00:00 Le nombre de demandeurs d'asile arrivant en Europe a explosé.
00:04 Plus de 40 000 personnes sans papiers ont traversé la Méditerranée depuis le début de l'année.
00:08 Il s'agit de l'un des nombres les plus élevés depuis la crise migratoire de 2015.
00:14 Au cours du premier trimestre 2023, quelques 700 d'entre eux sont morts ou ont été portés disparus.
00:21 Pour discuter de cette nouvelle crise imminente, je suis accompagnée d'Antonio Vittorino,
00:26 directeur de l'Organisation internationale pour les migrations des Nations Unies.
00:30 Il ne s'agit pas d'une nouvelle crise imminente, mais d'un nouveau chapitre d'une crise
00:37 qui, j'ai l'impression, se déroule en Europe depuis plus de huit ans maintenant.
00:43 Que constate votre organisation spécifiquement en Méditerranée centrale ?
00:49 La Méditerranée centrale a toujours été une voie d'accès de plus en plus importante vers l'Europe.
00:55 Même pendant la pandémie, les chiffres n'ont cessé d'augmenter.
00:58 Et comme vous l'avez dit, les chiffres des trois premiers mois de cette année
01:01 sont quatre fois plus élevés que ceux de l'année dernière à la même période.
01:06 Il est donc évident qu'il existe un certain nombre d'itinéraires vers l'Europe
01:10 qui se terminent aujourd'hui principalement en Italie.
01:13 Et l'Italie est surchargée et sous pression.
01:18 J'aimerais revenir sur ce que l'OIM a publié.
01:22 Les retards dans les sauvetages menés par les États sur la route de la Méditerranée centrale
01:26 ont été un facteur dans au moins six naufrages cette année,
01:30 entraînant la mort d'au moins 127 personnes.
01:35 L'absence totale de réponses au cours d'une septième opération de sauvetage
01:38 a, elle, coûté la vie à au moins 73 personnes.
01:41 Diriez-vous que les gouvernements européens ont du sang sur les mains ?
01:47 Je pense qu'il est urgent que les États membres de l'Union européenne
01:51 prennent au sérieux une proposition que la Commission a elle-même présentée
01:54 afin d'aborder les trois questions clés qui sont en jeu.
02:00 Tout d'abord, il faut empêcher les gens d'embarquer pour des voyages dangereux.
02:04 Et cela dépend de la coopération avec les pays de départ.
02:09 Deuxièmement, une initiative publique en matière de recherche et de sauvetage est nécessaire.
02:14 Nous ne pouvons pas laisser cela aux seuls ONG.
02:16 Et nous devons bien sûr empêcher les gens de mourir en Méditerranée.
02:21 Troisièmement, et c'est très important, il faut que les points de débarquement soient définis.
02:26 Car les migrants ne peuvent pas simplement se rendre dans le port le plus proche.
02:31 Enfin, il faut mettre en place un processus de relocalisation rapide
02:35 pour ne pas surcharger les pays qui sont géographiquement exposés.
02:39 Ce que vous dites sur la coordination pour l'accueil de ces personnes est intéressant.
02:44 Je ne travaille pas sur ce dossier depuis aussi longtemps que vous.
02:50 Mais je suis assez découragée de voir que les années passent et que rien ne semble changer.
02:56 C'est presque comme si je pouvais utiliser les mêmes mots, les mêmes images
03:01 pour décrire la situation année après année.
03:05 Vous comprenez l'Union européenne, vous avez été commissaire pour l'UE.
03:08 Pourquoi selon vous les choses sont-elles ainsi ?
03:11 Pourquoi les gouvernements européens ne s'unissent-ils pas pour s'attaquer à ce problème ?
03:16 En effet, vous avez raison.
03:19 La Commission européenne a présenté une proposition de pacte sur la migration et l'asile
03:24 afin d'avoir une approche et des normes communes à tous les États membres de l'UE.
03:28 Il est clair que l'adoption des instruments juridiques de ce pacte n'a pas beaucoup progressé.
03:34 Cela montre qu'il existe encore des différences dans la façon dont les États membres perçoivent la migration.
03:40 Mais ce que je veux dire, c'est qu'aucun pays ne peut relever seul un défi.
03:45 Ce n'est qu'en travaillant ensemble que nous pourrons réussir.
03:48 Et pour cela, je pense qu'il est absolument nécessaire d'exercer une forte pression
03:51 sur les institutions européennes et sur les États membres de l'UE
03:55 pour qu'ils adoptent une approche commune.
04:00 En ce qui concerne les données que vous collectez, les zones que vous surveillez spécifiquement en Europe,
04:05 y a-t-il des endroits qui vous préoccupent en ce moment ?
04:08 Nous avons connu une crise très grave l'année dernière au Bélarus, à la frontière avec la Pologne.
04:15 J'ai dit très clairement que nous condamnons toute forme d'instrumentalisation des migrants et des réfugiés
04:21 par un État à des fins politiques.
04:28 Ce genre de situation ne peut plus se reproduire.
04:31 Nous ne pouvons pas accepter ces illusions créées pour des personnes désespérées,
04:35 avec cette idée de passerelles simples et rapides vers un autre pays ou vers l'Europe.
04:44 C'est une violation du droit international, une violation des droits fondamentaux des migrants et des réfugiés.
04:50 Et ce qui s'est passé l'année dernière ne doit pas se reproduire.
04:59 Si l'on veut mettre en avant une idée positive que l'Europe a montrée au monde
05:02 lorsqu'elle s'est penchée sur les routes migratoires et sur les options légales permettant aux gens de se déplacer,
05:08 je dirais que la guerre en Ukraine a servi de bon exemple sur ce qui peut être fait
05:12 lorsque les pays s'unissent et essayent de trouver un plan cohésif.
05:22 Mais il y a eu beaucoup de critiques à ce sujet parce que certains, et je cite,
05:26 des activistes et des travailleurs humanitaires ont évoqué le "deux poids, deux mesures".
05:33 Que lorsque les réfugiés nous ressemblent, lorsqu'ils ont la même religion que nous,
05:37 ils sont plus facilement accueillis. Que répondez-vous à cela ?
05:41 Je pense que l'utilisation de la directive de l'Union relative à la protection temporaire
05:46 que j'ai proposée lorsque j'étais commissaire en 2020 et qui a été approuvée par la suite,
05:51 s'est avérée être un instrument très efficace de solidarité et de soutien.
05:57 Mais il s'agit d'une situation très difficile car vous avez affaire à des personnes traumatisées par la guerre,
06:02 des personnes vulnérables, aux abus, à l'exploitation, en particulier les femmes et les enfants.
06:09 Il faut trouver les ressources nécessaires pour soutenir un séjour de longue durée dans les pays d'accueil
06:14 car nous sommes déjà plus d'un an après le début de l'invasion russe
06:17 et les perspectives de retour en Ukraine ne semblent pas près de se concrétiser
06:23 car les gens ne pourront rentrer que lorsque les conditions de sécurité seront réunies
06:27 afin de reconstruire l'Ukraine, ce qui sera grandement nécessaire.
06:34 De multiples crises se conjuquent en ce moment, mais il y en a une qui domine toutes les autres,
06:42 le changement climatique. Nous en parlons depuis un certain temps déjà.
06:47 Les risques météorologiques pourraient être la première cause de déplacement des populations à l'avenir.
06:55 Nous observons quelques 20 millions de personnes déplacées par ces phénomènes chaque année.
07:02 Pensez-vous que les gouvernements comprennent le défi qui les attend
07:05 et qu'ils prennent des mesures pour essayer de mettre en place un système
07:08 permettant au moins d'accueillir ces personnes déplacées, fuyant leur foyer ?
07:14 Il y a plus de personnes déplacées à cause du changement climatique qu'à cause des conflits,
07:19 même si de nombreux pays doivent composer avec et le réchauffement climatique et des conflits.
07:24 Les deux éléments jouent donc ensemble, ils interagissent et sont des déclencheurs de déplacement.
07:30 Les personnes touchées par le changement climatique sont au nombre de 20 millions par an,
07:33 par exemple, au cours de la dernière décennie.
07:37 Ces personnes sont pour l'instant principalement des personnes déplacées à l'intérieur de leur pays,
07:42 mais tôt ou tard, elles franchiront une frontière internationale et deviendront, disons, des migrants climatiques.
07:49 C'est pourquoi les conclusions de Sharm El Sher ont été importantes, car pour la première fois lors de la COP 27,
07:55 il a été reconnu que le changement climatique a déjà un impact aujourd'hui,
07:59 puisqu'il oblige les gens à se déplacer.
08:03 Nous devons leur apporter une aide vitale et trouver des solutions durables pour l'avenir.
08:09 Mais où en sommes-nous ? Il est bien de reconnaître qu'il y a effectivement un problème,
08:13 mais combien de temps faut-il pour que cela se traduise en action concrète ?
08:18 Et à votre avis, avons-nous ce temps ?
08:23 Nous devons agir d'urgence au niveau mondial sur le changement climatique
08:27 et concrètement dans les régions les plus vulnérables du monde.
08:32 Et bien sûr, pour cela, nous devons miser sur l'adaptation, la limitation et le renforcement de la résilience des communautés.
08:39 De nombreux pays prennent déjà ces mesures, mais l'effort requis dépasse leur capacité.
08:45 Il est donc nécessaire que la communauté internationale se mobilise pour soutenir ces pays.
08:52 Antonio Vittorino, merci beaucoup pour cet entretien.
08:55 Merci.
08:56 Merci à tous !
08:58 [SILENCE]