00:00 6h39, les matins de France Culture, Guillaume Erner.
00:05 La question du jour, bonjour Marguerite Caton.
00:07 Bonjour Guillaume, bonjour à tous et bonjour Xavier Timbaut.
00:10 Bonjour.
00:11 Vous êtes économiste, directeur de l'Observatoire français des Conjonctures économiques.
00:15 Merci d'être venu ce matin nous expliquer la politique que mène la Banque Centrale Européenne
00:20 pour faire face à l'inflation et les risques que cela fait peser sur l'économie française.
00:25 C'est jeudi dernier que la Banque Européenne a décidé de remonter encore une fois, une dixième fois ses taux directeurs,
00:31 les conduisant à des hauteurs inédites.
00:33 A l'inverse, hier, la FED, la Banque Centrale Américaine, a décidé de faire une pause.
00:38 Dites-nous pour commencer, Xavier Timbaut, que déterminent les taux directeurs des banques centrales ?
00:43 Alors les taux directeurs des banques centrales, c'est les taux qui vont servir à réguler l'ensemble des marchés sur lesquels il y a des crédits.
00:52 Celui quand une entreprise emprunte de l'argent, mais aussi celui auquel vous faites indirectement appel quand vous empruntez de l'argent pour acheter une voiture ou pour acheter un appartement.
01:03 Le taux directeur, c'est le taux sur un marché très particulier qui est le marché interbancaire,
01:07 qui est un marché au jour le jour ou d'un jour à l'autre, entre les banques,
01:11 et les banques soldent leurs positions chaque jour qui peuvent être très importantes les unes avec les autres.
01:17 La banque centrale joue un rôle particulier dans ce marché, elle est en quelque sorte le garant de ce marché,
01:22 elle s'assure que le marché fonctionne bien, et pour s'assurer qu'elle fonctionne bien,
01:26 elle se porte contrepartie quand il y a trop de banques qui ont de l'argent à placer,
01:31 et donc dans ce cas, elle emprunte à ces banques-là l'argent qu'elles ont à placer,
01:35 ou quand il y a des banques qui ont besoin d'argent, de liquidité au jour le jour,
01:39 à ce moment-là la banque centrale leur prête, les banques lui remboursent le lendemain, mais elle leur prête,
01:45 et les taux auxquels elle prête sont ces fameux taux directeurs,
01:49 qui vont donc du coup imposer aux banques un taux de référence auquel il n'est pas possible d'échapper,
01:55 parce que si vous voulez prêter plus cher que la banque centrale, tout le monde va aller à la banque centrale,
02:02 et si vous voulez emprunter, mais qu'on vous propose quelque chose qui est plus cher que la banque centrale,
02:07 vous irez à la banque centrale, et donc la banque centrale régule de cette façon-là le taux sur le marché interbancaire.
02:12 C'est son seul outil, mais c'est un outil très important et qui fonctionne.
02:16 Avec cet outil, l'objectif de la banque centrale européenne est de lutter contre l'inflation,
02:21 contre la hausse des prix en diminuant la circulation d'argent, donc la consommation,
02:26 bref, en réduisant la demande, est-ce que ça marche ?
02:28 Est-ce qu'on peut porter au crédit de la BCE le ralentissement de l'inflation qu'on observe ?
02:33 Alors, la politique monétaire ça marche, et effectivement on a vu que ça avait eu un impact,
02:38 parce que la montée des taux, vous avez rappelé, elle a été très rapide et assez inédite, assez brutale,
02:44 elle a provoqué une diminution du crédit qui est distribué par les banques.
02:48 Donc de ce point de vue-là, l'objectif qui est visé, moins de crédit, moins d'argent en circulation, est effectivement atteint.
02:53 Alors, est-ce que c'est ça qui a provoqué le ralentissement de l'inflation ?
02:56 Pas seulement, ou en tout cas, loin de faire l'ensemble des facteurs qui ont fait diminuer l'inflation.
03:03 L'inflation elle a surtout diminué, parce qu'elle avait augmenté à cause de l'augmentation des prix de l'énergie,
03:07 et donc la stabilisation des prix de l'énergie, leur décrut, par exemple le prix du gaz, qui a beaucoup diminué,
03:14 ça, ça a fait diminuer l'inflation.
03:16 Alors, ce n'est pas la Banque Centrale qui a eu un impact sur les prix de l'énergie, évidemment,
03:19 ce n'est pas par là que ça passe, les prix de l'énergie, ça a été surtout géopolitique dans les récents trimestres.
03:26 Donc, voilà, on ne peut pas dire que c'est la Banque Centrale qui a fait diminuer l'inflation.
03:30 La Banque Centrale, elle a un autre objectif que de faire diminuer l'inflation tout de suite,
03:34 c'est qu'elle a comme objectif d'empêcher qu'il y ait de l'inflation dans le futur.
03:37 L'arme n'est peut-être pas la bonne, du coup, pour lutter contre l'inflation aujourd'hui.
03:41 Par contre, on voit quand même qu'il y a des dégâts importants dans l'économie réelle,
03:46 au-delà des anticipations d'un retour à la normale.
03:49 Le premier dégât identifié, c'est celui de l'immobilier.
03:52 L'argent coûte très cher, on l'a dit, les banques ne prêtent plus qu'à des taux exorbitants,
03:56 les acheteurs renoncent. Est-ce que la crise de l'immobilier actuel est grave, Xavier Thimbault ?
04:00 Est-ce qu'elle peut entraîner le secteur de la construction et derrière ça, une hausse du chômage ?
04:05 Oui, vous avez raison de dire qu'il y a des dégâts.
04:08 Ces dégâts sont vraiment les effets secondaires, mais quand même très attendus,
04:13 parce qu'ils sont assez directs de cette politique monétaire.
04:15 Je pense qu'il est important aussi de le dire, vous avez raison de le dire,
04:19 mais ces dégâts se rajoutent à ceux qui avaient été provoqués par la hausse des prix de l'énergie.
04:23 Il y a une sorte de double effet négatif sur l'économie à travers ça.
04:29 Après, il y a un impact assez direct sur le marché de l'immobilier.
04:34 Il y a deux grands segments dans le marché de l'immobilier.
04:37 Il y a l'immobilier ancien, vous empruntez de l'argent pour acheter un appartement ou une maison à quelqu'un,
04:43 une maison déjà construite, donc à un hôte particulier,
04:45 ou alors vous empruntez de l'argent pour construire.
04:47 Là, on observe sur ces deux segments un ralentissement très fort.
04:55 Dans la construction, ça veut dire moins de construction, moins de construction neuve.
04:59 Ce qui voudra dire dans le futur probablement des tensions sur les logements qui n'ont pas été construits,
05:04 et puis des pertes d'emplois dans le secteur de la construction.
05:07 Du côté du marché immobilier, l'effet qu'on va observer, c'est plutôt une baisse de prix.
05:13 La baisse de prix, ce n'est pas forcément une mauvaise nouvelle.
05:15 C'est une mauvaise nouvelle pour ceux qui viennent d'acheter.
05:17 C'est plutôt une bonne nouvelle pour ceux qui voudraient acheter, parce que ça veut dire des prix plus bas.
05:22 Mais surtout, ce que ça provoque, c'est que ça provoque un gel des transactions.
05:25 Plus personne ne vend parce que les prix sont en train de baisser,
05:28 et on préfère attendre que les prix remontent demain.
05:31 Mais quand plus personne ne vend, ça veut dire que si vous voulez acheter, vous ne pouvez pas.
05:37 Et si vous êtes forcé de vendre, parce que vous venez de divorcer par exemple,
05:40 là vous êtes forcé de vendre en acceptant une décote, une décote qui peut être très importante.
05:46 Donc c'est plutôt une panne.
05:48 Et donc c'est plutôt une panne, et ça peut avoir des conséquences,
05:52 qui sont à la fois des conséquences financières, patrimoniales pour les gens qui achètent ou qui vendent,
05:56 mais aussi une conséquence en forme de gel, de la mobilité dans le parc immobilier,
06:01 des gens qui vont être obligés de rester dans des appartements trop petits,
06:04 des gens qui ne vont pas vendre des appartements trop grands.
06:06 Et ça, ça peut aussi avoir des conséquences assez négatives.
06:09 Les banques ne prêtent plus, au particulier on l'a dit, elles ne prêtent pas beaucoup plus aux entreprises.
06:13 Là encore, c'est problématique, étant donné qu'il y a quand même de forts investissements attendus,
06:17 notamment pour décarboner l'économie.
06:19 Et enfin, les finances publiques sont aussi largement touchées par cette hausse des taux directeurs.
06:24 Xavier Timbault ?
06:25 Alors, les finances publiques sont effectivement touchées par cette hausse des taux directeurs,
06:27 c'est la charge d'intérêt qui est payée.
06:29 Il y a quand même un effet qui joue pour les finances publiques, au moins pendant quelques années,
06:34 qui est que d'abord, les taux d'intérêt vont monter doucement,
06:36 parce que beaucoup de la dette publique est une dette qui a été contractée à long terme, à 10 ans disons.
06:43 Donc ça, ça veut dire que le taux sur ce qui a été contracté il y a un an à 10 ans,
06:47 sur lequel il reste encore 9 ans d'échéance,
06:49 ben lui, il n'a pas bougé, donc il va être plus bas que le taux actuel.
06:52 Et puis de l'autre part, il y a quand même de l'inflation, et cette inflation stimule les recettes fiscales.
06:57 D'un côté, la moindre indexation des salaires, par exemple, de la fonction publique,
07:02 fait qu'on fait des économies sur la masse salariale.
07:04 Et donc globalement, dans le court terme, l'effet d'inflation l'emporte sur l'effet taux d'intérêt,
07:09 et donc c'est plutôt bénéfique pour les finances publiques.
07:11 On comprend donc que la BCE a fait un pari entre l'inflation, la lutte contre l'inflation,
07:16 et puis un risque de récession, on n'a pas trop le temps d'en parler, mais c'est déjà le cas en Allemagne.
07:21 Peut-être très brièvement, une note positive pour finir,
07:23 le livret A redevient un rendement intéressant, un placement intéressant ?
07:27 Alors, il redevient un placement intéressant puisqu'il a un peu augmenté,
07:30 par contre, il ne nous a pas échappé qu'on a fait une exception à la règle d'indexation,
07:35 en l'indexant moins que l'inflation, et ça c'est plutôt au détriment de ceux qui détiennent du livret A.
07:39 Hélas, merci beaucoup de ces explications, Xavier Timbaud, vous êtes économiste, directeur de l'OFCE,
07:44 merci d'être venu ce matin.
07:46 Merci Marguerite Caton.