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  • il y a 11 heures
Comment expliquer une telle scène de violence au coeur même d'un des lieux les plus symboliques de l'histoire des États-Unis ? Comment les manifestants ont-il pu accéder au Capitole, mais aussi quel impact a eu la présidence de Donald Trump sur la transgression de l'acceptable en démocratie ?

Romain Huret, historien spécialiste des États-Unis et vice-président de l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess) livre à l'Humanité une analyse consécutive à l'invasion du Capitole à Washington DC.

Cette invasion est survenue mercredi soir, alors que le Congrès participait à une session destinée à valider la victoire de Joe Bien à l'élection présidentielle. Des manifestants pro-Trump, venus de tout le pays, ont pris d'assaut le Capitole américain -qui sert de siège au pouvoir législatif-, semant le chaos pendant plusieurs heures.

Plusieurs élus ont signalé une tentative de "coup d'Etat" des partisans de Trump, tandis que le nouveau président élu Joe Biden dénonce "une agression sans précédent de la démocratie américaine".

Le bilan humain s'élève à quatre morts: une femme a été blessée par un tir de la police, dans l'enceinte du Capitole. Les trois autres personnes décédées le sont "d'urgence médicale distincte", selon les termes de la police.

Interview réalisée par le journaliste Vadim Kamenka.

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Transcription
00:00Tout d'abord, pour débuter, quelle est votre réaction par rapport à ce qui s'est passé hier aux États
00:05-Unis
00:05et à cette prise du capital par les partisans de Donald Trump ?
00:11C'est une réaction non pas de surprise, parce qu'on s'y attendait,
00:15on attendait un coup d'éclat de la part des partisans de Trump,
00:18mais néanmoins les images sont assez sidérantes dans cette capitale fédérale
00:25qui est très paisible, qui est très calme, et dans une vie politique aussi,
00:30qui en général est très calme, beaucoup plus calme comme France que dans beaucoup de pays européens.
00:34Les manifestations sont très rares, les grèves sont très rares aussi aux États-Unis.
00:38On a là des scènes de violence au cœur même d'un des lieux symboliques des États-Unis,
00:46des scènes qui sont tout à fait étonnantes.
00:48Comment expliquer justement que ces partisans puissent comme ça pénétrer dans un lieu aussi symbolique que le capital en plein
00:55vol ?
00:56C'est la grande question que se posaient ce matin les médias américains et que se sont posées pendant toute
01:00la nuit.
01:01L'espace est très protégé habituellement, c'est extrêmement difficile simplement d'avoir accès à quelques centaines de mètres
01:06de cet espace extrêmement protégé.
01:10On a eu des exemples l'été dernier avec les manifestations autour de Black Lives Matter,
01:15où le cordon sanitaire et policier étaient extrêmement forts.
01:19Donc beaucoup de journalistes étaient très surpris de la facilité déconcertante
01:24avec laquelle les supporters de Trump sont entrés à l'intérieur du bâtiment.
01:29Donc là, sans doute, on en saura plus dans les jours à venir,
01:32mais c'est certain qu'il y a quelque chose de tout à fait étonnant et de déconcertant dans ce
01:35qui s'est passé hier soir.
01:37Et justement, est-ce que cet événement, qui est quand même assez historique,
01:42est-ce que ça peut laisser des traces au sein de la société américaine
01:46et au sein de cette démocratie qui leur est si chère ?
01:50Moi, je pense que ça va laisser des traces et ça va laisser une grande question
01:54sur ce qui est acceptable et non acceptable dans une démocratie.
01:59Je pense que depuis quatre ans, Trump a repoussé très loin les limites de ce qui est tolérable,
02:04de ce qui est accessoire d'une démocratie.
02:06Il a joué toujours avec les transgressions, transgressions verbales, transgressions physiques,
02:12et on voit bien l'escalade autour de cela, en poussant à la limite de ce qui est axé dans
02:21une démocratie,
02:22à savoir le refus de perdre une élection.
02:24Les conservateurs ont travaillé à la victoire et à la conquête du pouvoir,
02:30mais là, Trump a fait autre chose.
02:32Il a montré que les conservateurs pouvaient ne pas vouloir perdre le pouvoir qu'ils ont acquis.
02:37Et donc, il est allé extrêmement loin en demandant à ses manifestants d'aller dans le capital,
02:43de se montrer, d'occuper l'espace de manière tout à fait sidérante.
02:48Et ça, je pense que ça laisse vraiment, dès hier soir, il y avait un tas de sidération
02:53parmi les journalistes ou parmi les citoyens qui étaient interrogés.
02:56Et donc, si quelque chose doit rester, c'est précisément cela, c'est ce débat.
02:59Qu'est-ce qui est acceptable dans une démocratie ?
03:01Qu'est-ce qui fait un pays, une nation, un vivre-ensemble ?
03:06Et on voit très bien la difficulté, qui sera celle du futur président, Joe Biden,
03:10d'arriver à remettre du commun, à remettre du vivre-ensemble,
03:14avec des citoyens qui, visiblement, ne veulent plus vivre ensemble.
03:17Et est-ce que ça peut être inquiétant pour les semaines et mois à venir,
03:22ce genre de phénomène ?
03:25Est-ce qu'on peut s'attendre, finalement, avec un…
03:29Là, on a vu un message plutôt d'appel au canne de la part de Donald Trump
03:33il y a quelques heures.
03:35Mais est-ce que, finalement, on peut assister à d'autres phénomènes de ce type ?
03:42C'est certain.
03:43Je le rappelle souvent, le Trumpisme, Trump et le Trumpisme,
03:47ne sont pas des accidents.
03:48Ils sont racinés dans une longue histoire américaine,
03:50une histoire politique, mais aussi une histoire de violence,
03:54une histoire militaire aussi.
03:56On l'a vu hier, il y avait beaucoup d'anciens combattants.
03:59La personne qui est décédée a servi pendant 14 ans dans l'armée américaine.
04:04Je crois que la violence que le pays connaît à l'extérieur,
04:10et depuis le 11 septembre, on a multiplié les terrains d'intervention,
04:14a des conséquences aux États-Unis même.
04:17On a bien connu en Europe cette brutalisation du corps politique,
04:21la manière dont les guerres ont des conséquences à plus ou moins long terme
04:27dans la vie politique.
04:28Les historiens parlent de brutalisation du corps politique.
04:32La brutalisation, ça veut dire une rhétorique guerrière
04:34et des actes qui sont guerriers.
04:36Ils le sont d'autant plus facilement que les individus, hommes et femmes,
04:40ont appris à se battre, ont appris des pratiques guerrières
04:44et ont conservé un vocabulaire guerrier.
04:47Il y a 2 millions d'anciens combattants aux États-Unis.
04:50C'est un chiffre tout à fait colossal.
04:51On a vu hier que beaucoup étaient dans des anciens combattants.
04:54Je ne serais pas du tout surpris que ce type de manifestation,
04:58ce type d'actes violents, il y en a eu ailleurs,
05:01il y en a eu dans l'Oregon hier.
05:02Les Proud Boys ont manifesté de manière assez violente aussi.
05:06Je pense que là, on est entré dans un cycle de manifestations assez régulières
05:09et qui pourrait devenir de plus en plus violente parce que ces militants
05:14et ces militantes refusent les urnes et refusent la défaite de Donald Trump
05:19car ils pensent qu'on leur a volé leur élection
05:21et qu'on leur est en train de leur voler leur démocratie.
05:25Est-ce qu'à l'occasion de l'investiture du 20 janvier,
05:28est-ce que cette parenthèse Trump va se terminer
05:31ou au contraire, on est parti pour qu'elle marque encore les années à venir,
05:36que ce soit au sein de la vie politique et la contestation de Biden,
05:39mais aussi au sein du Parti républicain ?
05:42Il y a deux questions dans votre question.
05:46Il y a la vie politique, je pense que oui, le Trumpisme va durer.
05:5074 millions de personnes ont voté pour Trump après 4 ans de mandat
05:53et je le répète, 4 ans de mandat transgressif.
05:57Ce président a été le président le plus transgressif verbalement
06:00et dans la pratique, donc les gens savaient parfaitement pour qui il votait
06:05comme ils le savaient en partie en 2016, mais sans l'expérience du pouvoir.
06:09Là, on a eu l'expérience d'une administration Trump et on a vu le chaos
06:14qui a régné à la Maison-Blanche et à Washington pendant 4 ans.
06:18Donc la première réponse, elle est oui, ça va durer et le Trumpisme
06:22va être un élément structurant.
06:25Ensuite, il y a la question du Parti républicain.
06:26Je crois que l'épisode d'hier oblige véritablement les membres du Parti républicain
06:34à faire leur examen de conscience et à savoir s'ils sont prêts à accepter
06:37ce type de dérèglement démocratique, ce type de transgression démocratique.
06:43On a vu certains, George Bush, fils, Mitt Romney, des grandes figures du Parti républicain
06:50qui ont dit haut et fort que ces pratiques-là étaient inadmissibles
06:54et qu'il est inadmissible qu'un président invite des citoyens à se rendre
07:01dans un lieu démocratique à un moment très important du rituel de la vie politique.
07:06Donc là, il va y avoir sans doute un débat féroce au sein du Parti républicain
07:11et on verra dans les jours à venir si le Parti admet ce qui est inadmissible
07:17ou si Trump doit peut-être créer son propre parti ou des héritiers du Trumpisme.
07:23On parle beaucoup de son fils, mais il y a d'autres leaders dans tout le pays,
07:27des hommes et des femmes qui pourraient reprendre le flambeau du Trumpisme
07:29parce que je le répète, il y a beaucoup de citoyens et citoyennes
07:32qui se reconnaissent dans Donald Trump.
07:35Justement, est-ce que finalement le Trumpisme ne révèle pas les mots
07:40et la crise démocratique que subit les États-Unis, mais on pourrait aussi citer aussi la France,
07:47mais est-ce que ça ne révèle pas justement cette crise qui frappe les démocraties occidentales ?
07:52Ça la révèle, bien évidemment. Je crois qu'il y a un lien,
07:58et beaucoup de personnes l'ont montré, entre le creusement des inégalités aux États-Unis
08:04et l'émergence du Trumpisme et de ses populismes en France.
08:09On a, avec le mouvement des Gilets jaunes, un mouvement qui présente des similitudes
08:17à la fois dans les discours et dans les pratiques,
08:20les citoyens qui ne se reconnaissent plus, les corps intermédiaires qui ne se reconnaissent plus,
08:25dans leurs dirigeants, dans les élus, dans ce principe même de la représentativité
08:30qui est au cœur même de la vie politique depuis l'époque des Lumières.
08:34On a bâti les démocraties autour de cette notion de la représentativité.
08:38Hier, on a vu des citoyens qui ne croient plus à la représentativité,
08:41qui veulent une démocratie directe, qui ont voulu occuper.
08:44Et je trouve intéressant que de gauche à droite, on ait cette envie d'occuper les espaces.
08:51Et on l'a vu en France, on l'a vu dans le monde arabe, on l'a vu dans
08:55beaucoup d'endroits
08:56où il y a une envie très forte du peuple d'occuper les espaces
08:59et de rappeler que la démocratie est un bien commun
09:03et qu'il faut parfois, à certains moments de l'histoire des pays,
09:09se réapproprier ce bien commun pour se faire entendre,
09:13parce que les canaux traditionnels ne permettent plus de se faire entendre.
09:17Donc, pour répondre à votre question, je crois que la dynamique inégalitaire
09:22a très largement nourri le trumpisme et Trump a très largement instrumentalisé
09:27cette dynamique inégalitaire, puisqu'on ne peut pas dire que les inégalités
09:31se soient résorbées depuis quatre ans, qu'il est au pouvoir.
09:35J'ajouterais peut-être, et je crois que c'est un point très important,
09:38et peut-être une différence avec la France, c'est la question de la militarisation de la société.
09:43La France, heureusement, est beaucoup moins militarisée.
09:45Le nombre d'anciens combattants et le nombre de terrains d'intervention n'a rien à voir.
09:50Et je crois que c'est un point qu'on oublie souvent, vu de France,
09:54c'est que l'Amérique est un pays en guerre depuis le 11 septembre 2001.
09:57Elle est intervenue sur beaucoup, beaucoup de terrains à l'extérieur.
10:00Et ces guerres, on sait qu'elles sont extrêmement dures.
10:02Elles créent des dommages psychologiques d'une très, très grande violence.
10:07Les médecins disent qu'ils n'ont jamais vu des blessures psychologiques
10:10et physiques d'une telle nature.
10:13Et pourtant, des médecins qui travaillent dans l'armée,
10:17qui ont l'habitude des blessures de guerre.
10:20Et donc là, je crois qu'on a un peuple qui, dans certains cas,
10:24est meurtri dans sa chair, dans sa tête, dans son corps.
10:28Et ces blessures-là, à nouveau, je suis historien,
10:32donc j'ai déjà vu, j'ai déjà observé ce type de translation
10:38entre les blessures qui sont produites au combat
10:41et ce qui se passe à l'intérieur du pays quelques années plus tard.
10:46Les élus hier, certains élus ont dit, on avait l'impression,
10:48les élus qui, pour certains, sont l'ancien combattant,
10:51ont dit qu'on avait l'impression d'être à Bagdad.
10:53On avait l'impression de ne pas être à Washington, D.C., aux États-Unis.
10:56Et je crois que là, il y a sans doute peut-être,
10:58si la dynamique est la même dans beaucoup de pays,
11:02je crois que le facteur militaire et le facteur violent
11:05est sans doute très spécifique aux États-Unis
11:09et malheureusement pour le pays, puisqu'on voit bien
11:13qu'à la crise sanitaire s'ajoute désormais une crise politique
11:18extrêmement importante.
11:20Et Joe Biden a beaucoup à faire pour essayer de cicatriser
11:24les plaies des États-Unis.

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