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Dimitri Pavlenko reçoit Pierre-Henri Tavoillot, philosophe, président du Collège de philosophie à l’Université de la Sorbonne et auteur de l’ouvrage "Voulons-nous encore vivre ensemble ?" chez Odile Jacob.

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Transcription
00:007h, 9h, Europe 1 Matin.
00:037h11 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko vous recevez ce matin, le philosophe Pierre-Henri Tavoyot.
00:09Bonjour Pierre-Henri Tavoyot.
00:10Bonjour.
00:11Bienvenue sur Europe 1, président du collège de philosophie, votre dernier livre,
00:15Voulons-nous encore vivre ensemble ? Paru chez Odile Jacob, vous étiez venu nous en parler ici même sur Europe
00:201, Pierre-Henri.
00:21Cette question du vivre ensemble, alors elle hante le débat public de manière permanente.
00:25Et alors ces dernières heures après les pillages, les radias, la casse de ce week-end massivement tournée vers les
00:30commerces,
00:31mais aussi les symboles de l'État, vous vous posez une question plus grave encore, Pierre-Henri Tavoyot.
00:36La question en fait qui vient en théorie après, quand on a répondu que non, visiblement, nous ne voulons plus
00:42vivre ensemble.
00:43Mais cette question c'est celle de la guerre civile.
00:45Est-ce que l'on s'en rapproche ? Est-ce que ce qu'on a vu ce week-end
00:48en seraient quelque part les signes annonciateurs ?
00:50Ça fait profondément débat.
00:52Vous êtes de ceux qui pensent que oui, la guerre civile est imminente.
00:55Mais qu'est-ce qui vous fait dire cela, Pierre-Henri Tavoyot ?
00:57Alors, imminente, je ne dirais pas ça, mais j'avais écrit dans ce livre le fait qu'on avait des
01:03scénarios en fait tout faits,
01:05qu'on plaquait bien très souvent sur la société,
01:07et qu'au fond notre grille de lecture d'un monde complexe, il faut bien le reconnaître,
01:12tendait volontiers vers des scénarios faciles en opposant binaires, en opposant les méchants et les gentils.
01:19Il y avait la lutte des classes, il y avait la guerre des races, la guerre des civilisations, la guerre
01:23des sexes, la guerre des générations.
01:26Enfin voilà, on a des scénarios qu'on plaque.
01:28Je tentais de dire que ces scénarios que l'on plaquait sur ces phénomènes sociaux,
01:33c'est très tentant parce que c'est très explicatif et ça explique tout,
01:36mais il y a des tensions dans tous ces domaines, il n'y a pas de guerre civile.
01:40Là, ce qui me semble nouveau, c'est pour ça que j'utilise le terme, pardonnez-moi, mais c'est
01:45important,
01:46c'est embryon de guerre civile, c'est qu'il me semble que ce à quoi on assise sur les
01:50réseaux sociaux,
01:51c'est-à-dire l'enfermement dans des bulles cognitives ou des bulles informationnelles,
01:55où chacun a ses réflexes, chacun a ses références, chacun a sa réalité,
02:00qui n'a aucun contact avec celle des autres,
02:02eh bien ce domaine virtuel est en train de basculer dans la réalité.
02:06Et c'est là où on peut voir en effet un embryon de guerre civile.
02:10Quand on va sur le terrain, on voit en fait deux grands camps.
02:14Le camp de ceux qui disent qu'au fond, la République est attaquante.
02:18La République n'est pas simplement attaquée, elle est attaquante,
02:21c'est-à-dire que cette République, cet État, cette France,
02:23est abominable à l'égard des injustices, des inégalités,
02:28elle est raciste, elle est machiste, elle est indifférente au sort de la planète.
02:33Et donc cette République est violente,
02:36du coup la violence que l'on a vue se considère elle-même comme une violence légitime,
02:41l'expression a été prononcée, voire comme de la légitime défense.
02:44Et puis d'autres qui considèrent qu'effectivement cette République est attaquée,
02:47et il faut bien le reconnaître, j'en suis.
02:49Alors la guerre civile, c'est quand même à la base un conflit armé
02:53entre des groupes organisés dans le même pays,
02:54ou bien entre un groupe organisé et l'État.
02:57Enfin je veux dire, c'est les FARC contre l'État colombien,
02:59c'est les Tutsis contre les Hutus.
03:01C'est vrai que ce mot de guerre civile, il est effrayant,
03:04et à bien des égards, il est sans doute excessif
03:06par rapport à ce que l'on voit ces dernières heures.
03:09Mais je comprends votre raisonnement, Pierre-Henri Tavoyot.
03:11Est-ce qu'il ne faut pas rajouter à ce que vous venez de nous dire aussi,
03:14les signes de faiblesse quand même montrés par l'État,
03:16qui s'est montré totalement dépassé ce week-end ?
03:19Oui, il y a un point d'accord, si je puis dire,
03:21dans cette situation conflictuelle,
03:23c'est qu'effectivement l'État est défaillant.
03:25L'État est défaillant, il est défaillant soit pour résoudre
03:28les causes qui nous paraissent extrêmement urgentes
03:30et qui sont légitimes ces causes,
03:32mais à l'égard desquelles on considère que l'État
03:35est d'une violence insupportable, sociale,
03:39les inégalités, l'urgence climatique,
03:42enfin toutes ces causes qui sont,
03:43ou la situation dans les lycées,
03:45qui sont tout à fait importantes.
03:46Mais on va les interpréter non pas comme des problèmes à résoudre,
03:50mais comme des attaques individuelles.
03:53Et c'est ça la difficulté,
03:54c'est qu'à aucun moment on a une logique
03:56qui est une logique constructive,
03:58d'essayer de réfléchir.
03:59Oui, nous sommes dans une situation financière française
04:02extrêmement compliquée.
04:03Oui, les services publics sont en dégradation.
04:06Oui, l'État et l'autorité n'est plus assurés.
04:08Mais au lieu de se dire,
04:11essayons de trouver des solutions unies,
04:14on impute aux forces policières,
04:17aux maires,
04:18aux réverbères,
04:19le cas échéant que l'on va détruire,
04:21parce que évidemment ce réverbère est le symbole,
04:23je l'ai vu,
04:24donc c'est pour ça que je cite ça,
04:26ou aux voitures, aux commerces.
04:28Enfin, on a une logique de destruction,
04:30une logique véritablement nihiliste
04:32qui se met en place
04:32et qui effectivement laisse tout à fait pantois
04:36avec la convergence d'un certain nombre de domaines
04:38de forces qui jusqu'à présent étaient séparées,
04:42mais qui se rejoignent toutes
04:44dans une détestation du lieu dans lequel ils habitent.
04:48Vous avez dit la République,
04:49elle est attaquée,
04:50vous êtes de ceux qui pensent cela,
04:51Pierre-Henri Tavoyot.
04:52Attaquée par qui ?
04:54Il y a toute une série d'éléments.
04:56Attaquée d'abord par le fait
04:59que chacun s'enferme dans ses préoccupations
05:02qui sont évidemment très importantes.
05:04Aujourd'hui, les lycéens sont considérés
05:08comme effectivement une force très sympathique
05:10et très active,
05:11effectivement comparativement à ça,
05:12mais je rappelle tout simplement
05:14que bloquer un lycée,
05:16bloquer une université...
05:17Ou le musée du Louvre,
05:19comme ça c'est vu hier.
05:20Ou bloquer le musée du Louvre.
05:21Je viens d'apprendre
05:22que le président d'université Sorbonne-Nouvelle
05:25vient d'être contraint de démissionner
05:28parce qu'il a demandé l'intervention
05:30des forces de l'ordre
05:31pour débloquer les universités.
05:34Comme si le blocage des universités
05:36était une chose normale
05:37et depuis dix ans, en effet,
05:38dans mon université de la Sorbonne,
05:40c'est une chose normale.
05:41Il n'y a pas un semestre complet
05:44sans un blocage qui a lieu.
05:46Le nombre d'heures dispendies...
05:48Depuis dix ans.
05:49C'est sidérant.
05:50Et tout ça, au-delà du fait lui-même,
05:54dans l'indifférence totale.
05:55C'est-à-dire que les collègues
05:56trouvent ça normal.
05:58Et je suis effectivement scandalisé
06:00de cette situation.
06:00Donc, qu'est-ce que ça veut dire ?
06:03Ça veut dire qu'on considère
06:04que la normale est normale.
06:06Que l'inégalité,
06:07que l'illégalité est légale.
06:10Que ceux qui veulent remettre à jour
06:12les règles,
06:13les règles simples,
06:14les règles de la République,
06:15une règle toute bête,
06:16on n'entrave pas la liberté d'autrui.
06:19On n'entrave pas...
06:20Si on revendique quelque chose,
06:22et ça peut être formidablement pertinent
06:25de revendiquer quelque chose pour soi,
06:26on n'engage pas
06:28et on ne joue pas avec la vie des autres,
06:30notamment avec la vie des autres étudiants
06:32qui sont, pour une bonne part,
06:33dans une situation véritablement tragique
06:35depuis presque maintenant qu'un jour,
06:37trois semaines pour certains,
06:38qui n'ont pas aucun enseignement.
06:40Donc, non,
06:41c'est une situation qui est une situation
06:42vraiment absurde, au fond.
06:45Merci Pierre-Henri Tavoyeux.
06:46C'est vrai que culture de l'émeute,
06:47pulsion révolutionnaire,
06:48un État qui montre des signes
06:49de vulnérabilité,
06:50tous en même temps.
06:51C'est un cocktail absolument détonnant.
06:53On vous lira donc dans votre livre
06:55« Voulons-nous encore vivre ensemble ? »
06:56paru chez Odile Jacob,
06:58ouvrage passionnant.
07:00Vous étiez d'ailleurs...
07:00Je rappelle que la réponse
07:01était quand même plutôt oui.
07:02Oui.
07:02Il y a les ressources.
07:03Voilà.
07:04Tout ça est en évolution, on va dire.
07:06Merci Pierre-Henri Tavoyeux
07:07d'être venu ce matin
07:08sur l'antenne d'Europe 1.
07:09Bonne journée à vous.
07:10Il est 7h18 sur Europe 1.

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