00:00Depuis samedi, finale de la Ligue des Champions, dont le PSG est ressorti gagnant,
00:04les médias, institutionnels et évidemment surtout les médias d'extrême droite,
00:08ne titrent qu'autour des débordements.
00:10De ces jeunes qui finiront par rentrer dans vos appartements.
00:13Dans quelques temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements.
00:18Toujours les mêmes images, les mêmes commentaires indignés, les mêmes prophéties inquiétantes.
00:23Mais sur les réseaux sociaux, on voit aussi naître un véritable contre-discours,
00:26une réelle volonté de dé-propagander ce récit.
00:29En mettant en avant d'autres images témoignant d'une autre réalité,
00:32celle d'une fête populaire, gratuite, spontanée,
00:36celle de milliers de personnes qui dansaient, qui chantaient,
00:38celle de Mamie Mireille, notre star nationale,
00:41qui passait une merveilleuse soirée avant de se faire asperger de gaz lacrymogène.
00:46Comme quoi, ce sont toujours les mêmes qui gâchent la fête.
00:48Dans un pays où des jeunes se font taper dessus quand ils célèbrent la victoire de leur équipe de foot,
00:53quand ils se baignent dans un canal en pleine canicule,
00:56ou quand ils font la fête gratuitement dans des free-parties,
00:58une question se pose, a-t-on encore le droit de faire la fête ?
01:02Et surtout, la rue, et plus généralement l'espace public, appartient-il vraiment à tout le monde ?
01:09Première précision importante.
01:10Oui, les débordements existent et ont existé ce samedi.
01:14Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, il y aurait eu 890 interpellations.
01:18Bon, sur des centaines de milliers de personnes qui étaient dans les rues samedi.
01:21Mais, voilà, dire que les médias instrumentalisent ces débordements n'effacent pas certaines réalités.
01:26Première question qui se pose donc, comment est-ce qu'on explique cela ?
01:29Ces regroupements, on le sait, sont souvent et malheureusement le théâtre de blessures,
01:34parfois de morts, parfois d'agressions sexuelles.
01:36Il faut bien comprendre une chose, c'est que le football n'est pas un espace social neutre.
01:41Et d'ailleurs, les sociologues du sport montrent qu'il constitue un lieu privilégié de production
01:45et d'expression de certaines formes de masculinité agressive.
01:48Les compétitions sportives peuvent devenir des espaces où s'expriment des formes ritualisées de confrontation,
01:54de démonstration virile et parfois de violence.
01:56Mais attention à ne pas glisser vers une conclusion simpliste.
02:00Les hommes ne sont pas naturellement plus violents.
02:03Ils sont davantage socialisés.
02:05À cette violence, on leur apprend tôt l'idée d'être fort, de s'imposer physiquement, de répondre à la
02:09provocation.
02:10Et quand ces normes masculines rencontrent l'alcool, les logiques de groupe et l'excitation collective,
02:16les risques de débordement augmentent.
02:18Et d'ailleurs, concernant samedi, on met souvent en évidence l'espèce de contraste
02:22entre les débordements dans l'espace majoritairement masculin qui était la finale de la Ligue des Champions
02:26et le concert d'Ariana Kamoura au Stade de France, qui lui n'a connu aucun débordement.
02:31L'enjeu étant de montrer que les espaces féminins sont beaucoup moins enclins à la violence.
02:35Alors, c'est pas complètement faux, mais encore une fois, il ne faut pas tomber dans une interprétation simpliste et
02:41essentialisante.
02:42Les femmes ne sont pas naturellement plus douces ou disciplinées ou calmes.
02:47Elles sont socialisées, comme telles, encore une fois.
02:49Elles sont surtout socialisées à anticiper et à éviter le danger.
02:53Éviter certaines rues, certaines heures, adapter leurs déplacements.
02:57Elles apprennent très tôt que certains espaces publics peuvent être risqués.
03:00Et au-delà de ça, il existe une véritable exclusion symbolique des femmes dans ces espaces.
03:05Avant la finale, combien de vidéos circulaient sur les réseaux sociaux passant le même message ?
03:10Surtout les filles, si on gagne, ne venez surtout pas sur les champs samedis, hein.
03:14Un joli goût de paternalisme sous des airs de protection.
03:17Bon, maintenant que l'on a dit tout ça et que l'on comprend mieux l'apparition de ces débordements,
03:22une deuxième question se pose.
03:24Qu'est-ce qu'on fait politiquement de cette réalité ?
03:26Historiquement, il y a deux grandes réponses qui ont été apportées.
03:30La première étant la gentrification, la seconde étant la répression.
03:33Le football est un sport populaire.
03:35À sa naissance, les tribunes étaient debout, les billets étaient peu chers, voire parfois gratuits.
03:40Les stades accueillaient principalement les classes populaires.
03:42Mais à partir des années 80-90, notamment après plusieurs catastrophes et épisodes de hooliganisme,
03:48une transformation profonde s'est opérée.
03:50Place assise obligatoire, vidéosurveillance, contrôle renforcé, hausse des prix, etc.
03:55On assiste à un véritable phénomène de gentrification, d'aseptisation du public du football,
03:59excluant certaines catégories au profit d'autres, plus bourgeoises et plus disciplinées.
04:04Mais cela n'a pas fait disparaître la fête.
04:06Elle s'est juste déplacée ou plutôt renforcée dans des espaces qui restaient accessibles,
04:10c'est-à-dire dans les bars, sur les places, dans les rues, dans les espaces gratuits en fait.
04:15La rue est l'un des derniers espaces où l'on peut célébrer sans payer, sans acheter, sans réserver, sans
04:20consommer.
04:21Un des derniers espaces qui échappe, toute proportion gardée, au capitalisme.
04:26Mais c'est un espace qui est également contrôlé et investi par les fameuses forces de l'ordre.
04:30Et c'est là que je vous amène à la deuxième réponse historique, qui n'est plus la gentrification, mais
04:35la répression.
04:36Samedi, les autorités françaises avaient prévu un dispositif de sécurité exceptionnel.
04:4022 000 policiers et gendarmes, dont 8 000 seulement pour Paris et son agglomération.
04:44C'est presque 3 000 de plus que l'année dernière.
04:46Et ce qui justifie ce regain sécuritaire, c'est l'idée selon laquelle la foule serait, par essence, incontrôlable et
04:53violente.
04:53Ça, c'est une idée qui a été notamment popularisée à la fin du 19e siècle par Gustave Le Bon,
04:58et qui reste très présente dans l'imaginaire collectif.
05:01Le dircissement du maintien de l'ordre serait, selon cette idée donc, la seule manière de gérer les violences.
05:07Au risque de décevoir les fervents partisans de cette théorie, elle n'a jamais été vérifiée scientifiquement.
05:13Cette idée selon laquelle plus de policiers égale moins de violences paraît tellement évidente
05:18qu'on oublie parfois de vérifier si elle est vraie.
05:20Donc, allons voir du côté des chercheurs.
05:22Dans les années 70, une grande expérience est menée à Kansas City aux Etats-Unis.
05:27L'idée est relativement simple.
05:28Dans certains quartiers, on augmente fortement les patrues de police.
05:31Dans d'autres, on les réduit et on regarde ce qui se passe.
05:34Bah, résultat, pas grand-chose.
05:36Plus de policiers dans les rues ne signifiaient pas automatiquement moins de délits ou moins de violences.
05:41Et parfois, c'est même l'inverse.
05:43Non seulement l'intervention policière ne réduit pas toujours les tensions,
05:47mais elle peut parfois contribuer à les aggraver.
05:50L'exemple le plus connu est probablement celui de la catastrophe d'Isborough.
05:54En 1989, une gigantesque bousculade dans un stade de Sheffield
05:57entraîne la mort de 97 supporters de Liverpool.
06:01Pendant des années, une partie de la presse britannique,
06:03notamment le tabloïd The Sun, ainsi que plusieurs responsables politiques,
06:07expliquent que les supporters sont les principaux coupables.
06:09Trop ivres, trop violents, trop irresponsables.
06:12L'histoire semblait réglée.
06:13Sauf que des décennies plus tard,
06:15après un long combat mené par les familles des victimes,
06:18la justice arrive à une conclusion radicalement différente.
06:22Les morts sont le résultat en réalité de graves erreurs
06:25commises par la police et les services de secours.
06:27Les enquêteurs montrent notamment que les flux de supporters
06:30avaient été mal gérés
06:32et que les autorités avaient très largement sous-estimé la gravité de la situation.
06:36Autrement dit, pendant des années,
06:38on avait accusé la foule d'avoir provoqué une catastrophe
06:41dont elle était en réalité la principale victime.
06:43Et ça, ça amène quand même à se poser une question.
06:45Quand des milliers de personnes font la fête
06:47et qu'on répond immédiatement par des gaz d'acrymogènes,
06:50des charges ou des NAS,
06:51est-ce qu'on est sûr de désamorcer la situation
06:54ou est-ce qu'on risque parfois de mettre de l'huile sur le feu ?
06:57Parce qu'une foule n'est pas naturellement violente.
06:59Les gens réagissent à ce qu'ils voient,
07:02à ce qu'ils vivent,
07:03à la manière dont ils sont traités
07:04et lorsqu'une intervention est perçue comme injuste ou agressive,
07:08elle peut provoquer exactement ce qu'elle prétend empêcher,
07:11c'est-à-dire de la colère,
07:13de la défiance et parfois des affrontements.
07:15Si donc on se rend compte que les débordements ne baissent pas
07:18même en augmentant le nombre de policiers,
07:20voire l'inverse,
07:21deux questions viennent.
07:23Premièrement,
07:24quelles sont les autres solutions pour éviter ces débordements ?
07:26Dans un article pour la revue Science et Vie d'août 2025,
07:29le sociologue Pascal Viau explique qu'on voit émerger
07:32notamment de nouvelles manières de gérer les foules.
07:34Parmi elles,
07:35il y a ce qu'on appelle le modèle KFCD
07:37pour Knowledge, Facilitation, Communication and Differentiation.
07:41Derrière cet acronyme un peu technique,
07:43l'idée est assez simple,
07:44mieux connaître les publics,
07:46faciliter les dynamiques collectives plutôt que de les bloquer,
07:48communiquer clairement
07:49et surtout adapter les interventions
07:51plutôt que de traiter tout le monde de la même manière.
07:54En clair,
07:55passer d'une logique de réaction
07:56à une logique d'anticipation,
07:58voire de prévention.
07:59Ce type d'approche pose une question très concrète.
08:02Est-ce qu'on ne gagnerait pas
08:03à mieux organiser la joie
08:05plutôt que seulement la réprimer ?
08:07Est-ce qu'il aurait fallu par exemple
08:08prévoir davantage de fanzones,
08:10des espaces dédiés,
08:11des animations,
08:12des activités,
08:13bref,
08:13des lieux où la célébration peut s'exprimer
08:16sans se transformer immédiatement
08:17en problème d'ordre public ?
08:19Et surtout,
08:20pourquoi du coup ?
08:21Si on voit que ça ne fonctionne pas,
08:23pourquoi est-ce qu'on insiste ?
08:24Première hypothèse,
08:25est-ce trop inconfortable et vertigineux
08:27de s'attaquer aux causes structurelles ?
08:29Il est évidemment toujours plus facile
08:32de traiter les symptômes que les causes.
08:33Plus simple de parler d'individus dangereux
08:35que de ségrégation urbaine,
08:37d'ordre public plutôt que de frustration sociale.
08:39Pierre Bourdieu expliquait d'ailleurs
08:41que l'État possède le pouvoir d'imposer
08:43des manières de voir le monde.
08:44Parler ici de violence du peuple
08:46sans jamais parler de ce qu'il a produit
08:48est donc déjà un choix politique.
08:51Deuxième hypothèse,
08:52est-ce un choix conscient de durcissement ?
08:54Y a-t-il une volonté explicite
08:56de faire taire le peuple,
08:57de privatiser en quelque sorte l'espace public,
09:00d'empêcher l'accès de certaines personnes
09:01à certains espaces ?
09:03Si on essaye de faire une sociologie
09:04des supporters de foot
09:05et particulièrement du PSG,
09:06ce que l'on retrouve alors majoritairement
09:08dans les rues parisiennes.
09:09On est face à des jeunes
09:10issus de quartiers populaires
09:11et parfois de banlieues,
09:13majoritairement héritiers
09:14des immigrations postcoloniales,
09:15c'est une jeunesse qui fait peur,
09:17une jeunesse qui, avant même de passer à l'acte,
09:20est stigmatisée et catégorisée comme violente,
09:22une jeunesse sur laquelle se porte un soupçon permanent,
09:25le fameux « toujours les mêmes ».
09:27Pour conclure,
09:28et comme je le disais au début de la vidéo,
09:30cette question dépasse largement le PSG.
09:33Ce qui est en jeu ici
09:34n'est pas seulement la gestion
09:35d'une soirée de football,
09:37c'est la question de l'espace public.
09:39On pourrait croire que notre époque
09:41n'a jamais autant célébré la fête.
09:43Les festivals se multiplient,
09:44les événements culturels se succèdent,
09:46les villes organisent des animations toute l'année,
09:48la fête est partout.
09:50Mais à une condition,
09:51qu'elle soit organisée,
09:52encadrée et surtout intégrée
09:54à une logique économique.
09:55La fête ne disparaît pas,
09:57elle est de plus en plus administrée.
09:59A l'inverse,
10:00les rassemblements spontanés,
10:02imprévus, populaires,
10:03ceux qui débordent des cadres prévus,
10:05sont souvent perçus
10:06comme des problèmes à gérer
10:07plutôt que comme des moments sociaux
10:09à accompagner.
10:10Et ça,
10:11ce n'est évidemment pas un hasard.
10:13Les espaces qui cristallisent régulièrement
10:15les tensions
10:15sont aussi ceux
10:17qui échappent encore partiellement
10:19aux logiques du marché.
10:20Une rue,
10:20une place,
10:21un canal,
10:22un terrain vague.
10:23Des espaces où on peut encore se retrouver
10:25sans payer,
10:26sans réserver,
10:27sans consommer.
10:27Nous vivons dans des sociétés
10:29qui célèbrent en permanence
10:30la liberté individuelle,
10:32mais qui supportent
10:32de plus en plus difficilement
10:33les manifestations concrètes
10:35de la vie collective
10:36lorsqu'elles échappent
10:37aux institutions et aux marchés.
10:38Anna Arendt rappelait déjà
10:40que le pouvoir autoritaire
10:41prospère souvent
10:42sur l'isolement des individus.
10:43Une société composée
10:44d'individus séparés
10:45est évidemment plus facile
10:46à gouverner qu'une société
10:47où les gens se réunissent,
10:49créent des liens
10:50et développent
10:51des expériences collectives.
10:52Alors,
10:53une question mérite
10:54d'être posée,
10:55qu'est-ce que ça dit
10:56d'une démocratie
10:57quand des rassemblements spontanés
10:58sont de plus en plus pensés
10:59comme des risques
11:00à neutraliser
11:01plutôt que comme
11:02des expressions normales
11:04de la vie collective ?
11:05Car,
11:05lorsqu'une société
11:06commence à considérer
11:07certains types de foules
11:09souvent issues
11:09de classes populaires,
11:10des jeunesses urbaines
11:11ou héritières de l'immigration
11:12comme des menaces potentielles
11:15et que leurs débordements
11:16sont presque automatiquement
11:18interprétés
11:18comme des problèmes
11:19d'ordre public,
11:20ce n'est pas seulement
11:21la fête qui recule,
11:22c'est la possibilité même
11:24d'une vie collective autonome.
11:26d'une vie collective