00:00Mais finalement, vous êtes un peu représentatif des Français parce que figurez-vous que quasiment la moitié aujourd'hui des
00:05décès donnent lieu à une crémation.
00:09Très phénomène.
00:10Mais c'est incroyable. Je ne pense pas du tout que ce chiffre était aussi fort. On a le choix
00:14pour le grand départ.
00:16C'est bien que ce ne soit pas tabou.
00:17Exactement. Et c'est aussi pour ça qu'on en parle ce matin. Parce qu'on a de plus en
00:20plus besoin de l'exprimer, ce choix, et de garder aussi la maîtrise,
00:25de savoir ce qui va se passer après, après le grand départ, et comment s'organise ce commerce du funéraire.
00:31Parce que c'est devenu un commerce, celui de la crémation. Bonjour Julie Malheur.
00:34Bonjour Baya.
00:35Votre livre « Partir en fumée » sort demain au Cherche-Midi, une enquête édifiante sur l'univers de la
00:41crémation, une industrie jeune,
00:44et pour nous, assez opaque, on ne sait rien. Premier point, en 15 ans, on est passé de 28%
00:49à 47% de crémation.
00:52C'est une révolution. C'est-à-dire que si tu as un marché de niche, c'est une industrie,
00:56c'est ça ?
00:57Absolument. En quelques décennies, en 30-40 ans, on passe même de 1% à 50%.
01:02C'est un Français sur deux, bientôt, qui va effectivement faire le choix de la crémation,
01:07alors que ça fait historiquement 2000 ans qu'on choisit l'inhumation.
01:11Et pour quelles raisons ?
01:13Alors, le livre, qui est une enquête, justement, cherche à comprendre les mécanismes,
01:17parce que ce n'est pas si simple. Il y a un recul de la religion, il y a une
01:20perte de l'ancrage familial du village, etc.
01:23Donc, c'est vraiment multifactoriel. Je raconte exactement tout ça.
01:28Je suis allée voir dans les crématoriums les familles, dans l'industrie du recyclage,
01:32et ensuite, ce qu'on fait descendre pour essayer de comprendre, et vous en parliez, le choix de la musique,
01:38le choix du rite qui a complètement changé et évolué avec la crémation.
01:42On va en parler, mais dans cet univers de la crémation, encore une fois, on le connaît très très peu.
01:47Il y a combien d'acteurs, par exemple, sur ce marché ?
01:50Alors, il y a surtout, il y a beaucoup d'acteurs, mais il y en a deux gros.
01:53On va dire, c'est les mêmes que pour les pompes funèbres, c'est Funicap, OGF.
01:56Il y a deux énormes groupes, et puis ensuite, c'est très divisé.
02:00Il y a les collectivités qui gèrent, mais parfois, ils délèguent aussi Funicap et OGF.
02:07Donc, c'est très morcelé, mais on va dire qu'il y a deux mastodontes qui tiennent le marché.
02:11Vous faites beaucoup de révélations dans votre enquête, notamment celle-ci.
02:16Même quand on choisit l'inhumation, il y a de fortes probabilités qu'on finisse crématisés.
02:21Oui, et c'était vraiment la question que je suis allée poser à une sénatrice aussi,
02:26parce qu'en fait, aujourd'hui, ce qui compte, c'est le foncier, pardon, mais c'est l'argent.
02:31Les cimetières, ça coûte cher, ça prend de la place.
02:33Toutes les communes sont obligées de rationaliser l'espace.
02:36Et donc, finalement, elles vont chercher à gagner de l'espace.
02:40Avant, on excavaient, on va dire, toutes les vieilles tombes après un certain temps.
02:47Et puis, on mettait les eaux.
02:48Si ce n'est pas renouvelé, ça partait à l'ossuaire.
02:51Aujourd'hui, on les passe au four, tout simplement.
02:54Et sans forcément prévenir les familles, au moins minimum ?
02:58Les lois, heureusement, sont là.
02:59Il y a une recherche obligatoire des dernières volontés.
03:03Mais enfin, aller chercher les dernières volontés de quelqu'un qui est décédé il y a 50 ans,
03:0730 personnes à l'époque n'imaginaient aujourd'hui que la question de la crémation se poserait en réalité.
03:12On était, j'ai envie de dire, catholiques ou chrétiens, d'une manière générale.
03:16Tout le monde allait sous la terre et on ne se posait pas de questions.
03:18Autre révélation, lors d'une crémation, les métaux ne sont pas réduits en cendres,
03:24que ce soit des bijoux, des prothèses, et ils sont au cœur d'un business dont les chiffres sont affolants.
03:31Oui, alors moi, c'était ma grande découverte.
03:34C'est effectivement, il y a une collecte des métaux issus du corps humain qui restent après la crémation,
03:40dans des espèces de bennes collectives, on dirait nos poubelles ménagères, c'est dans une autre couleur.
03:46Et puis, il y a des camions qui passent et qui les récoltent, puisqu'il y a un acteur qui
03:49est quasiment en situation de monopole
03:51et qui emmène tout ça aux Pays-Bas, dans une petite ville qui s'appelle Maple,
03:56où il y a un énorme centre de tri et où on va trier les lunettes, les prothèses,
04:03et tout va repartir dans des fonderies, sauf les têtes de prothèses, les facettes qui ne sont pas recyclables,
04:10les facettes de dents, et qui là vont finir dans des mines de sel en Allemagne.
04:14Et les métaux, il y a aussi des métaux précieux.
04:16Les métaux précieux, tout ça va être recyclé, tout part dans des fonderies.
04:20Alors, il n'y a pas de traçabilité, parce que ce ne sont pas les règles françaises qui s'appliquent.
04:24C'est encadré pour le départ, mais une fois que c'est passé aux Pays-Bas, on ne sait pas
04:29ce que ça devient.
04:30On sait que ça repart dans l'industrie.
04:32Mais on ne considère pas que ça appartient aux défunts ?
04:34Alors non, il y a une loi en 2008, la loi Sueur, qui encadre tout ça et qui dit que
04:40non.
04:41À partir du moment où tout appartient, tout doit, les urnes, les cendres ne sont plus divisibles.
04:46En revanche, les métaux sont sortis du circuit et donc sont destinés au recyclage.
04:51Et cette entreprise de valorisation, elle paye pour récupérer ces métaux ?
04:55Alors, les dons, on va dire, tous les crématoriums donnent des poubelles, donc des contenants.
05:01Quand il y en a suffisamment, hop, il y a collecte, tout repart.
05:04Et ensuite, il y a une part de la fonte, enfin de la récupération de l'argent qui est généré,
05:10qui va être redistribuée aux collectivités.
05:12Mais on ne sait pas le pourcentage, puisque la loi existe, mais elle n'a pas fixé le pourcentage.
05:17Donc là, ça reste, il faut le dire, assez flou.
05:19D'autant qu'il y a deux choses, l'argent doit être utilisé, soit pour les indigents,
05:24pour les crémations de ceux qui n'ont pas les moyens de payer,
05:28ou alors pour des choses type fondation de l'associatif.
05:34Vous évoquiez la question des cendres, qui sont remises aux familles,
05:38et ça vous amène aussi à réfléchir sur les rites, sur la manière d'organiser ce départ,
05:47avec, vous le disiez, il y a des nouveaux codes, des musiques, on est dans l'intime,
05:50on ne rend pas hommage à un disparu, on célèbre sa vie.
05:54Oui, c'est exactement ça.
05:55Alors, il y a une espèce d'aspiration, en même temps, des rites, qui sont des rites religieux,
05:59mais qui sont transformés.
06:01Donc, on a pompé une partie, on paganise, on repaganise en fait des rites religieux,
06:06mais enfin, ça se transforme.
06:07Et puis, de l'autre côté, les gens veulent, comme dans la vie, ils veulent customiser,
06:11en tout cas, c'est intime, c'est privé, mais on veut que ce soit jovial.
06:15Et il y a une espèce de show, maintenant, qui s'organise autour, il faut des écrans,
06:20dans les crématoriums, il y a de la sono, donc on veut de la musique, on veut de l'image,
06:23et c'est un petit peu comme un mariage ou une bar mitzvah, j'ai envie de vous dire.
06:27On célèbre, en fait, le départ, et ce qui n'était peut-être pas le plus courant dans les églises,
06:32l'aspect jovial et festif, en fait, du départ.
06:34Et vous évoquez, notamment, les autorisations liées à la dispersion des cendres,
06:37parce que, alors, là aussi, ça donne lieu à beaucoup, beaucoup d'interprétations.
06:41Merci beaucoup.
06:42Merci à vous.
06:43Partir en fumée, c'était au Cherche Midi, et c'est publié demain, enquête passionnante.
06:47Merci Julie Malheur.
06:48Merci infiniment.