00:02Pour moi, ce qui fait vraiment le bal, c'est l'interaction entre les musiciens et les danseurs.
00:06Il n'y a pas plus émouvant, je trouve, qu'un bal de Noémie, par exemple,
00:11je ne sais pas si tu connais, qui est une accordéoniste qui est toute seule sur scène
00:14et qui nous tient, mais à un cheveu, c'est-à-dire même la moindre de ses respirations à l
00:19'accordéon,
00:19on s'arrête, on le voit dans le film, il y a des suspens, on est complètement suspendu
00:23ses moindres gestes, sa moindre respiration.
00:33C'est l'histoire d'un bal, un grand bal.
00:36Depuis plus de 27 ans, en juillet, qu'il pleuve, qu'il vent, tout sous le soleil,
00:42on danse, on danse, on danse pendant 7 jours et 8 nuits.
00:46On tourne, on transpire, on rit, on pleure, on compte les pas,
00:51on chante, on se sent seul, on virevole, on lâche, on attend,
00:56on s'agace, on joue, on vient fou.
01:09Du coup, on s'est retrouvé avec 200 heures de rush,
01:11avec des perles et des séquences magnifiques,
01:15enfin, énormément de belles choses,
01:18et qu'un film, c'est limité dans le temps.
01:21Normalement, on avait une très belle version de 7 heures,
01:25et franchement, elle tenait la route et elle était bien.
01:27Je pense que c'était une expérience un peu radicale pour les spectateurs, mais...
01:31À un moment, j'ai dû me demander pour qui je faisais le film.
01:34Le cercle du milieu, c'est le cercle des danseurs les plus, souvent les plus confirmés,
01:39puis après, plus on s'écarte, plus les gens plus timides restent sur les côtés.
01:43Et puis, t'as les gens qui sont assis sur les chaises, qui osent pas entrer dans le bal.
01:46Mais en fait, je me suis rendue compte que ce film, il fallait que je le fasse pour les gens
01:50qui étaient assis sur les chaises,
01:52et non pas pour les gens du cercle du milieu.
01:54Ce film, je le fais pour les gens qui ne connaissent pas, pour qu'ils aient envie de venir dans
01:58ce monde-là.
02:00Mais comme mon précédent film sur la communauté sourde,
02:04c'est exactement la même démarche.
02:07Je connais bien un monde, j'ai envie de l'offrir,
02:09et je fais tout pour que quelqu'un qui ne le connaît pas, qui est novice,
02:12qui n'en connaît pas les enjeux, les codes, ait envie de le visiter et d'y faire un voyage
02:17à son tour.
03:11Mon père aujourd'hui, il m'a raconté ça cette semaine,
03:15c'est le dernier petit agriculteur de son village.
03:18Aïe, voilà, mon père est un des derniers agriculteurs.
03:21Et cette ruralité, cette paysannerie, oui, elle a disparu.
03:24Alors avec elle, il y avait toutes ces danses et ces traditions populaires.
03:30Je pense pas du tout que ce soit ce monde-là qu'on reproduit aujourd'hui.
03:36Aujourd'hui, je pense que c'est totalement différent.
03:38Ma grand-mère, elle verrait les balles d'aujourd'hui.
03:41Je pense qu'elle ne reconnaîtrait absolument pas ces balles de sa jeunesse des années 30, oui, exactement.
03:50Mais on puise sans cesse dans ce répertoire de musique populaire et de dans cette tradition,
03:56grâce à des films ou à du collectage qui a été opéré à partir des années 70 et 80.
04:01Heureusement qu'il y a plein de gens qui s'y sont mis et qu'on a réussi à garder
04:06des choses.
04:06Mais si tu regardes la musique aujourd'hui, oui, il y a des racines,
04:12mais c'est que des créations et c'est que des recréations et des réécritures et des réinterprétations.
04:18Et moi, c'est ça que je trouve fantastique.
04:21Racontez les regards, le mouvement balbutiant, l'agilité, la simplicité des expérimentés,
04:28les lâcher-prise, les libertés que l'on prend, la folie douce, la grande humanité qui défile,
04:35la joie qui illumine les visages, les attentes sur les chaises, l'amour qui naît, la fatigue qui tombe,
04:44les liens qui resserrent et font tenir de goût.
04:48Racontez comment c'est différent, quand on n'ose enfin se toucher,
04:53quand on se regarde, quand on vit vraiment ensemble et que la vie pulse.
05:13Pour moi, il y a un seul problème, c'est qu'on est entre blancs au grand bal.
05:17Chaque fois, ça m'attriste parce qu'on est vraiment entre blancs.
05:19J'espère, je crois que j'ai une espèce d'envie profonde, que si mon film peut y participer un
05:26peu, j'adorerais,
05:27mais qui s'ouvre aussi à d'autres personnes et qui ne sont pas du tout de nos traditions,
05:31mais qui vivent avec nous aujourd'hui.
05:33Par exemple, chez moi, j'habite en Creuse, dans mon petit village.
05:36On a beaucoup de réfugiés qu'on accueille en ce moment.
05:38Ils viennent dans nos balles.
05:39Alors c'est génial, le premier, tu vois, on a les Soudanais qui dansent au milieu des cercles circassiens
05:44comme ils dansent au Soudan, puis au bout d'un moment, ils commencent à avoir les codes.
05:47Alors c'est hyper difficile de danser en couple, c'est très long.
05:50Il leur faut 3 ou 4 balles, mais au bout de 3 ou 4 balles,
05:53alors par exemple, les Afghans, chez nous, c'est les plus acrobales.
05:59Il n'y a plus un seul de nos balles.
06:03Moi, quand je vois ça, je me dis que c'est possible, en fait.
06:05Et c'est là qu'on me touche à l'universel.
06:06C'est ce qu'on disait tout à l'heure.
06:07C'est juste être ensemble, se toucher, retrouver, tu vois, le goût de...
06:11Mais c'est un truc tout simple, en fait.
06:13C'est du mouvement sur de la musique, ensemble.
06:16Et il y a l'histoire aussi de faire la fête.
06:19Moi, tu vois, je me suis toujours emmerdée dans les fêtes de tout le monde.
06:22Moi, se trémousser sur de la musique, sur une chaîne, tout seul, dans son coin,
06:27je n'ai jamais vraiment apprécié ça.
06:29Par contre, tu me faisais danser, voilà, 7-8 ans des danses de couple, j'ai toujours adoré.
06:33Je pense que c'est universel, ce besoin de danser et danser ensemble.