00:00Le ministère de l'Intérieur, via une circulaire relative à l'attribution des nuances aux candidats au municipal à Lyon,
00:05publié le 2 février, a classé la France insoumise à l'extrême gauche.
00:08C'est une première pour le mouvement fondé par Jean-Luc Mélenchon, jusqu'ici classé à gauche,
00:12tant par les autorités administratives que par les chercheurs.
00:16Adrien Clouet, député insoumis de Haute-Garonne, est avec nous pour répondre à ce changement de nomenclature.
00:21Bonjour Adrien Clouet.
00:22Bonjour.
00:23Alors comme ça, et les filles d'extrême gauche ?
00:27Non, écoutez, M. Nunez a peut-être basculé à l'extrême droite depuis quelques temps,
00:31mais ce n'est pas pour autant que tout le champ politique connaît les mêmes déplacements.
00:35La réalité, elle est assez simple.
00:37Les autorités ont toujours classé électoralement la France insoumise dans le bloc à gauche,
00:42et M. Nunez, maintenant, emploie les moyens administratifs pour essayer de disqualifier la France insoumise
00:48et de la positionner dans un bloc qui n'est pas le sien, et qui d'ailleurs, je dis ça
00:52sans faire injure,
00:54et d'ailleurs, à mon avis, les militantes et militants d'extrême gauche seraient les premiers à estimer
00:58que nous ne sommes pas exactement dans les mêmes stratégies, les mêmes revendications,
01:02et donc il est normal que cette distinction perdure.
01:05Qu'est-ce qui vous différencie de l'extrême gauche, justement, selon vous ?
01:09Notre doctrine à la France insoumise, c'est une rupture par la voie des institutions.
01:13Passage à la Seigne République, révolution citoyenne, on s'inscrit dans une mouvance
01:17qui voit l'élection comme étant un moyen d'exercer des formes de pouvoir et de changer un pays.
01:22L'extrême gauche, en tout cas l'approche qui est celle assez consensuelle chez historiens, politistes, juristes,
01:28ce sont des militantes et militants politiques qui croient à l'action directe, immédiate, du plus grand nombre,
01:34et qui utilisent les élections comme une tribune pour porter leur message,
01:37et non pas comme une modalité pour changer la société.
01:40Ce sont d'ailleurs, généralement, des forces qui ne sont pas parlementaristes,
01:42qui ne pensent pas que le Parlement est un bon endroit pour changer les choses.
01:46Nous, si, et cette différence fondamentale, finalement, dans l'histoire longue des différentes gauches,
01:51elle est niée par M. Nunez.
01:52On ne va pas lui reprocher son inculture historique,
01:54on va plutôt lui reprocher de s'asseoir sur l'unanimité des travaux et des recherches en histoire et en
01:59sciences politiques.
02:00Pourtant, la France insoumise a fait des alliances ponctuelles avec des mouvements d'extrême gauche.
02:05Je pense à Philippe Poutou, que vous avez investi aux législatives 2024,
02:08ou même Clémence Guettet, qui était tête de liste LFI-NPA en 2021 au Régional en Nouvelle-Aquitaine.
02:15Ce sont des partenaires potentiels.
02:17Bien sûr, mais le problème, c'est que là, on ne va pas rentrer dans la logique de l'homme
02:21qui a vu l'ours,
02:22qui a vu le voisin, parce que s'il y a eu des alliances,
02:25et il y a encore des alliances, moi, ça me va très bien, à Toulouse, c'est le cas NPA
02:29-LFI,
02:30il y a aussi eu des alliances à la NUPS et NFP entre LFI et le Parti socialiste.
02:34Et le PS, actuellement, a des listes communes avec des macronistes municipales.
02:37Si on parle là-dedans, tout le monde est pareil, parce qu'évidemment qu'il y a des alliances.
02:41Maintenant, il y a des personnes qui ont des cadres théoriques, stratégiques, qui sont les leurs,
02:45et qui, parfois, font des alliances avec d'autres personnes qui ont d'autres cadres stratégiques.
02:49Ça me semble normal, mais ça ne me semble pas du tout néfaste à la démocratie, mais au contraire.
02:54Quels objectifs, selon vous, poursuit le ministère de l'Intérieur en vous classant à l'extrême gauche ?
02:59Il y en a deux. D'abord, il y a le pouvoir discalissant du terme d'extrême.
03:04Par définition, l'extrême est quelque chose qui est en trop, qui est excessif.
03:08Donc, il s'agit, pour celles et ceux qui emploient le terme, généralement, de disqualifier ceux qui sont dans les
03:13extrêmes.
03:14Et puis, deuxièmement, et sans doute le fin mot de l'histoire, c'est de recréer leur soi-disant arc
03:20républicain.
03:21C'est en mettant en dehors de cet arc une extrême droite, pour le coup, le Rassemblement National,
03:26qui a une vision du monde basée sur des hiérarchies ethno-raciales et génophobes,
03:31qui est constitutif de la vision du monde de l'extrême droite,
03:33et d'essayer de prouver un pendant à l'extrême droite.
03:35Ces gens-là n'ont de cesse depuis 2022 que de nous expliquer qu'ils seraient finalement le centre
03:40et qu'autour d'eux ne graviteraient que des extrêmes.
03:42Et donc, toutes celles et ceux qui sont en désaccord, par exemple sur le budget,
03:45pour le dernier point récent du débat politique français,
03:48sont renvoyés à des extrêmes.
03:50Lorsque ce n'est pas consensuel, M. Nunez les invente.
03:53Sur X, vous écrivez que demain, ce sera le tour du PCF, puis des Verts,
03:57puis de toute opposition, justement, qui ne vote pas le budget.
04:00Qu'est-ce qui vous fait dire qu'après vous, ce sera toute la gauche qui sera visée ?
04:04Parce que c'est une stratégie.
04:06Ce n'est pas que M. Nunez a, on va dire, une opinion particulière
04:10ou aurait passé des nuits à réfléchir à la situation au programme de la France Insoumise.
04:14C'est bien plutôt qu'on voit très bien ce qu'il essaie de faire.
04:16Là où il y avait un bloc gauche, du coup, pouvait s'allier dans le cadre,
04:19du Nouveau Front Populaire notamment, mais il essaye de le segmenter
04:22et de créer par catégorie, donc par classement, extrême gauche versus gauche,
04:27d'abord des sous-scores, c'est-à-dire au lieu d'avoir un score gauche général,
04:31ça va le diminuer, le soir des élections.
04:32C'est ça, évidemment, l'objet, c'est de diviser.
04:34Et puis d'accréditer l'idée selon laquelle, plus on est loin du macronisme,
04:40dès qu'on s'éloigne du macronisme même, on devient extrémiste.
04:43Et donc, il commence à se passer du salami.
04:45Il découpe, alors un petit mou, c'est LFI qui sort,
04:47mais il est évident que la pente logique de cela pour affaiblir
04:51toutes les formations politiques d'opposition qu'il y a à gauche,
04:54c'est de les distinguer, c'est de multiplier les sous-catégories,
04:56de dire, regardez, eux ne font que tant, eux ne font que tant,
04:58eux ne font que tant, etc.
05:01Alors, est-ce que la France Insoumise participe pas aussi parfois
05:04à brouiller justement ces clivages politiques,
05:07notamment lorsque Jean-Luc Mélenchon compare Olivier Faure à Marcel Déat,
05:10en socialiste devenu collabo,
05:12Sophia Chikirou compare Fabien Roussel à Doriot,
05:17communiste devenu nazi,
05:18ou quand beaucoup d'insoumis,
05:19j'ai encore récemment sur Twitter, encore aujourd'hui,
05:22disent qu'il faut classer le Parti Socialiste à droite ?
05:26Ben non, ça n'a rien à voir.
05:28Dans un cas, vous avez une discussion pour savoir qui se met où.
05:32Alors bon, le Parti Socialiste, personne ici le qualifie d'extrémiste.
05:34On dirait bien parfois qu'il bouge un peu plus.
05:37Donc, il y a une discussion qui est celle des réseaux sociaux,
05:40il y a des gens qui s'amusent à classer le PS à droite,
05:43mais vous voyez bien qu'en fait, ils prennent au sérieux finalement l'idée de M. Nunez,
05:45parce que si les blocs politiques dépendent des alliances en cours dans le pays
05:49et non pas des fondamentaux de chaque parti,
05:51dans ce cas-là, il va falloir placer le PS avec le bloc macroniste,
05:54qui va jusqu'à Horizon,
05:56parce que personne n'imagine que Horizon soit de gauche,
05:58et donc ça pose des questions, vous voyez,
05:59si on commence à raisonner de cette manière-là.
06:01Non, il faut prendre au sérieux, il faut se demander,
06:03chaque mouvement, quel est son fondement politique,
06:06et quelle est sa stratégie.
06:08Et ce n'est pas un jugement moral que de savoir qu'il y a des personnes
06:12qui sont à droite, des personnes qui sont à gauche.
06:14C'est une logique qu'on connaît depuis la Révolution française,
06:17le rapport au veto royal, etc.
06:18Donc, l'objectif de l'UIS, c'est uniquement déplacer le centre de gravité politique.
06:23Voilà, c'est d'isoler et de dire, regardez, il y a de moins en moins de gens à gauche,
06:26et nous, le bloc central, sommes de plus en plus importants.
06:31Le programme de la France Insoumise et la stratégie électorale politique,
06:34en général, n'a pas bougé depuis 2022.
06:37Pourtant, les critères de classement évoluent.
06:39Ça montre bien qu'il s'agit uniquement d'une tactique gouvernementale
06:42et non pas d'une réponse à des évolutions de notre mouvement.
06:45Mais ce n'était pas ma question initiale.
06:47Ma question initiale était sur aussi la façon dont la France Insoumise
06:49peut ou pas brouiller, pour vous, le référentiel.
06:53Pour vous, ça ne relève que de la discussion de réseaux sociaux.
06:58Bien sûr.
07:00Là, vous avez une discussion pour savoir quelle personne fait écho à quelle action
07:05dans le cours de l'histoire.
07:06Ça n'a rien à voir avec le fait de classer politiquement les mouvements.
07:10Toute l'histoire de la gauche consiste à, d'ailleurs, souvent,
07:13se positionner par rapport à des enjeux antérieurs.
07:15Au moment des Fronts Populaire, ce qui était pour, ce qui était contre.
07:17L'accord de Munich, ce qui était pour, ce qui était contre, etc.
07:20Donc, c'est aussi le propre de la gauche d'avoir une histoire et de la connaître
07:23et de pouvoir se dire, on n'est pas d'accord parce que telle ligne politique
07:26nous rappelle telle autre à un moment donné, etc.
07:29Mais ça n'a rien à voir de dire ça, de pointer les risques de basculement
07:32de l'un et de l'autre et des mouvements, et de mettre en place des étiquettes
07:37à caractère électoral.
07:38On parle ici d'un pouvoir administratif.
07:39On ne parle pas d'un départ entre partis politiques.
07:41Le but d'un ministère de l'Intérieur, c'est d'organiser de manière correcte
07:44des élections pour toute la République.
07:46Et que toutes les personnes qui votent, qu'elles soient de gauche ou de droite,
07:49se reconnaissent dedans et puissent interpréter les résultats le soir.
07:53Là, ici, M. Nunez, ce n'est pas son rôle de garant des élections
07:56et d'organisateur général des élections.
07:58Il vient brouiller ces élections-là en changeant sans aucune raison,
08:01au milieu d'un mandat, les critères de classement électoral.
08:05Et l'EFI a annoncé déposer un recours devant le Conseil d'État.
08:08Vous vous en attendez quoi de ce recours ?
08:11Eh bien, que le Conseil d'État réassirme sa doctrine,
08:13à savoir, comme il avait dit en mars 2024, que la France insoumise
08:17était bien un mouvement de gauche, notamment vu son corpus idéologique,
08:22sa stratégie politique, les alliances qui sont faites,
08:25et qu'à partir de là, il n'y avait pas de motif qui pouvait être invoqué
08:29pour montrer qu'il y aurait une rupture depuis 2024 sur les positions politiques
08:33de la France insoumise.
08:34Laquelle rupture pourrait justifier qu'on la reclasse ?
08:36On attend toujours de savoir, parce que M. Nunez n'a absolument pas justifié.
08:40D'ailleurs, je vois tous les articles de vos collègues sont tous clairs.
08:42Le ministère de l'Intérieur refuse de commenter les raisons pour lesquelles
08:45il a, de façon arbitraire, opéré cette réécriture.
08:48Je vous confirme, le ministère de l'Intérieur n'a toujours pas répondu
08:51à nos sollicitations.
08:54Dernière question, tout ça arrive dans un moment de l'histoire particulière,
08:58vous le disiez, où on essaie de sortir une partie de la gauche
09:00de l'arc républicain, je mets des guillemets,
09:02et c'est aussi au même moment où l'union des droites,
09:05encore avec des guillemets, est en mouvement.
09:07Est-ce que vous pensez que tout ça peut avoir des conséquences plus larges
09:10que c'est un simple classement administratif ?
09:13Bien sûr, je pense que le classement, d'abord, il est fait par un dirigeant politique,
09:17M. Nunez, qui n'est pas neutre, qui ne survole pas le champ politique.
09:22C'est un homme de droite, très à droite, qui donc exprime là,
09:27et c'est ce que je déplore, ses convictions politiques personnelles.
09:29Mais bon, M. Nunez, s'il devait classer tout le monde,
09:32je pense que pour lui, même une partie de la chronique est en extrême gauche.
09:35Donc à partir de là, il va falloir quand même l'arrêter
09:37avant qu'il puisse tout réécrire comme il l'entend.
09:39Bien sûr, leur objectif est de tout redécouper,
09:41c'est-à-dire que toute la gauche de rupture,
09:43c'est ceux qui disent qu'il faut, par les urnes, voter
09:45pour des meilleurs salaires, la bifurcation écologique,
09:48que ces gens-là soient extrémisés,
09:49qu'on dise que c'est trop radical de leur faire payer les riches,
09:53et en même temps, essayer de déplacer tout le champ politique.
09:56Parce que dès lors qu'on tire LFI dans les extrêmes,
09:58vous déplacez tout le monde à gauche.
10:00Et donc, l'idée derrière, c'est évidemment de maintenir la capacité Horizon, LR,
10:05et un jour, pour ces gens-là, le RN, à travailler ensemble,
10:09en étant éventuellement recouvert par la même étiquette.
10:11Aujourd'hui, le RN reste, selon la nomenclature, à l'extrême droite,
10:14tout comme l'UDR, le parti d'Éric Ciutti.
10:16C'est pour ça, je dis bien, l'objectif est de basculer,
10:19de décaler le champ politique,
10:20pour permettre un jour que ces gens puissent mettre en cause,
10:23finalement, ce qui les différencie,
10:24et pouvoir dire, regardez, finalement, dans le paysage politique,
10:27on l'a tellement tiré à droite que,
10:29eh bien, on pourrait finalement avoir une discussion entre nous,
10:32voire même, pouvoir dire, regardez, par parallélisme,
10:34puisque LFI, PC, VERSE peuvent travailler ensemble,
10:37pourquoi ne pourrions-nous pas travailler, nous ?
10:39Horizon LR avec le RN.
10:42Merci, Adrien Clouet, député insoumis de Haute-Garonne.
10:46Et merci à vous d'avoir regardé cette interview,
10:49et n'oubliez pas de vous abonner à l'Humanité.
10:51Merci.