement de quelques jours, la force me revient, car l'innocence est
00:10en moi.
00:11Mes accusateurs ont triomphé, mais mon avocat Coty tient dans ses mains tout ce qui peut démontrer que je suis
00:15victime de fausses accusations.
00:18Ce cas de particulier dans l'affaire de Jules Durand, c'est que c'est pas seulement une erreur judiciaire,
00:25c'est un crime judiciaire, comme l'affaire Dreyfus.
00:31– Sylvestre Meuser, bonjour. – Bonjour.
00:34– Vous êtes la réalisatrice de « Mémoire d'un condamné » que l'on peut voir au cinéma depuis
00:38le 1er novembre.
00:40Alors, dans ce film tourné au Havre, vous évoquez la mémoire de Jules Durand, ce syndicaliste victime d'un complot
00:46qu'il a mené en prison, puis à la folie.
00:48Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu de l'histoire de cet homme ?
00:51– Alors, Jules Durand, c'était effectivement un syndicaliste du Havre, charbonnier sur le port, qui venait de monter le
01:00syndicat des charbonniers, des dockers charbonniers,
01:03et qui, suite à l'introduction d'une grosse machine qui faisait le travail des ouvriers, a demandé une compensation
01:13de salaire qui n'a pas du tout été acceptée.
01:18Et il a organisé une grève pendant trois semaines, en août 1910, qui a bloqué le port.
01:24Et cette grève posait problème pour la Compagnie Générale Transatlantique, qui a organisé une machination contre lui,
01:32qui a payé, qui a soudoyé des charbonniers qui n'étaient pas grévistes, les jaunes, pour condamner Jules Durand suite
01:40à une rixe qui s'était passée sur le port
01:43entre des ouvriers alcooliques, qui n'avaient absolument rien à voir avec lui, mais ça a été l'occasion pour
01:49la Compagnie Générale Transatlantique
01:53de dénoncer cet organisateur de grève en disant qu'il avait organisé ce crime.
02:00Et c'est une histoire qui a progressivement pris une ampleur catastrophique, parce que cette machination a extrêmement bien fonctionné.
02:11Et Jules Durand a été incarcéré, puis le 25 novembre 1910, il a été condamné dans un procès, condamné à
02:20la peine de mort.
02:22Voilà, c'est une histoire tragique, parce que suite à cette condamnation, Jules Durand en prison a perdu la tête,
02:31il est progressivement devenu fou.
02:34Et malgré une grosse mobilisation ouvrière de la Ligue des droits de l'homme, Jean Jaurès, Anatole France, enfin de
02:41multiples parts et jusqu'à l'étranger,
02:43pour soutenir Jules Durand et aider à sa libération. Malgré tout, il est sorti très tard, il a passé plus
02:51de six mois en prison,
02:52dans le pavillon des condamnés à mort. Et quand il est sorti de prison, il est allé à l'asile
02:56psychiatrique.
02:57Son père lui-même l'a emmené à l'asile, près de Rouen. Et donc, bon, ça a fini de
03:03manière terrible, puisqu'il est mort à l'asile psychiatrique en 1926.
03:08Ici vécu Jules Durand, 1880-1926. C'était un ouvrier charbonnier sur le port du Havre, syndicaliste, accusé à tort
03:18de complicité, de meurtre.
03:20Il fut condamné à mort, puis, gracié, il a laissé sa santé. Son procès qualifié d'affaire Dreyfus, du monde
03:30du travail, déclencha une compagne internationale en sa faveur.
03:37Malgré les soutiens, malgré tout ce qui a pu se mettre en place, il a été gracié assez tard, et
03:45surtout, il en sentait encore plus tard,
03:47sans que ceux qui avaient mis en place cette machination n'aient jamais été condamnés.
03:51Effectivement, alors on dit le Dreyfus des ouvriers. Effectivement, Dreyfus a été condamné parce que juif.
03:59Jules Durand a été condamné parce que syndicaliste. Mais la mobilisation qui s'est passée en faveur de Jules Durand
04:07s'est passée après le procès.
04:08Il n'y a pas eu de mobilisation avant. Une fois qu'il a été arrêté et incarcéré, je pense
04:14que personne n'a pris la mesure de cet acharnement des patrons contre Jules Durand.
04:19Et donc, après le procès, après la condamnation à mort, effectivement, là, il y a une grosse montée de cette
04:26mobilisation.
04:27Mais c'est seulement en juin 1918 qu'il a été vraiment innocenté.
04:34Et effectivement, ceux qui ont organisé cette machination patronale et tous les ouvriers aussi qui ont dénoncé Jules Durand
04:44et qui ont dit qu'ils avaient été payés par la compagnie n'ont pas été jugés.
04:51Et surtout, les responsables de la machination, notamment Ducrot, qui était directeur de la compagnie, n'ont pas été jugés.
04:59C'était 1918, la guerre. Voilà. Ils ont... Et il reste quand même... Cette mémoire, cette histoire reste très forte.
05:08Et quelque part, elle n'est pas terminée, quoi. Il y a encore du chemin à faire. Comme dit un
05:14juge dans le film, il y a du chemin à faire, quoi.
05:16Est-ce que le fait que le dossier médical, que les archives de ce procès aient disparu, a été une
05:22de vos motivations pour, justement, aller chercher, vous, et en faire un film ?
05:26Oui. C'était à la fois la difficulté et l'intérêt curieux de ma démarche. C'est-à-dire qu
05:33'il n'y a pas d'archives, effectivement.
05:36Elles ont bizarrement disparu, ces archives. Bizarrement. Enfin, on sait qu'elles ont été confisquées.
05:42Elles n'arrangeaient pas. Elles posaient problème, sans doute. Mais du coup, sur quoi s'appuyer ?
05:46Alors, il y avait deux portraits de Jules Durand, avant sa condamnation, en homme libre, militant, même bien habillé, peut
05:55-être à l'occasion d'un mariage, quelque chose comme ça.
05:57Et puis, une photo de lui, rasé, qui vit dans les conditions difficiles de l'asile.
06:04Donc, j'avais ces deux portraits. Et je suis allée voir les différents protagonistes, qui sont des gens que Jules
06:10Durand aurait pu rencontrer à son époque, dans le milieu ouvrier, syndical, justice, etc.
06:16Et je leur demandais, en fait, qu'est-ce qui s'est passé entre ces deux images ?
06:20Racontez-moi l'histoire de Jules Durand, mais aussi racontez-la de votre point de vue, c'est-à-dire
06:26dans votre rapport aux questions du travail, aux questions de la justice de classe et à la ville aussi,
06:33puisque la ville est une sorte de mémoire avec ses habitants, avec ses bâtiments et aussi ce qui a été
06:40démoli.
06:41Enfin, toute cette histoire de la ville compte beaucoup dans l'histoire de Jules Durand.
06:46Donc, entre le visuel avec l'évolution des quartiers, les personnages que je rencontre et toutes ces ambiances autour de
06:57la mémoire aussi,
06:59j'ai tissé quelque chose qui raconte Jules Durand et qui parle aussi d'aujourd'hui quand même.
07:05Et qui parle aussi des institutions d'aujourd'hui.
07:07La justice, bien sûr, avec l'intervention d'un juge qui interroge cette affaire et d'un avocat, maître Henri
07:14Leclerc,
07:14qui lui interroge comment Jules Durand a pu être défendu ou pas, en l'occurrence par René Cotille.
07:22Et puis l'institution aussi qui est la prison, où vous avez fait parler non seulement les personnes, mais les
07:27lieux.
07:28Oui. Oui. La prison, c'est effectivement assez impressionnant parce que j'ai filmé la démolition de la prison d
07:36'Anton qui était au centre ville du Havre
07:38et dans laquelle transpirait quelque chose de cette histoire-là, puisque c'est aussi la prison où Jules Durand avait
07:45été incarcérée.
07:46Et un ancien prisonnier a été embauché par l'entreprise de démolition pour taper sur les murs.
07:55Et dès qu'il m'a vue avec la caméra, il m'a amenée dans les différents lieux de la
08:00prison et il m'a raconté les conditions d'incarcération.
08:03Donc c'est vrai qu'il y avait tout le temps des parallèles. Effectivement, il y avait la loi travail.
08:08J'ai filmé les manifestations que j'ai intégrées dans le film et bon, voilà, c'est toujours des questions
08:15qui se posent aujourd'hui.
08:17Et à la lumière de ce qui s'est passé du temps de Jules Durand, j'ai essayé de raconter
08:23comment on le ressent,
08:27à quel point c'est contemporain aussi, en fait, les choses se reproduisent finalement.
08:33Il y a aussi l'intime qui est très présent dans ce film.
08:36Vous êtes allé dans sa maison, vous avez retrouvé le lieu où il vivait, les gens qui y habitent,
08:43comment ces gens ont retrouvé qu'il y a une chaussure, qu'il y a un t-shirt,
08:46donc des choses très très proches du corps de cet homme.
08:49Vous avez retrouvé aussi sa petite fille qui parle du déni qu'il y a eu dans la famille
08:54par rapport à la folie de cet homme qui était vécu comme honteuse.
08:58Et là, encore une fois, on voit la double peine qu'il a subie, c'est-à-dire une peine
09:03de prison injustifiée,
09:05une condamnation injustifiée.
09:06Et ensuite, il a été quasiment la honte de sa famille alors que c'était quand même un héros.
09:11Oui, voilà, c'est tout à fait la difficulté, en fait, du point de vue familial,
09:18de vivre avec cet héritage qui est un héritage, parce que Jules Durand, c'est un héros du syndicalisme,
09:24qui s'est battu pour améliorer la cause des ouvriers.
09:27Et en même temps, c'est le martyr.
09:30Et quand il a été condamné à mort, en fait, il attendait, enfin, sa femme attendait,
09:36sa compagne attendait un enfant, Julia Carrouge.
09:39Et donc cet enfant est né juste avant qu'il soit libéré.
09:44Et il n'a pas prêté attention, il était déjà en train de devenir fou à cet enfant.
09:50Et Juliette, la fille de Jules Durand, a été élevée par la grand-mère,
09:54qui l'a élevée sans lui raconter son histoire, dans le déni, en lui changeant son prénom.
10:01Juliette s'est appelée Lucienne.
10:04Et elle a appris dans la cour de l'école qu'elle était la fille d'un condamné à mort,
10:07ce qui est un traumatisme, évidemment.
10:10Et bon, c'est une femme qui a vécu toujours de manière très difficile dans son rapport à la réalité.
10:16Et c'est seulement en 1961, avec la pièce d'Armance à la Crouge, Boulevard Durand,
10:21qu'elle a enfin compris qu'elle était la fille de Jules Durand et ce que c'était cette histoire
10:26exactement.
10:28Donc c'est à la fois, en racontant l'histoire de Jules Durand,
10:32il y a énormément de différentes approches et l'approche familiale sur cet héritage est effectivement très forte.
10:40Et concernant la maison de Jules Durand,
10:43ce qui était merveilleux quelque part, c'est que j'allais voir quelqu'un que je connaissais,
10:48je savais qu'il allait pouvoir témoigner de cette histoire,
10:51et à sa place, parce que cette personne était morte,
10:54il y avait un enfant, une famille avec des enfants,
10:57qui m'ont conduit dans la maison, qui m'ont montré où est-ce qu'il avait pu habiter,
11:03et qui du coup, ça devenait très incarné,
11:05parce qu'eux-mêmes, avec leur regard d'enfant et d'innocent quelque part,
11:10pouvaient témoigner de cette histoire qui était forte et qui est forte dans la mémoire populaire,
11:16enfin dans la mémoire de ces quartiers.
11:19Donc il y a toujours des surprises dans les tournages,
11:23et ça s'en était un qui était aussi un cadeau qui est intéressant.
11:28– Et alors est-ce que vous avez pu montrer déjà le film au Havray ?
11:32Parce que ça a été bien sûr le cadre de votre tournage,
11:35vous montrez la ville, vous montrez le port, vous montrez les bateaux,
11:38c'est un film aussi qui replonge dans cette ambiance qui n'a peut-être pas tellement changé d'ailleurs.
11:44Vous montrez des photos d'époque, mais à la fois cette immensité des quais,
11:50des conteneurs, des gros bateaux, c'est toujours un petit peu la même.
11:54Est-ce que les Havray se sont reconnus dans ce film ?
11:57– Ils se sont reconnus dans le film, et c'est au même au-delà du Havre,
12:04je l'ai présenté récemment près d'Avignon, il y a quelques jours,
12:08et là il y avait des dockers qui m'ont dit, on s'est reconnus complètement,
12:11même si on n'est pas du Havre.
12:15En fait ce qui a changé, c'est effectivement le rapport à cette mémoire ouvrière dans ces quartiers,
12:22puisque les municipalités actuelles de droite essayent de balayer cette mémoire,
12:29qui est une mémoire rouge, mais ce qui n'a pas changé, c'est le fait que cette histoire compte.
12:36Et effectivement, de le montrer au Havre, c'est toujours très intense,
12:40parce qu'il y a une réception très forte,
12:44et même le chiffon rouge qui est chanté à la fin est repris dans la salle,
12:48c'est très très beau.
12:51En même temps, c'est étonnant, parce qu'il y a toujours des gens, des dockers, des ouvriers,
12:55toutes sortes de personnes qui parlent en playback dans la salle pour raconter
12:59« oui, oui, c'est vrai, c'est ça, oui, les conteneurs, là je connais, machin ».
13:03Donc c'est des séances, ça a toujours été assez merveilleux,
13:07et aussi de voir que le film correspond à quelque chose qui fait sens pour eux, c'est très fort.
13:15Et demain, nos matins chanteront
13:21Compagnons de colère, compagnons de combat
13:27Toi que l'on faisait perdre, toi qui ne comptais pas
13:33Tu vas pouvoir enfin le porter
13:38Le chiffon rouge de la liberté
13:43Car le monde sera
13:45Ce que tu le feras
13:48Un amour de justice et de joie

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