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00:00Nous nous sommes tous à l'intérieur de lignes que nous n'avons pas tracées.
00:04Des frontières invisibles.
00:06Des murs imaginaires qui découpent la Terre
00:08et pour lesquelles, depuis des millénaires,
00:11des millions d'êtres humains ont accepté de mourir.
00:13Ces lignes forment l'illusion la plus puissante jamais créée par l'humanité.
00:17Une fiction si ancrée dans nos esprits
00:20qu'elle est devenue notre réalité absolue.
00:22On l'appelle l'État.
00:24D'un point de vue purement clinique, juridique,
00:27l'État n'a besoin que de trois choses pour exister.
00:29Un territoire géographique,
00:31une population, vous, moi, assujettie à ces lois,
00:34et une autorité souveraine.
00:36Mais derrière ces termes froids se cache une vérité beaucoup plus brutale.
00:40L'État, au fond, c'est la seule entité sur Terre
00:43qui détient le droit de vous faire du mal, en toute légalité.
00:47Le monopole de la violence physique légitime.
00:50Nous avons accepté de confier notre propre violence à un monstre froid,
00:54en échange d'une promesse.
00:56La promesse de l'ordre.
00:57Au fil des siècles, le contrat a changé.
01:00Au départ, on lui demandait simplement d'être un bouclier,
01:03de tenir les murs, de juger nos fautes,
01:05et de nous protéger des autres nations.
01:07C'était l'État gendarme.
01:09Puis, la machine s'est complexifiée.
01:11Il est devenu l'horloger de notre économie.
01:14Celui qui bat la monnaie,
01:15qui trace les routes,
01:16qui dicte les réeliers du jeu.
01:18Plus tard encore, face à la misère et à la fragilité de nos vies,
01:22on a voulu qu'il devienne une mère.
01:24L'État-providence.
01:25Celui qui soigne, qui éduque,
01:27qui nous rattrape quand on tombe face aux accidents de l'existence.
01:31Et aujourd'hui, face à un monde qui s'épuise,
01:33face au climat qui se dérègle,
01:35et à la nature qui reprend ses droits,
01:37on lui confie une tâche presque divine.
01:39Sauver notre environnement.
01:41Alors, une question se pose.
01:43Cette construction imaginaire,
01:45ce contrat social bâti sur la contrainte et l'impôt,
01:48est-il encore adapté au monde de demain ?
01:50Où sommes-nous les prisonniers volontaires d'une structure qui nous dépasse ?
01:54Aujourd'hui, on va parler de l'État.
02:07On nous a toujours appris que l'État était un arbitre.
02:10Une entité neutre, placée au-dessus de la mêlée,
02:13chargée de garantir l'équité entre les citoyens.
02:16Mais un arbitre ne crée pas les règles du jeu.
02:18Il se contente de les faire respecter.
02:20Et quand on observe attentivement comment la partie se déroule,
02:23une évidence finit par s'imposer.
02:26L'État n'est pas neutre.
02:27Il n'a jamais été conçu pour l'être.
02:30Il est une forteresse bâtie pour protéger ceux qui possèdent déjà tout.
02:34Derrière le grand théâtre de la démocratie et des institutions,
02:37la machine étatique sert avant tout les intérêts d'une classe dominante.
02:41Ceux qui détiennent le capital, les moyens de production,
02:44les leviers de l'économie.
02:45L'État n'est que l'outil qui permet de sanctuariser ce déséquilibre.
02:49Il transforme la domination économique d'une poignée d'individus
02:52en une fatalité légale, indiscutable.
02:56Et pour maintenir cette illusion,
02:57il y a ce fameux concept dont on a parlé.
03:00La violence légitime.
03:01C'est une mécanique fascinante.
03:03Frapper un homme dans la rue pour lui prendre son bien,
03:06et vous êtes un criminel.
03:07Mais porter un uniforme,
03:09exécuter un ordre d'expulsion,
03:11protéger les murs d'une banque
03:12ou disperser une foule qui réclame de quoi vivre,
03:15et soudain, votre violence devient sacrée.
03:18Elle devient l'ordre.
03:20Mais quel ordre protège-t-on exactement ?
03:22Ce n'est pas l'harmonie humaine.
03:23C'est l'ordre de la propriété.
03:25La fluidité du profit.
03:27À l'instant précis où un mouvement populaire
03:29menace réellement les intérêts économiques de cette élite,
03:32le masque de l'État-providence glisse.
03:34Le dialogue s'arrête.
03:36La matraque prend le relais.
03:38La violence de l'État est le dernier rempart du capitalisme
03:41quand son hypnose ne fonctionne plus.
03:43Pourtant, frapper les corps coûte cher.
03:45Ça se voit.
03:46Ça choque.
03:47Ça crée des martyrs.
03:48Pour durer, le système a besoin d'une oppression
03:50beaucoup plus subtile.
03:52Invisible.
03:53L'État ne dresse pas seulement des barrages de police.
03:56Il dresse nos esprits.
03:57Il tisse autour de nous une toile de domination
04:00institutionnelle et culturelle.
04:02Regardez le système éducatif.
04:04Sous couvert d'égalité des chances et de méritocratie,
04:07il trie, il classe, il reproduit à l'infini
04:10les mêmes hiérarchies sociales.
04:12On impose une norme, une façon de s'exprimer,
04:14une culture légitime, un élitisme bourgeois
04:18qui exclut de fait ceux qui n'en ont pas les codes.
04:21L'objectif n'est pas d'élever tout le monde,
04:23mais de faire croire à ceux qui restent en bas
04:24qu'ils sont les seuls responsables de leur échec.
04:27L'État nous apprend à accepter notre propre soumission
04:29comme une chose naturelle.
04:31Et le coup de maître absolu de cette architecture
04:33c'est de nous avoir persuadés que sans elles,
04:36nous ne serions rien.
04:37L'État nous infantilise.
04:39Il nous maintient dans une dépendance constante,
04:41nous convainquant que sans ces lois,
04:43ces guichets et ces juges,
04:44nous serions incapables de nous organiser,
04:47incapables de solidarité ou de justice.
04:49Il confisque notre puissance d'agir ensemble
04:52pour nous revendre une sécurité froide
04:54et administrative.
04:55Nous avons fini par croire que nous avions besoin
04:57d'un maître pour ne pas nous entre-dévorer.
04:59Alors que ce maître est précisément celui qui organise le banquet
05:03et nous sert au menu.
05:10Pour nous faire accepter ce menu,
05:12il y a une histoire terrifiante
05:13qu'on nous répète en boucle depuis notre enfance.
05:16Une histoire conçue pour nous donner le vertige
05:18à l'idée même de notre propre liberté.
05:20On nous dit que si l'État disparaissait demain,
05:23ce serait le chaos immédiat,
05:25le retour à la sauvagerie.
05:27Que sans la peur du gendarme et du juge,
05:30l'humain redeviendrait un loup pour l'humain.
05:32Une guerre de tous contre tous,
05:34où le plus fort écraserait le plus faible.
05:37C'est un récit puissant.
05:38Le scénario parfait de tous les films post-apocalyptiques.
05:42Le seul problème,
05:44c'est que c'est un mensonge.
05:46Quand on observe la nature,
05:47la vraie,
05:48on se rend compte que la loi de la jungle qu'on nous a vendue,
05:51cette compétition acharnée et sanglante perpétuelle,
05:54n'est qu'une petite partie de l'équation.
05:57L'autre force,
05:58la plus silencieuse mais la plus déterminante
06:00dans l'évolution des espèces,
06:02c'est l'entraide.
06:04Les espèces qui ont traversé les âges,
06:06qui ont survécu aux glaciations et aux cataclysmes,
06:08ne sont pas nécessairement les plus brutales
06:10ou les plus solitaires.
06:12Ce sont celles qui ont compris comment coopérer.
06:15L'entraide n'est pas une utopie romantique.
06:17C'est la technologie de survie la plus redoutable de notre monde.
06:21Et nous, les humains,
06:23en sommes les héritiers absolus.
06:25Que se passe-t-il vraiment quand la catastrophe frappe ?
06:28Quand une ville est ravagée par les eaux ?
06:30Quand un tremblement de terre détruit les infrastructures ?
06:33Quand les institutions s'effondrent
06:35et que la police disparaît ?
06:37Les historiens et les sociologues des catastrophes
06:39ont documenté ces moments de rupture.
06:41Et la réalité est fascinante.
06:43Au lieu du pillage généralisé et des meurtres de masse,
06:47ce qui émerge instantanément des décombres,
06:50c'est la solidarité.
06:51En quelques heures,
06:53sans qu'aucun leader ne donne d'ordre,
06:55des voisins qui s'ignoraient la veille
06:56forment des chaînes humaines
06:57pour déblayer les gravats à main nue.
07:00Ils mettent en commun les réserves de nourriture,
07:02improvisent des hôpitaux de fortune,
07:04organisent des gardes pour protéger les plus vulnérables.
07:07Quand l'autorité artificielle s'évapore,
07:09l'humain ne sombre pas dans le chaos.
07:12Il s'auto-organise.
07:13L'ordre ne disparaît pas.
07:15Un autre ordre,
07:16organique,
07:17direct et profondément humain,
07:19prend le relais.
07:21L'humanité n'a pas attendu l'invention des ministères,
07:23des tribunaux ou des parlements
07:25pour savoir comment survivre ensemble.
07:27Pendant la quasi-totalité de notre histoire sur cette planète,
07:30nous avons vécu en réseau de communautés,
07:32régulant nos conflits par la discussion,
07:33partageant les ressources par nécessité et par instinct.
07:37Nous portions l'entraide en nous
07:38bien avant qu'on nous impose l'État.
07:40Mais l'État, pour justifier son existence,
07:43a dû atrophier ce muscle.
07:45Il a délégué notre solidarité à des numéros verts
07:47et des formulaires administratifs.
07:49Il nous a isolés dans le confort froid de l'individualisme,
07:53jusqu'à nous faire douter de notre propre capacité
07:55à prendre soin les uns des autres.
07:57Pourtant, ce réflexe de survie collective n'est pas mort.
08:00Il sommeille sous le béton de nos certitudes,
08:02prêts à se réveiller au premier craquement du système.
08:11Si l'État n'est qu'une architecture conçue pour protéger les puissants,
08:15si, sous les décombres de ce système,
08:17nous portons déjà en nous l'instinct et la capacité
08:20de nous organiser par l'entraide,
08:22alors une question vertigineuse s'impose.
08:25Pourquoi en sommes-nous encore là ?
08:27Pourquoi continuons-nous, chaque matin, à obéir,
08:30à payer, à courber l'échine,
08:33à nourrir par notre temps et notre sueur
08:35la machine même qui nous broie ?
08:37La réponse est tragique.
08:39Ce n'est pas parce que l'État est trop fort.
08:41C'est parce qu'il a réussi sa plus grande conquête.
08:44Il a colonisé notre imagination.
08:46La porte de la cage est grande ouverte.
08:49Mais nous avons oublié à quoi ressemblait le ciel.
08:52Nous sommes devenus incapables de concevoir la vie
08:54en dehors de ces murs.
08:56Mais que se passerait-il si nous décidions de regarder ailleurs ?
09:00Si nous choisissions, tout simplement, de faire sécession ?
09:04Il ne s'agit pas de fuir sur une île déserte
09:07ou de s'isoler dans les bois.
09:08Il s'agit d'une désertion de l'intérieur.
09:11Le système est conçu pour résister aux affrontements frontaux.
09:15Il adore ça.
09:16Il a les matraques, les tribunaux et les prisons pour ça.
09:19Affronter l'État sur son propre terrain,
09:21c'est jouer à un jeu dont il a écrit les règles.
09:24Mais ce que l'État redoute par-dessus tout,
09:26c'est qu'on cesse d'avoir besoin de lui.
09:28C'est le vide, l'indifférence.
09:31Faire sécession, c'est commencer, dès aujourd'hui,
09:34à construire des réalités parallèles.
09:36C'est tisser des réseaux d'entraide, des coopératives,
09:40des zones d'autonomie où ces lois n'ont plus de prise
09:42parce que nous les avons remplacées par nos propres accords.
09:45C'est reprendre le contrôle de ce qui nous fait vivre,
09:48notre nourriture, notre énergie, notre savoir, notre solidarité.
09:53C'est glisser entre les doigts de l'administration
09:55et cesser, peu à peu, d'alimenter le monstre.
09:59Si des millions de personnes décidaient demain
10:01de régler leurs conflits sans appeler la police,
10:04de s'entraider sans attendre les subventions,
10:06de produire et de partager sans passer par leur monnaie,
10:09l'État s'effondrerait.
10:11Pas dans le sang ou dans les flammes,
10:13il s'effondrerait comme un vieux décor de théâtre oublié.
10:16Car c'est là le secret le mieux gardé de notre monde.
10:20Toute cette puissance, ces ministères,
10:22cette bureaucratie et cette police,
10:24tout cela ne repose que sur une seule et unique chose,
10:28notre croyance collective,
10:30notre consentement.
10:31Le pouvoir de l'État n'a d'existence
10:33que parce que nous acceptons de le porter sur nos épaules.
10:36Le jour où nous déciderons de lâcher prise,
10:39ces murs de béton redeviendront du papier.
10:42C'est à nous de décider si nous voulons continuer à y croire.
10:45Sous-titrage Société Radio-Canada