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  • il y a 7 minutes
Depuis samedi 30 mai, finale de la Ligue des champions dont le PSG est ressorti gagnant, les médias institutionnels et les médias d’extrême droite ne titrent que sur les débordements, sur ces jeunes qui finiront par “rentrer dans vos appartements”.

Mais sur les réseaux sociaux, on voit naître un contre-discours, une réelle volonté de “dépropagander” ce récit, en mettant en avant d’autres images, témoignant d'une autre réalité : celle d’une fête populaire, gratuite, spontanée, celle de milliers de personnes qui chantaient, dansaient.

La question se pose : a-t-on encore le droit de faire la fête et surtout, la rue, et plus généralement, l’espace public appartient-il vraiment à tout le monde ?

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Transcription
00:00Depuis samedi, finale de la Ligue des Champions, dont le PSG est ressorti gagnant,
00:04les médias, institutionnels et évidemment surtout les médias d'extrême droite,
00:08ne titrent qu'autour des débordements.
00:10De ces jeunes qui finiront par rentrer dans vos appartements.
00:13Dans quelques temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements.
00:18Toujours les mêmes images, les mêmes commentaires indignés, les mêmes prophéties inquiétantes.
00:23Mais sur les réseaux sociaux, on voit aussi naître un véritable contre-discours,
00:26une réelle volonté de dé-propagander ce récit.
00:29En mettant en avant d'autres images témoignant d'une autre réalité,
00:32celle d'une fête populaire, gratuite, spontanée,
00:36celle de milliers de personnes qui dansaient, qui chantaient,
00:38celle de Mamie Mireille, notre star nationale,
00:41qui passait une merveilleuse soirée avant de se faire asperger de gaz lacrymogène.
00:46Comme quoi, ce sont toujours les mêmes qui gâchent la fête.
00:48Dans un pays où des jeunes se font taper dessus quand ils célèbrent la victoire de leur équipe de foot,
00:53quand ils se baignent dans un canal en pleine canicule,
00:56ou quand ils font la fête gratuitement dans des free-parties,
00:58une question se pose, a-t-on encore le droit de faire la fête ?
01:02Et surtout, la rue, et plus généralement l'espace public, appartient-il vraiment à tout le monde ?
01:09Première précision importante.
01:10Oui, les débordements existent et ont existé ce samedi.
01:14Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, il y aurait eu 890 interpellations.
01:18Bon, sur des centaines de milliers de personnes qui étaient dans les rues samedi.
01:21Mais, voilà, dire que les médias instrumentalisent ces débordements n'effacent pas certaines réalités.
01:26Première question qui se pose donc, comment est-ce qu'on explique cela ?
01:29Ces regroupements, on le sait, sont souvent et malheureusement le théâtre de blessures,
01:34parfois de morts, parfois d'agressions sexuelles.
01:36Il faut bien comprendre une chose, c'est que le football n'est pas un espace social neutre.
01:41Et d'ailleurs, les sociologues du sport montrent qu'il constitue un lieu privilégié de production
01:45et d'expression de certaines formes de masculinité agressive.
01:48Les compétitions sportives peuvent devenir des espaces où s'expriment des formes ritualisées de confrontation,
01:54de démonstration virile et parfois de violence.
01:56Mais attention à ne pas glisser vers une conclusion simpliste.
02:00Les hommes ne sont pas naturellement plus violents.
02:03Ils sont davantage socialisés.
02:05À cette violence, on leur apprend tôt l'idée d'être fort, de s'imposer physiquement, de répondre à la
02:09provocation.
02:10Et quand ces normes masculines rencontrent l'alcool, les logiques de groupe et l'excitation collective,
02:16les risques de débordement augmentent.
02:18Et d'ailleurs, concernant samedi, on met souvent en évidence l'espèce de contraste
02:22entre les débordements dans l'espace majoritairement masculin qui était la finale de la Ligue des Champions
02:26et le concert d'Ariana Kamoura au Stade de France, qui lui n'a connu aucun débordement.
02:31L'enjeu étant de montrer que les espaces féminins sont beaucoup moins enclins à la violence.
02:35Alors, c'est pas complètement faux, mais encore une fois, il ne faut pas tomber dans une interprétation simpliste et
02:41essentialisante.
02:42Les femmes ne sont pas naturellement plus douces ou disciplinées ou calmes.
02:47Elles sont socialisées, comme telles, encore une fois.
02:49Elles sont surtout socialisées à anticiper et à éviter le danger.
02:53Éviter certaines rues, certaines heures, adapter leurs déplacements.
02:57Elles apprennent très tôt que certains espaces publics peuvent être risqués.
03:00Et au-delà de ça, il existe une véritable exclusion symbolique des femmes dans ces espaces.
03:05Avant la finale, combien de vidéos circulaient sur les réseaux sociaux passant le même message ?
03:10Surtout les filles, si on gagne, ne venez surtout pas sur les champs samedis, hein.
03:14Un joli goût de paternalisme sous des airs de protection.
03:17Bon, maintenant que l'on a dit tout ça et que l'on comprend mieux l'apparition de ces débordements,
03:22une deuxième question se pose.
03:24Qu'est-ce qu'on fait politiquement de cette réalité ?
03:26Historiquement, il y a deux grandes réponses qui ont été apportées.
03:30La première étant la gentrification, la seconde étant la répression.
03:33Le football est un sport populaire.
03:35À sa naissance, les tribunes étaient debout, les billets étaient peu chers, voire parfois gratuits.
03:40Les stades accueillaient principalement les classes populaires.
03:42Mais à partir des années 80-90, notamment après plusieurs catastrophes et épisodes de hooliganisme,
03:48une transformation profonde s'est opérée.
03:50Place assise obligatoire, vidéosurveillance, contrôle renforcé, hausse des prix, etc.
03:55On assiste à un véritable phénomène de gentrification, d'aseptisation du public du football,
03:59excluant certaines catégories au profit d'autres, plus bourgeoises et plus disciplinées.
04:04Mais cela n'a pas fait disparaître la fête.
04:06Elle s'est juste déplacée ou plutôt renforcée dans des espaces qui restaient accessibles,
04:10c'est-à-dire dans les bars, sur les places, dans les rues, dans les espaces gratuits en fait.
04:15La rue est l'un des derniers espaces où l'on peut célébrer sans payer, sans acheter, sans réserver, sans
04:20consommer.
04:21Un des derniers espaces qui échappe, toute proportion gardée, au capitalisme.
04:26Mais c'est un espace qui est également contrôlé et investi par les fameuses forces de l'ordre.
04:30Et c'est là que je vous amène à la deuxième réponse historique, qui n'est plus la gentrification, mais
04:35la répression.
04:36Samedi, les autorités françaises avaient prévu un dispositif de sécurité exceptionnel.
04:4022 000 policiers et gendarmes, dont 8 000 seulement pour Paris et son agglomération.
04:44C'est presque 3 000 de plus que l'année dernière.
04:46Et ce qui justifie ce regain sécuritaire, c'est l'idée selon laquelle la foule serait, par essence, incontrôlable et
04:53violente.
04:53Ça, c'est une idée qui a été notamment popularisée à la fin du 19e siècle par Gustave Le Bon,
04:58et qui reste très présente dans l'imaginaire collectif.
05:01Le dircissement du maintien de l'ordre serait, selon cette idée donc, la seule manière de gérer les violences.
05:07Au risque de décevoir les fervents partisans de cette théorie, elle n'a jamais été vérifiée scientifiquement.
05:13Cette idée selon laquelle plus de policiers égale moins de violences paraît tellement évidente
05:18qu'on oublie parfois de vérifier si elle est vraie.
05:20Donc, allons voir du côté des chercheurs.
05:22Dans les années 70, une grande expérience est menée à Kansas City aux Etats-Unis.
05:27L'idée est relativement simple.
05:28Dans certains quartiers, on augmente fortement les patrues de police.
05:31Dans d'autres, on les réduit et on regarde ce qui se passe.
05:34Bah, résultat, pas grand-chose.
05:36Plus de policiers dans les rues ne signifiaient pas automatiquement moins de délits ou moins de violences.
05:41Et parfois, c'est même l'inverse.
05:43Non seulement l'intervention policière ne réduit pas toujours les tensions,
05:47mais elle peut parfois contribuer à les aggraver.
05:50L'exemple le plus connu est probablement celui de la catastrophe d'Isborough.
05:54En 1989, une gigantesque bousculade dans un stade de Sheffield
05:57entraîne la mort de 97 supporters de Liverpool.
06:01Pendant des années, une partie de la presse britannique,
06:03notamment le tabloïd The Sun, ainsi que plusieurs responsables politiques,
06:07expliquent que les supporters sont les principaux coupables.
06:09Trop ivres, trop violents, trop irresponsables.
06:12L'histoire semblait réglée.
06:13Sauf que des décennies plus tard,
06:15après un long combat mené par les familles des victimes,
06:18la justice arrive à une conclusion radicalement différente.
06:22Les morts sont le résultat en réalité de graves erreurs
06:25commises par la police et les services de secours.
06:27Les enquêteurs montrent notamment que les flux de supporters
06:30avaient été mal gérés
06:32et que les autorités avaient très largement sous-estimé la gravité de la situation.
06:36Autrement dit, pendant des années,
06:38on avait accusé la foule d'avoir provoqué une catastrophe
06:41dont elle était en réalité la principale victime.
06:43Et ça, ça amène quand même à se poser une question.
06:45Quand des milliers de personnes font la fête
06:47et qu'on répond immédiatement par des gaz d'acrymogènes,
06:50des charges ou des NAS,
06:51est-ce qu'on est sûr de désamorcer la situation
06:54ou est-ce qu'on risque parfois de mettre de l'huile sur le feu ?
06:57Parce qu'une foule n'est pas naturellement violente.
06:59Les gens réagissent à ce qu'ils voient,
07:02à ce qu'ils vivent,
07:03à la manière dont ils sont traités
07:04et lorsqu'une intervention est perçue comme injuste ou agressive,
07:08elle peut provoquer exactement ce qu'elle prétend empêcher,
07:11c'est-à-dire de la colère,
07:13de la défiance et parfois des affrontements.
07:15Si donc on se rend compte que les débordements ne baissent pas
07:18même en augmentant le nombre de policiers,
07:20voire l'inverse,
07:21deux questions viennent.
07:23Premièrement,
07:24quelles sont les autres solutions pour éviter ces débordements ?
07:26Dans un article pour la revue Science et Vie d'août 2025,
07:29le sociologue Pascal Viau explique qu'on voit émerger
07:32notamment de nouvelles manières de gérer les foules.
07:34Parmi elles,
07:35il y a ce qu'on appelle le modèle KFCD
07:37pour Knowledge, Facilitation, Communication and Differentiation.
07:41Derrière cet acronyme un peu technique,
07:43l'idée est assez simple,
07:44mieux connaître les publics,
07:46faciliter les dynamiques collectives plutôt que de les bloquer,
07:48communiquer clairement
07:49et surtout adapter les interventions
07:51plutôt que de traiter tout le monde de la même manière.
07:54En clair,
07:55passer d'une logique de réaction
07:56à une logique d'anticipation,
07:58voire de prévention.
07:59Ce type d'approche pose une question très concrète.
08:02Est-ce qu'on ne gagnerait pas
08:03à mieux organiser la joie
08:05plutôt que seulement la réprimer ?
08:07Est-ce qu'il aurait fallu par exemple
08:08prévoir davantage de fanzones,
08:10des espaces dédiés,
08:11des animations,
08:12des activités,
08:13bref,
08:13des lieux où la célébration peut s'exprimer
08:16sans se transformer immédiatement
08:17en problème d'ordre public ?
08:19Et surtout,
08:20pourquoi du coup ?
08:21Si on voit que ça ne fonctionne pas,
08:23pourquoi est-ce qu'on insiste ?
08:24Première hypothèse,
08:25est-ce trop inconfortable et vertigineux
08:27de s'attaquer aux causes structurelles ?
08:29Il est évidemment toujours plus facile
08:32de traiter les symptômes que les causes.
08:33Plus simple de parler d'individus dangereux
08:35que de ségrégation urbaine,
08:37d'ordre public plutôt que de frustration sociale.
08:39Pierre Bourdieu expliquait d'ailleurs
08:41que l'État possède le pouvoir d'imposer
08:43des manières de voir le monde.
08:44Parler ici de violence du peuple
08:46sans jamais parler de ce qu'il a produit
08:48est donc déjà un choix politique.
08:51Deuxième hypothèse,
08:52est-ce un choix conscient de durcissement ?
08:54Y a-t-il une volonté explicite
08:56de faire taire le peuple,
08:57de privatiser en quelque sorte l'espace public,
09:00d'empêcher l'accès de certaines personnes
09:01à certains espaces ?
09:03Si on essaye de faire une sociologie
09:04des supporters de foot
09:05et particulièrement du PSG,
09:06ce que l'on retrouve alors majoritairement
09:08dans les rues parisiennes.
09:09On est face à des jeunes
09:10issus de quartiers populaires
09:11et parfois de banlieues,
09:13majoritairement héritiers
09:14des immigrations postcoloniales,
09:15c'est une jeunesse qui fait peur,
09:17une jeunesse qui, avant même de passer à l'acte,
09:20est stigmatisée et catégorisée comme violente,
09:22une jeunesse sur laquelle se porte un soupçon permanent,
09:25le fameux « toujours les mêmes ».
09:27Pour conclure,
09:28et comme je le disais au début de la vidéo,
09:30cette question dépasse largement le PSG.
09:33Ce qui est en jeu ici
09:34n'est pas seulement la gestion
09:35d'une soirée de football,
09:37c'est la question de l'espace public.
09:39On pourrait croire que notre époque
09:41n'a jamais autant célébré la fête.
09:43Les festivals se multiplient,
09:44les événements culturels se succèdent,
09:46les villes organisent des animations toute l'année,
09:48la fête est partout.
09:50Mais à une condition,
09:51qu'elle soit organisée,
09:52encadrée et surtout intégrée
09:54à une logique économique.
09:55La fête ne disparaît pas,
09:57elle est de plus en plus administrée.
09:59A l'inverse,
10:00les rassemblements spontanés,
10:02imprévus, populaires,
10:03ceux qui débordent des cadres prévus,
10:05sont souvent perçus
10:06comme des problèmes à gérer
10:07plutôt que comme des moments sociaux
10:09à accompagner.
10:10Et ça,
10:11ce n'est évidemment pas un hasard.
10:13Les espaces qui cristallisent régulièrement
10:15les tensions
10:15sont aussi ceux
10:17qui échappent encore partiellement
10:19aux logiques du marché.
10:20Une rue,
10:20une place,
10:21un canal,
10:22un terrain vague.
10:23Des espaces où on peut encore se retrouver
10:25sans payer,
10:26sans réserver,
10:27sans consommer.
10:27Nous vivons dans des sociétés
10:29qui célèbrent en permanence
10:30la liberté individuelle,
10:32mais qui supportent
10:32de plus en plus difficilement
10:33les manifestations concrètes
10:35de la vie collective
10:36lorsqu'elles échappent
10:37aux institutions et aux marchés.
10:38Anna Arendt rappelait déjà
10:40que le pouvoir autoritaire
10:41prospère souvent
10:42sur l'isolement des individus.
10:43Une société composée
10:44d'individus séparés
10:45est évidemment plus facile
10:46à gouverner qu'une société
10:47où les gens se réunissent,
10:49créent des liens
10:50et développent
10:51des expériences collectives.
10:52Alors,
10:53une question mérite
10:54d'être posée,
10:55qu'est-ce que ça dit
10:56d'une démocratie
10:57quand des rassemblements spontanés
10:58sont de plus en plus pensés
10:59comme des risques
11:00à neutraliser
11:01plutôt que comme
11:02des expressions normales
11:04de la vie collective ?
11:05Car,
11:05lorsqu'une société
11:06commence à considérer
11:07certains types de foules
11:09souvent issues
11:09de classes populaires,
11:10des jeunesses urbaines
11:11ou héritières de l'immigration
11:12comme des menaces potentielles
11:15et que leurs débordements
11:16sont presque automatiquement
11:18interprétés
11:18comme des problèmes
11:19d'ordre public,
11:20ce n'est pas seulement
11:21la fête qui recule,
11:22c'est la possibilité même
11:24d'une vie collective autonome.
11:26d'une vie collective

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