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Les investissements dans l’intelligence artificielle se multiplient à travers le monde, portés par les géants de la technologie. Mais ces milliards investis se traduisent-ils déjà par des gains de productivité et des retombées concrètes sur l’économie réelle et l’emploi ? Et face à la domination des acteurs américains, l’Europe peut-elle tirer profit de cette révolution technologique ?
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00:03Le EFMI prévoit 3,1% de croissance mondiale cette année et derrière il souligne l'importance de ce développement
00:13technologique qui a pu soutenir cette croissance.
00:16Donc je vous propose de parler tout d'abord avec Julien Pio, bonjour, vous êtes économiste, enseignant-chercheur à l
00:21'INSEC, grande école, et chef de rubrique au sein de la revue politique et parlementaire.
00:26Merci beaucoup d'être avec nous pour faire ce focus sur l'IA en tant que soutien à l'économie
00:31mondiale.
00:33Bonjour à tous.
00:35Est-ce que ces investissements massifs dans l'intelligence artificielle se traduisent déjà par une croissance réelle ?
00:43Alors ça peut se traduire par une croissance réelle en fonction de ce que vous avez à vendre actuellement.
00:48Si vous êtes Nvidia et que vous vendez des semi-conducteurs et plus précisément des GPU, c'est-à-dire
00:53des cas graphiques qui sont aujourd'hui utilisés pour faire du calcul à très haute intensité dans les data centers,
00:58évidemment que ça participe à votre croissance, qu'elles soient économiques ou financières.
01:01Si vous êtes Samsung, Electronics, que vous soyez Micron, HKINX, ce genre d'acteurs qui font de la mémoire vive,
01:08pareil.
01:09On a besoin de beaucoup de mémoire vive aujourd'hui pour pouvoir alimenter les data centers et donner aux entreprises
01:14qui en ont besoin les puissances de calcul nécessaires pour entraîner les modèles d'IA et les utiliser.
01:19Et là, pareil, ça participe à votre croissance, qu'elles soient financières ou économiques.
01:23Si aujourd'hui, vous êtes un acteur majeur de l'exploitation de data centers, comme peuvent l'être Microsoft, Amazon
01:30ou Google à un degré moindre,
01:33évidemment que ça participe à votre croissance. La question, c'est plutôt de savoir à qui ça bénéficie aujourd'hui.
01:39Et ce sont des acteurs qui sont quand même majoritairement étrangers, américains et puis à un degré moindre, asiatiques.
01:46Et à quelle position de la chaîne de valeur on trouve ces acteurs-là ?
01:50Et aujourd'hui, ce sont plutôt dans l'infra que dans le soft.
01:52C'est ça, parce qu'en fait, derrière tout ça, il y a à la fois le soutien à la
01:56production interne à l'entreprise,
01:58mais il peut y avoir en plus des pierres ajoutées à l'édifice, de l'industrialisation,
02:05des éléments qui sont peut-être plus structurels à l'économie.
02:08À ce niveau-là, est-ce qu'on perçoit ces différences ?
02:12Et à quel point est-ce que l'intelligence artificielle peut se positionner sur ces différentes valeurs d'économie ?
02:18En vérité, on est encore un petit peu au début de l'histoire.
02:21Donc tout ce qu'on peut observer aujourd'hui n'a pas valeur, on va dire, d'enseignement définitif.
02:26Mais il n'en demeure pas moins qu'on commence à avoir des études,
02:29à la fois nationales et internationales, dans une optique comparative,
02:32qui montrent que certains pays prennent de l'avance.
02:35Et les pays qui prennent de l'avance sont des pays qui ont à la fois deux qualités, en vérité.
02:41La première, c'est un capital financier qui leur permet d'accélérer
02:46dans la propagation à grande échelle de ces outils,
02:49que ce soit dans l'industrie, que ce soit dans les services,
02:52que ce soit à des fins de productivité directe ou à des fins de recherche plus fondamentale.
02:57Et puis, on a aussi une deuxième qualité qui est la capacité, en fait,
03:01à avoir une vision parfaitement intégratrice de ces technologies.
03:05C'est-à-dire que plutôt que de laisser les différentes composantes d'une organisation,
03:11qu'elle soit publique ou privée, effectuer des tests dans son coin, on va dire,
03:16il y a une vraie différence avec les entreprises,
03:19et notamment qu'on trouve plutôt de l'autre côté de l'Atlantique actuellement,
03:21qui ont une vraie politique générale d'entreprise de l'IA
03:24avec une vraie stratégie d'intégration transversale sur l'ensemble des services.
03:27Et là, les études que l'on nous donne à voir actuellement
03:30montrent qu'il y a un différentiel de gamme de productivité assez manifeste
03:34entre les entreprises au niveau micro,
03:36qui ont réussi à réellement intégrer l'IA de façon très transverse,
03:40et celles qui l'utilisent, et parfois de façon intensive et même quotidienne,
03:44mais sans stratégie d'ensemble.
03:46Et là, pour l'instant, effectivement,
03:48on a un décrochage de productivité européen relativement aux États-Unis
03:52du fait d'une moins grande acculturation, on va dire,
03:55de l'intégration technologique, du numérique et de l'IA en particulier
03:59sur les logiciels d'IA qui nous sont donnés à utiliser aujourd'hui, en fait.
04:04Et on va revenir après sur le cas européen,
04:06mais quand on voit par exemple les investissements massifs américains
04:09sur ces technologies IA, vous avez parlé de transversalité,
04:12est-ce que c'est une réponse à un potentiel risque de déséquilibre économique
04:18quand on voit qu'il y a autant d'investissements qui sont faits dans l'IA ?
04:22Oui, parce qu'effectivement, dans les marchés de haute technologie,
04:27qu'ils soient au niveau du marché fondamental de la technologie
04:30et de toutes les applications qu'il peut y avoir à partir de la propagation de la technologie,
04:36on a des avantages très souvent qui sont cumulatifs.
04:38Et lorsque vous commencez à avoir un retard qui est structurel,
04:41il est extrêmement compliqué de pouvoir le combler.
04:44Et très, très vite, en vérité, les investissements ont tendance à se flécher tous
04:47dans la même direction, ce qui obère en fait votre capacité, vous,
04:51à opérer ce rattrapage qui nécessite justement des investissements en question.
04:55Et là, effectivement, l'avance qui est prise dans certains domaines
04:58par les Américains d'une part et les Chinois de l'autre fait que l'horizon se bouche un petit
05:04peu
05:05pour à la fois des nouvelles entreprises qui arriveraient aujourd'hui avec un petit peu de retard
05:09et évidemment un continent comme l'Europe qui, aujourd'hui, est beaucoup moins attractif
05:13pour les capitaux qui sont nécessaires néanmoins à ces investissements productifs.
05:17Mais je l'ai dit, on va nuancer quand même parce qu'on est au début de l'histoire
05:21et beaucoup, beaucoup de richesses seront développées par l'intégration de l'intelligence artificielle
05:29sur des industries précises à des fins de productivité extrêmement précises
05:34qu'on appelle en vérité les marchés applicatifs.
05:37Et ces marchés applicatifs, ils restent encore très largement à développer
05:41et à conquérir en vérité, que ce soit dans la voiture autonome,
05:44que ce soit dans la recherche médicale, les biotech évidemment, la biomédecine,
05:50que ce soit dans le quantique, que ce soit...
05:53En fait, tout là où l'intelligence artificielle, lorsqu'elle sera appliquée et maîtrisée,
05:57permettra en fait de construire des stratégies davantage concurrentielles,
06:01en vérité, il y a encore des places à prendre.
06:03Et la bonne nouvelle, c'est qu'il n'est pas garanti que ce soit l'accès aux modèles les
06:08plus puissants
06:08qui permettent de déboucher en fait sur des applications
06:13qui soient les plus performantes sur le plan industriel.
06:16L'histoire l'a souvent montré en innovation,
06:18ce n'est pas forcément la meilleure technologie qui remporte les marchés,
06:21c'est souvent la technologie qui est capable de se diffuser le plus rapidement
06:24et qui est suffisamment bonne pour faire le travail.
06:27Et peut-être que sur ces segments-là,
06:29on aura la bonne surprise de découvrir que des acteurs européens
06:32qui seront partis avec un peu de retard et avec un peu moins de capital,
06:35qu'ils soient technologiques ou qu'ils soient financiers,
06:38sont capables de faire une course en tête,
06:40tout simplement parce qu'ils auront trouvé la bonne stratégie au bon moment sur le bon secteur
06:44et ça leur permettra éventuellement de prendre des positions qui sont très intéressantes dessus.
06:49Ce qu'on n'a pas réussi à faire, soyons-en très convaincus,
06:53sur le marché du web applicatif par exemple,
06:57où les champions numériques sont essentiellement étrangers,
06:59il ne tient qu'à nous de faire en sorte que les futurs Netflix,
07:02que les futurs Uber, que les futurs Airbnb,
07:04de l'application d'intelligence artificielle à des fins industrielles,
07:08soient un peu plus souvent pavillons européens que pavillons étrangers.
07:10Et justement par rapport à cette attractivité européenne,
07:13comment est-ce que vous regardez cette actualité de cette semaine de NVIDIA
07:16qui investit dans quatre de nos plus grandes entreprises françaises ?
07:23C'est quoi ? C'est 10 milliards de dollars d'engagement dans l'écosystème technologique européen ?
07:27Comment est-ce que vous voyez ce genre d'actualité ?
07:3010 milliards, c'est beaucoup, c'est peu à la fois.
07:32C'est beaucoup parce que c'est des sommes qui sont conséquentes,
07:35qui permettent aux acteurs qui en bénéficient,
07:37de bénéficier d'un vrai coût d'accélérateur, c'est très très bien.
07:40Néanmoins, rapporter à l'échelle des investissements que l'on constate aujourd'hui
07:44dans l'intelligence artificielle, ça reste quand même une goutte d'eau dans l'océan
07:47des profits ou des super profits de NVIDIA.
07:49Donc ça, c'est déjà une première chose.
07:51Puis ensuite, il faut essayer de comprendre quels sont les objectifs stratégiques de NVIDIA.
07:56NVIDIA peut avoir des objectifs industriels
07:58qui consistent en fait à positionner des pions un petit peu partout sur l'échiquier
08:03de façon à être sûr que si un des acteurs dans lesquels il investit
08:08parvient demain à obtenir des positions de marché extrêmement conséquentes,
08:12il aura son mot à dire sur la gouvernance et il aura sa part de profit
08:15qui lui sera réservée, évidemment.
08:17Ça lui permet aussi de sécuriser, si tant est qu'il en ait besoin,
08:22certains débouchés pour ses produits,
08:24étant à peu près certain que lorsqu'il co-investit dans des boîtes,
08:27ces boîtes sont extrêmement incitées à utiliser des solutions hardware ou software NVIDIA
08:32plutôt que des solutions concurrentes.
08:34Et puis, il y a aussi probablement un petit peu de soft power derrière tout ça.
08:37C'est-à-dire que pour obtenir les bonnes grâces peut-être du régulateur européen,
08:42il n'est pas complètement idiot de montrer pas de l'enche
08:45et de montrer qu'on se soucie du devenir industriel de certaines pépites européennes.
08:49Et quand on voit par exemple que NVIDIA investit dans Doctolib,
08:53donc qui manipule quand même des données très sensibles,
08:55est-ce que ça, c'est inquiétant pour nous, Européens ?
08:59Oui et non.
09:00C'est toujours inquiétant de laisser à des entreprises privées
09:05sur lesquelles on n'a aucun contre-pouvoir démocratique, en vérité,
09:08sauf le fait de pouvoir boycotter éventuellement leurs produits ou leurs services,
09:12de leur donner accès à des données extrêmement sensibles
09:15qui relèvent de notre intimité.
09:17Mais en fait, on le fait déjà extrêmement massivement,
09:18en vérité, à travers l'utilisation de nos téléphones portables,
09:22de nos ordinateurs,
09:22et puis les consentements que l'on donne un petit peu de façon très cavalière
09:26à l'ensemble des services qu'on nous donne à utiliser.
09:29Mais toujours est-il que le vrai juge de paix, c'est plutôt le régulateur.
09:34On peut tout à fait confier des données sensibles à des entreprises privées,
09:39y compris entreprises privées étrangères,
09:41si on se dote d'un outil de régulation
09:43qui permet d'être extrêmement contraignant
09:45dans ce que peuvent faire ces entreprises étrangères,
09:48des données qu'elles collectent par ailleurs.
09:49Et c'est là qu'on peut être un petit peu inquiet en tant qu'européens,
09:54parce que par le passé,
09:55les outils de régulation qu'on a pu mettre en place,
09:58qu'il s'agisse du RGPD,
09:59ou plus récemment du Digital Services Act,
10:02ou du AI Act aujourd'hui,
10:05n'ont pas vraiment démontré une véritable capacité
10:08à pouvoir contraindre le droit extraterritorial de s'appliquer.
10:13Je pense notamment au Patriot Act américain,
10:16qui permet en fait au gouvernement américain d'ordonner,
10:19tout simplement aux entreprises américaines
10:20qui utiliseraient pourtant des données d'Européens,
10:23de confier leurs données,
10:25à des fins de sécurité nationale.
10:28Mais évidemment, on peut avoir d'autres objectifs
10:30que la sécurité nationale à travers ça,
10:32comme tout simplement des sujets industriels
10:34ou de l'ingérence dans les affaires étrangères.
10:36Et ce que je veux dire par là,
10:37c'est que vous pouvez avoir le meilleur cadre régulateur possible,
10:39et sincèrement, le cadre régulateur européen
10:41est plutôt bien pensé et bien décrit.
10:44Ce qui compte, c'est la capacité de pouvoir le faire appliquer derrière.
10:47Merci beaucoup Julien Pillot.
10:48Je rappelle que vous êtes économiste enseignant-chercheur
10:51à l'INSEC Grande École.
10:53Et merci à vous toutes et tous de nous avoir suivis.
10:55C'était Smartéco.
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