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00:00C'est quoi le point commun entre vous, Fatal Bazooka et moi ?
00:03Eh bien on a très probablement déjà mangé du savane au goûter quand on était petit.
00:06Mais si bon le savane, le savane papy brossard !
00:10Mais saviez-vous que ce gâteau de notre enfance est actuellement détenu par un géant des semences ?
00:15Ce géant c'est Limagrin, c'est le quatrième semencier mondial et il est français.
00:18Pourtant personne ne connaît son histoire et les recettes de son succès, sauf celle-là.
00:23Non, c'est un gâteau !
00:25Enfin, on a quand même une petite idée.
00:26A chaque sac de semences qui est acheté, il y a une part qui va revenir sous forme de royalty
00:31à l'obtenteur.
00:32Je m'appelle Eléa, je suis journaliste vidéo aux échos et je vous raconte comment Limagrin a construit son empire
00:37grâce au business des semences.
00:42Tout commence en 1965 en Limagne.
00:46Un joli petit coin au cœur des volcans Vernia, connu pour ses plaines fertiles propices aux grandes cultures.
00:50Plus précisément ici, dans le domaine du Mons, où plusieurs agriculteurs décident de créer une coopérative productrice de semences, Limagrin.
00:58Mais pour bien comprendre, il faut revenir en arrière.
01:00En 1945, la France est un pays exsangue, ruiné, humilié par la seconde guerre mondiale.
01:06Pierre Cornu est directeur de recherche en histoire à INRAE, l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation
01:12et l'environnement.
01:13Tout est à reconstruire, la production agricole et alimentaire apparaît comme une ressource stratégique pour relancer l'économie nationale
01:21et dégager les excédents nécessaires au financement de la reconstruction du pays.
01:25L'État veut donc encourager la modernisation de l'agriculture.
01:28Et le secteur des semences est particulièrement stratégique.
01:31Une des grosses révolutions, c'est l'arrivée du tracteur.
01:34Et le tracteur, ça marche bien que si les plants font la même taille.
01:36Si ce n'est pas le cas et qu'on passe avec un tracteur, on risque de couper soit trop
01:40haut, soit trop bas.
01:41Ils nous font donc des plants uniformes qui font tous les mêmes hauteurs.
01:44Et qui est capable de faire ça ? Les semenciers.
01:46Mais il y a autre chose.
01:48A cette période, le secteur semencier est dominé par les Etats-Unis.
01:53Et la France veut son propre champion.
01:55Le gouvernement met alors le paquet sur la recherche.
01:57En 1946, il créait l'Institut national de la recherche agronomique, INRA,
02:01qui existe maintenant sous le nom de INRAE, le même institut où Pierre Cornu est directeur de recherche en histoire.
02:06C'est un organisme de recherche publique qui vise à donner des atouts concurrentiels à l'agriculture française
02:12pour qu'elle s'impose sur le marché national et sur le marché européen.
02:15En gros, INRA fait les recherches et l'Imagrin, un acteur privé,
02:19récupère les innovations pour les développer et les commercialiser.
02:24Le domaine sur lequel INRA faisait ses recherches et qui a vraiment participé à propulser l'Imagrin,
02:29c'est les hybrides F1.
02:31On ne parle pas de Gasly ou d'Hamilton, mais de ça.
02:34Un hybride, c'est un croisement entre deux variétés différentes.
02:37Par exemple, mettons qu'on ait une lignée de tomates bien rouges,
02:40mais avec des formes irrégulières et qui résistent mal aux maladies.
02:43Et à côté, une lignée de tomates bien rondes, résistantes aux maladies, mais qui sont vertes.
02:47Et bien en les croisant, on peut garder les qualités qui nous intéressent le plus dans chacune des deux variétés.
02:52On obtient ainsi une tomate bien rouge, bien ronde et résistante aux maladies.
02:55On a créé un hybride.
02:57Et on l'appelle F1 car c'est la première génération d'hybrides issue de deux parents, dits de lignées
03:01pures.
03:01La petite subtilité, c'est qu'un hybride va être toujours meilleur que le meilleur des deux parents.
03:09Stéphane Lemarié est chercheur en économie à Inray.
03:12Et oui, encore quelqu'un d'Inray.
03:14Et il travaille en particulier sur le secteur des semences.
03:16Et après, quand on laisse se croiser un hybride avec lui-même dans le champ, les plantes se croisent,
03:23le rendement aux générations suivantes va rebaisser et converger vers le niveau qui était le niveau des parents.
03:28La deuxième génération, c'est le F2.
03:30Et ce que nous dit Stéphane, c'est qu'elle va récupérer aléatoirement les caractéristiques de nos deux tomates initiales.
03:36On aura des tomates vertes et irrégulières, rouges et rondes, vertes et rondes, et rouges et irrégulières.
03:41La conséquence économique de ça, c'est qu'un agriculteur, s'il prend ses graines et qu'il va les
03:47ressemer,
03:48en fait, il va subir une perte de rendement qu'il ne subit pas avec des lignées.
03:54Une lignée, c'est quand les deux parents qui ont donné la graine appartiennent à la même variété, à l
03:58'inverse d'un hybride.
03:59Notre agriculteur est donc obligé d'aller racheter des graines tous les ans au semencier pour ne pas subir cette
04:04perte de rendement.
04:05Pour le semencier, c'est le jackpot.
04:07Forcément, l'objectif d'un semencier est simple.
04:09C'est de produire le plus d'hybrides F1 possible.
04:11Et c'est précisément ce que va faire l'immagrin.
04:13Ils ne vont pas le faire uniquement sur des tomates, mais sur plein d'autres variétés de céréales et de
04:17légumes.
04:17Les hybrides ont un autre avantage.
04:19Si je vends une semence et que l'agriculteur veut facilement la faire lui-même, je ne peux pas fixer
04:24un prix très, très élevé.
04:25Et ça explique pourquoi, en fait, les marges sur les variétés qui ne sont pas hybrides, elles sont relativement limitées.
04:32À l'inverse, pour les hybrides, les marges sont plus confortables.
04:35Et donc, un semencier a intérêt à investir plus sur les semences hybrides.
04:40Chez l'immagrin, les hybrides, c'est le cœur du business.
04:43Ça représente à peu près 80% de son activité.
04:48Et les lignées, c'est autour de 15% et puis il y a 5% de divers à côté.
04:52Comme chaque réalisateur a succès, l'immagrin va avoir son blockbuster, le LG11.
04:57Cet hybride de maïs développé avec l'aide de l'INRA va propulser l'entreprise dans une autre dimension.
05:02L'hybride LG11 va connaître un succès phénoménal et lancer la coopérative l'immagrin sur les marchés,
05:08en lui permettant effectivement de développer cette nouvelle semence de maïs
05:12qui va servir à alimenter un bétail en croissance à l'échelle nationale et même internationale.
05:17Et pour bien mesurer ce succès, retenez ce chiffre.
05:20Au milieu des années 70, le LG11 couvre 35% des surfaces françaises en maïs.
05:251970, c'est aussi l'inscription du LG11 de l'immagrin au catalogue officiel.
05:30Il est temps qu'on parle du catalogue.
05:33Le catalogue officiel, c'est un gros inventaire qui répertorie toutes les semences disponibles à la vente,
05:38avec une description de la variété et une évaluation de leur performance.
05:41Et c'est même plus que ça.
05:42Donc le catalogue officiel, c'est un standard réglementaire qui est obligatoire pour toutes les semences.
05:50On ne peut pas vendre une variété qui n'est pas au catalogue officiel.
05:54Ce catalogue a un gros intérêt pour les agriculteurs.
05:57Grâce à lui, ils sont sûrs que ce qu'ils achètent correspond exactement à leurs attentes.
06:01Car les variétés inscrites au catalogue doivent être homogènes et stables dans le temps.
06:05Si un agriculteur rachète la même variété 5 ans plus tard, il veut être sûr de retomber sur le même
06:09rendement.
06:10Mais il y a un autre intérêt.
06:11De nombreux tests sont réalisés sur les semences pour vérifier qu'elles ne sont pas nocives pour la santé avant
06:16de les inscrire au catalogue.
06:17Mais ce catalogue n'a pas que des avantages.
06:19Une critique lui est souvent faite, le rôle qu'il joue dans la perte de la biodiversité.
06:23Si une semence n'est pas dans le catalogue, on n'a pas le droit de la vendre.
06:26Et forcément, si on n'a pas le droit de la vendre, on va arrêter de la produire.
06:29Et donc, perdre ce patrimoine génétique.
06:30Ça va créer des résistances. Les origines de l'agriculture biologique sont une contestation des blés inscrits au catalogue qu
06:37'on juge néfastes pour l'environnement, pour la santé humaine.
06:42Ça va donc donner lieu à un combat politique pour desserrer l'étau de l'inscription au catalogue.
06:47L'autre revers de la médaille, c'est qu'on n'a plus le droit de vendre des variétés qui
06:50ne sont pas inscrites dans ce catalogue.
06:52Ce qui ferme le marché et rend les agriculteurs plus dépendants.
06:55Surtout que les variétés qui entrent au catalogue sont soumises à une sorte de brevet, de certificat d'obtention végétale.
07:00C'est un droit de propriété intellectuelle.
07:02C'est un droit qui accorde un monopole à celui qui détient ce droit.
07:08La conséquence, effectivement, c'est qu'il va y avoir, à chaque sac de semence qui est acheté,
07:15il y a une part qui va revenir sous forme de royalty à l'obtenteur, à celui qui détient le
07:21droit de propriété.
07:21C'est vraiment un secteur sur lequel l'innovation est très cumulative.
07:26C'est-à-dire que ce qu'on a intérêt, c'est petit à petit, à cumuler dans une variété
07:30des gènes qu'on trouve dans différentes variétés.
07:33C'est précisément ce que l'immagrin va faire.
07:35Chaque année, il investit 320 millions d'euros dans plusieurs segments.
07:38La recherche pour découvrir de nouvelles variétés, le dépôt de certificat d'obtention végétale,
07:43l'inscription au catalogue et la vente des semences en masse.
07:46Il y a là, effectivement, une entrée de l'agriculture dans l'économie capitaliste,
07:51entrée pour laquelle les semenciers et l'immagrin vont jouer un rôle majeur.
07:56C'est ce qui explique que les semenciers qui se situent sur la chânière stratégique du système de l'innovation
08:02agricole
08:03vont bénéficier d'une rente de situation avec des royalties qui vont leur permettre d'accumuler le capital nécessaire
08:09à des acquisitions, d'élargissement au secteur de l'agri-fourniture et de l'agroalimentaire,
08:15ce que l'immagrin va réaliser à la fin du XXe siècle et au début du XXIe.
08:19Mais justement, que pèse vraiment l'immagrin économiquement ?
08:24Il fait trois quarts de son chiffre d'affaires sur les semences.
08:27Le chiffre d'affaires total, il y a un an, c'était 2,5 milliards d'euros.
08:31Cela va lui permettre de se propulser à l'international,
08:34au point d'atteindre le poste de quatrième semencier mondial aujourd'hui,
08:38juste derrière Bayer-Monsanto, Corteva et Syngenta.
08:41Même si l'écart avec les trois premiers est important.
08:43Les parts de marché au niveau mondial, donc sur tous les marchés,
08:47des semences en agrégé, l'immagrin c'est à peu près 4%.
08:52Mais c'est un marché très segmenté et l'immagrin parvient à décrocher la place de numéro 1 mondial
08:56sur certaines sections, comme sur les semences potagères.
08:59L'immagrin a compris très tôt qu'il fallait grossir pour exister dans ce monde
09:03de la concurrence internationale sur le marché des semences.
09:05Dès les années 80-90, l'immagrin va chercher par des acquisitions,
09:10par des partenariats à s'internationaliser.
09:12D'autant plus que c'est une grosse tendance sur ce marché.
09:14Les acteurs dominants se regroupent, ce qui amplifie l'oligopole.
09:17On voit cet exemple sur les trois plus gros semenciers.
09:20Bayer et Monsanto ont fusionné,
09:22Dochemical et Dupont sont devenus Corteva,
09:24et Syngenta a été acheté par ChemChina.
09:27En 1975, l'immagrin commence donc une politique d'acquisition.
09:31D'abord Villemorin pour développer son secteur sur les semences potagères.
09:34Pour un semencier européen, il faut aussi miser sur le blé,
09:37donc l'immagrin achète le semencier Nickerson en 1990.
09:41Puis elle se développe à l'international en faisant des acquisitions d'entreprises
09:45de semences au Japon, en Israël, au Brésil, en Inde, aux Etats-Unis,
09:49en Afrique du Sud, en Thaïlande, au Mexique, en Chine, au Vietnam et au Danemark.
09:54Bref, un peu partout.
09:55Et surtout, pas que dans les semences.
09:57Vous vous souvenez du savane dont je vous parlais en intro ?
09:59L'entreprise investit aussi dans la boulangerie industrielle en France,
10:02en faisant l'acquisition de Jaquet, connu pour ses pains de mie en 1995,
10:06et celle de Brossard, connu pour son savane en 2011.
10:09Et c'est comme ça que cette petite coopérative en Limagne
10:12est devenue le géant des semences et de l'agroalimentaire que l'on connaît aujourd'hui.
10:16En parallèle, l'immagrin n'a jamais cessé d'investir dans la recherche.
10:18Limagrin est un acteur qui va continuer à creuser le sillon technologique et biotechnologique
10:24en se lançant dans l'aventure des organismes génétiquement modifiés
10:27et en le faisant à l'international, puisque ce développement va être freiné en France
10:32par la résistance des consommateurs aux produits génétiquement modifiés.
10:36Dès 1997, l'immagrin crée Biogema, un laboratoire de recherche.
10:40Son but est de ne pas laisser aux géants de l'agrochimie le monopole des OGM.
10:44Elle travaille actuellement sur les NGT, nouvelles techniques génomiques.
10:48L'immagrin fait partie des semenciers comme KVS qui ont investi dans ces technologies
10:54et sont plutôt à soutenir le développement de cette technologie.
10:57Mais c'est une technologie controversée, car comme les OGM,
11:00elle consiste à modifier l'ADN des plantes.
11:02Seule différence, elle n'introduit pas d'ADN étranger dans cette modification.
11:06Elle soulève donc des questions sur les risques sanitaires et environnementaux,
11:09mais aussi sur la potentielle brevetabilité de cette technique
11:12et entraînerait donc un aggravement du monopole dans le secteur des semences.
11:16L'année dernière, l'immagrin a soufflé ses 60 bougies
11:18et elle ne compte pas s'arrêter en si bon chemin.
11:21Dans son programme Ambition 2030, l'entreprise a pour objectif
11:24d'être le premier pur semencier mondial en grande culture
11:27et souhaite pour cela s'appuyer sur les NGT.
11:30Merci beaucoup d'avoir regardé cette saga.
11:31Si vous avez d'autres sujets que vous voulez qu'on traite sur l'agriculture,
11:34n'hésitez pas à les glisser en commentaire.
11:35Cette saga est aussi disponible en podcast sur Apple Music et Spotify.
11:38À bientôt !
11:41Cool !
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