00:03Le 28 novembre 1910, chers parents, après un abattement de quelques jours, la force me revient, car l'innocence est
00:10en moi.
00:11Mes accusateurs ont triomphé, mais mon avocat Coty tient dans ses mains tout ce qui peut démontrer que je suis
00:15victime de fausses accusations.
00:18Ce cas de particulier dans l'affaire de Jules Durand, c'est que c'est pas seulement une erreur judiciaire,
00:25c'est un crime judiciaire, comme l'affaire Dreyfus.
00:31– Sylvestre Meuser, bonjour. – Bonjour.
00:34– Vous êtes la réalisatrice de « Mémoire d'un condamné » que l'on peut voir au cinéma depuis
00:38le 1er novembre.
00:40Alors, dans ce film tourné au Havre, vous évoquez la mémoire de Jules Durand, ce syndicaliste victime d'un complot
00:46qu'il a mené en prison, puis à la folie.
00:48Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu de l'histoire de cet homme ?
00:51– Alors, Jules Durand, c'était effectivement un syndicaliste du Havre, charbonnier sur le port, qui venait de monter le
01:00syndicat des charbonniers, des dockers charbonniers,
01:03et qui, suite à l'introduction d'une grosse machine qui faisait le travail des ouvriers, a demandé une compensation
01:13de salaire qui n'a pas du tout été acceptée.
01:18Et il a organisé une grève pendant trois semaines, en août 1910, qui a bloqué le port.
01:24Et cette grève posait problème pour la Compagnie Générale Transatlantique, qui a organisé une machination contre lui,
01:32qui a payé, qui a soudoyé des charbonniers qui n'étaient pas grévistes, les jaunes, pour condamner Jules Durand suite
01:40à une rixe qui s'était passée sur le port
01:43entre des ouvriers alcooliques, qui n'avaient absolument rien à voir avec lui, mais ça a été l'occasion pour
01:49la Compagnie Générale Transatlantique
01:53de dénoncer cet organisateur de grève en disant qu'il avait organisé ce crime.
02:00Et c'est une histoire qui a progressivement pris une ampleur catastrophique, parce que cette machination a extrêmement bien fonctionné.
02:11Et Jules Durand a été incarcéré, puis le 25 novembre 1910, il a été condamné dans un procès, condamné à
02:20la peine de mort.
02:22Voilà, c'est une histoire tragique, parce que suite à cette condamnation, Jules Durand en prison a perdu la tête,
02:31il est progressivement devenu fou.
02:34Et malgré une grosse mobilisation ouvrière de la Ligue des droits de l'homme, Jean Jaurès, Anatole France, enfin de
02:41multiples parts et jusqu'à l'étranger,
02:43pour soutenir Jules Durand et aider à sa libération. Malgré tout, il est sorti très tard, il a passé plus
02:51de six mois en prison,
02:52dans le pavillon des condamnés à mort. Et quand il est sorti de prison, il est allé à l'asile
02:56psychiatrique.
02:57Son père lui-même l'a emmené à l'asile, près de Rouen. Et donc, bon, ça a fini de
03:03manière terrible, puisqu'il est mort à l'asile psychiatrique en 1926.
03:08Ici vécu Jules Durand, 1880-1926. C'était un ouvrier charbonnier sur le port du Havre, syndicaliste, accusé à tort
03:18de complicité, de meurtre.
03:20Il fut condamné à mort, puis, gracié, il a laissé sa santé. Son procès qualifié d'affaire Dreyfus, du monde
03:30du travail, déclencha une compagne internationale en sa faveur.
03:37Malgré les soutiens, malgré tout ce qui a pu se mettre en place, il a été gracié assez tard, et
03:45surtout, il en sentait encore plus tard,
03:47sans que ceux qui avaient mis en place cette machination n'aient jamais été condamnés.
03:51Effectivement, alors on dit le Dreyfus des ouvriers. Effectivement, Dreyfus a été condamné parce que juif.
03:59Jules Durand a été condamné parce que syndicaliste. Mais la mobilisation qui s'est passée en faveur de Jules Durand
04:07s'est passée après le procès.
04:08Il n'y a pas eu de mobilisation avant. Une fois qu'il a été arrêté et incarcéré, je pense
04:14que personne n'a pris la mesure de cet acharnement des patrons contre Jules Durand.
04:19Et donc, après le procès, après la condamnation à mort, effectivement, là, il y a une grosse montée de cette
04:26mobilisation.
04:27Mais c'est seulement en juin 1918 qu'il a été vraiment innocenté.
04:34Et effectivement, ceux qui ont organisé cette machination patronale et tous les ouvriers aussi qui ont dénoncé Jules Durand
04:44et qui ont dit qu'ils avaient été payés par la compagnie n'ont pas été jugés.
04:51Et surtout, les responsables de la machination, notamment Ducrot, qui était directeur de la compagnie, n'ont pas été jugés.
04:59C'était 1918, la guerre. Voilà. Ils ont... Et il reste quand même... Cette mémoire, cette histoire reste très forte.
05:08Et quelque part, elle n'est pas terminée, quoi. Il y a encore du chemin à faire. Comme dit un
05:14juge dans le film, il y a du chemin à faire, quoi.
05:16Est-ce que le fait que le dossier médical, que les archives de ce procès aient disparu, a été une
05:22de vos motivations pour, justement, aller chercher, vous, et en faire un film ?
05:26Oui. C'était à la fois la difficulté et l'intérêt curieux de ma démarche. C'est-à-dire qu
05:33'il n'y a pas d'archives, effectivement.
05:36Elles ont bizarrement disparu, ces archives. Bizarrement. Enfin, on sait qu'elles ont été confisquées.
05:42Elles n'arrangeaient pas. Elles posaient problème, sans doute. Mais du coup, sur quoi s'appuyer ?
05:46Alors, il y avait deux portraits de Jules Durand, avant sa condamnation, en homme libre, militant, même bien habillé, peut
05:55-être à l'occasion d'un mariage, quelque chose comme ça.
05:57Et puis, une photo de lui, rasé, qui vit dans les conditions difficiles de l'asile.
06:04Donc, j'avais ces deux portraits. Et je suis allée voir les différents protagonistes, qui sont des gens que Jules
06:10Durand aurait pu rencontrer à son époque, dans le milieu ouvrier, syndical, justice, etc.
06:16Et je leur demandais, en fait, qu'est-ce qui s'est passé entre ces deux images ?
06:20Racontez-moi l'histoire de Jules Durand, mais aussi racontez-la de votre point de vue, c'est-à-dire
06:26dans votre rapport aux questions du travail, aux questions de la justice de classe et à la ville aussi,
06:33puisque la ville est une sorte de mémoire avec ses habitants, avec ses bâtiments et aussi ce qui a été
06:40démoli.
06:41Enfin, toute cette histoire de la ville compte beaucoup dans l'histoire de Jules Durand.
06:46Donc, entre le visuel avec l'évolution des quartiers, les personnages que je rencontre et toutes ces ambiances autour de
06:57la mémoire aussi,
06:59j'ai tissé quelque chose qui raconte Jules Durand et qui parle aussi d'aujourd'hui quand même.
07:05Et qui parle aussi des institutions d'aujourd'hui.
07:07La justice, bien sûr, avec l'intervention d'un juge qui interroge cette affaire et d'un avocat, maître Henri
07:14Leclerc,
07:14qui lui interroge comment Jules Durand a pu être défendu ou pas, en l'occurrence par René Cotille.
07:22Et puis l'institution aussi qui est la prison, où vous avez fait parler non seulement les personnes, mais les
07:27lieux.
07:28Oui. Oui. La prison, c'est effectivement assez impressionnant parce que j'ai filmé la démolition de la prison d
07:36'Anton qui était au centre ville du Havre
07:38et dans laquelle transpirait quelque chose de cette histoire-là, puisque c'est aussi la prison où Jules Durand avait
07:45été incarcérée.
07:46Et un ancien prisonnier a été embauché par l'entreprise de démolition pour taper sur les murs.
07:55Et dès qu'il m'a vue avec la caméra, il m'a amenée dans les différents lieux de la
08:00prison et il m'a raconté les conditions d'incarcération.
08:03Donc c'est vrai qu'il y avait tout le temps des parallèles. Effectivement, il y avait la loi travail.
08:08J'ai filmé les manifestations que j'ai intégrées dans le film et bon, voilà, c'est toujours des questions
08:15qui se posent aujourd'hui.
08:17Et à la lumière de ce qui s'est passé du temps de Jules Durand, j'ai essayé de raconter
08:23comment on le ressent,
08:27à quel point c'est contemporain aussi, en fait, les choses se reproduisent finalement.
08:33Il y a aussi l'intime qui est très présent dans ce film.
08:36Vous êtes allé dans sa maison, vous avez retrouvé le lieu où il vivait, les gens qui y habitent,
08:43comment ces gens ont retrouvé qu'il y a une chaussure, qu'il y a un t-shirt,
08:46donc des choses très très proches du corps de cet homme.
08:49Vous avez retrouvé aussi sa petite fille qui parle du déni qu'il y a eu dans la famille
08:54par rapport à la folie de cet homme qui était vécu comme honteuse.
08:58Et là, encore une fois, on voit la double peine qu'il a subie, c'est-à-dire une peine
09:03de prison injustifiée,
09:05une condamnation injustifiée.
09:06Et ensuite, il a été quasiment la honte de sa famille alors que c'était quand même un héros.
09:11Oui, voilà, c'est tout à fait la difficulté, en fait, du point de vue familial,
09:18de vivre avec cet héritage qui est un héritage, parce que Jules Durand, c'est un héros du syndicalisme,
09:24qui s'est battu pour améliorer la cause des ouvriers.
09:27Et en même temps, c'est le martyr.
09:30Et quand il a été condamné à mort, en fait, il attendait, enfin, sa femme attendait,
09:36sa compagne attendait un enfant, Julia Carrouge.
09:39Et donc cet enfant est né juste avant qu'il soit libéré.
09:44Et il n'a pas prêté attention, il était déjà en train de devenir fou à cet enfant.
09:50Et Juliette, la fille de Jules Durand, a été élevée par la grand-mère,
09:54qui l'a élevée sans lui raconter son histoire, dans le déni, en lui changeant son prénom.
10:01Juliette s'est appelée Lucienne.
10:04Et elle a appris dans la cour de l'école qu'elle était la fille d'un condamné à mort,
10:07ce qui est un traumatisme, évidemment.
10:10Et bon, c'est une femme qui a vécu toujours de manière très difficile dans son rapport à la réalité.
10:16Et c'est seulement en 1961, avec la pièce d'Armance à la Crouge, Boulevard Durand,
10:21qu'elle a enfin compris qu'elle était la fille de Jules Durand et ce que c'était cette histoire
10:26exactement.
10:28Donc c'est à la fois, en racontant l'histoire de Jules Durand,
10:32il y a énormément de différentes approches et l'approche familiale sur cet héritage est effectivement très forte.
10:40Et concernant la maison de Jules Durand,
10:43ce qui était merveilleux quelque part, c'est que j'allais voir quelqu'un que je connaissais,
10:48je savais qu'il allait pouvoir témoigner de cette histoire,
10:51et à sa place, parce que cette personne était morte,
10:54il y avait un enfant, une famille avec des enfants,
10:57qui m'ont conduit dans la maison, qui m'ont montré où est-ce qu'il avait pu habiter,
11:03et qui du coup, ça devenait très incarné,
11:05parce qu'eux-mêmes, avec leur regard d'enfant et d'innocent quelque part,
11:10pouvaient témoigner de cette histoire qui était forte et qui est forte dans la mémoire populaire,
11:16enfin dans la mémoire de ces quartiers.
11:19Donc il y a toujours des surprises dans les tournages,
11:23et ça s'en était un qui était aussi un cadeau qui est intéressant.
11:28– Et alors est-ce que vous avez pu montrer déjà le film au Havray ?
11:32Parce que ça a été bien sûr le cadre de votre tournage,
11:35vous montrez la ville, vous montrez le port, vous montrez les bateaux,
11:38c'est un film aussi qui replonge dans cette ambiance qui n'a peut-être pas tellement changé d'ailleurs.
11:44Vous montrez des photos d'époque, mais à la fois cette immensité des quais,
11:50des conteneurs, des gros bateaux, c'est toujours un petit peu la même.
11:54Est-ce que les Havray se sont reconnus dans ce film ?
11:57– Ils se sont reconnus dans le film, et c'est au même au-delà du Havre,
12:04je l'ai présenté récemment près d'Avignon, il y a quelques jours,
12:08et là il y avait des dockers qui m'ont dit, on s'est reconnus complètement,
12:11même si on n'est pas du Havre.
12:15En fait ce qui a changé, c'est effectivement le rapport à cette mémoire ouvrière dans ces quartiers,
12:22puisque les municipalités actuelles de droite essayent de balayer cette mémoire,
12:29qui est une mémoire rouge, mais ce qui n'a pas changé, c'est le fait que cette histoire compte.
12:36Et effectivement, de le montrer au Havre, c'est toujours très intense,
12:40parce qu'il y a une réception très forte,
12:44et même le chiffon rouge qui est chanté à la fin est repris dans la salle,
12:48c'est très très beau.
12:51En même temps, c'est étonnant, parce qu'il y a toujours des gens, des dockers, des ouvriers,
12:55toutes sortes de personnes qui parlent en playback dans la salle pour raconter
12:59« oui, oui, c'est vrai, c'est ça, oui, les conteneurs, là je connais, machin ».
13:03Donc c'est des séances, ça a toujours été assez merveilleux,
13:07et aussi de voir que le film correspond à quelque chose qui fait sens pour eux, c'est très fort.
13:15Et demain, nos matins chanteront
13:21Compagnons de colère, compagnons de combat
13:27Toi que l'on faisait perdre, toi qui ne comptais pas
13:33Tu vas pouvoir enfin le porter
13:38Le chiffon rouge de la liberté
13:43Car le monde sera
13:45Ce que tu le feras
13:48Un amour de justice et de joie