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  • il y a 8 mois
Dans les années 1990 et 2000, la Maîtrise boréale était l’une des plus prestigieuses chorales de jeunes en France. Mais en coulisses, son chef Bernard Dewagtère entretenait des relations sexuelles avec plusieurs filles mineures, dans un climat d’emprise. Aujourd’hui à la retraite, il vient d’être mis en examen pour viol. Pour Code source, Nicolas Jacquard, journaliste au service police-justice du Parisien, raconte ce qu’a subi Fanny ainsi que le combat judiciaire qu’elle mène depuis des années, contre le chef de chœur, aujourd’hui mis en examen pour viol.

Direction de la rédaction : Pierre Chausse - Rédacteur en chef : Jules Lavie - Reporter : Ambre Rosala - Production : Raphaël Pueyo et Barbara Gouy - Réalisation et mixage : Pierre Chaffanjon - Musiques : François Clos, Audio Network.

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Transcription
00:02Bonjour, c'est Jules Lavi pour Codesources, le podcast d'actualité du Parisien.
00:11Dans le département du Nord, l'ancien chef d'une chorale est soupçonné d'avoir violé au moins deux choristes
00:17mineurs au moment des faits dans les années 90 dans un contexte d'emprise.
00:22Deux femmes ont porté plainte contre lui il y a quelques années, près de 30 ans après les faits. L
00:27'homme âgé de 65 ans aujourd'hui a été mis en examen en mars 2023 pour atteinte sexuelle et viol
00:35par personne ayant autorité. Il a été laissé libre sous contrôle judiciaire.
00:40C'est le Parisien qui a révélé cette affaire le 21 janvier. L'auteur de cet article, Nicolas Jacquard, de
00:46notre service Police Justice et dans Codesources aujourd'hui.
00:58Un livre a eu une importance particulière dans cette histoire, c'est Le consentement de Vanessa Springora. On va voir
01:04pourquoi à la fin de cet épisode.
01:06Pour bien comprendre, on va s'appuyer sur l'histoire de Fanny. Elle a 16 ans en 1991. Elle est
01:11née en 1975 et elle est scolarisée à Marc-en-Barrel dans le département du Nord à l'Institut Libre.
01:17Nicolas Jacquard, est-ce que vous pouvez nous décrire son milieu, à la fois sa famille et cet établissement ?
01:22Alors oui, on parle d'un milieu assez privilégié, une famille catholique, pratiquante. L'Institut Libre à Marc-en-Barrel,
01:29c'est vraiment une institution, on parle du creuset de l'élite nordiste.
01:33Et la famille de Fanny, c'est une famille de 8 enfants dans laquelle elle a grandi, qui va à
01:37la messe tous les dimanches et c'est d'ailleurs à la messe qu'elle va commencer à chanter.
01:42Fanny a donc 16 ans en 1991 et le chant, c'est sa passion.
01:45Oui, ça a toujours été sa passion. Elle est très douée en musique et elle a, à ce moment-là,
01:52en classe de 6e et 5e, un professeur de musique qui s'appelle Bernard de Wachter et qui va avoir
01:57le potentiel de cet enfant en matière de chant et de musique.
02:01Ce professeur, Bernard de Wachter, il est également le chef de chœur d'une chorale, d'une maîtrise, la maîtrise
02:07boréale.
02:08Oui, la maîtrise, en fait, signifie qu'il s'agit d'une chorale de jeunes et Bernard de Wachter gère
02:14cette chorale et il va assez naturellement proposer à Fanny de la rejoindre et c'est ce qu'elle fera
02:19en 1991 au moment de son entrée en classe de seconde.
02:22Elle adore cette maîtrise, cette chorale qui lui apporte beaucoup de satisfaction.
02:26Oui, c'est vraiment pour elle un épanouissement. On le disait d'abord, elle est passionnée par le chant, elle
02:31découvre cette passion et puis au sein de cette maîtrise, elle va découvrir aussi une forme de vie collective, d
02:38'épanouissement collectif, le fait de chanter ensemble, de s'ouvrir à d'autres horizons, de voyager aussi puisque la maîtrise
02:45va faire ce qu'elle appelle des sessions, c'est-à-dire en fait des semaines de répétition qu'elle
02:50va passer dans différents endroits en France mais aussi à l'étranger.
02:58Au centre de l'attention, il y a donc le professeur de chant, chef de chœur Bernard de Wachter. Est
03:04-ce que vous pouvez nous le présenter ?
03:05Alors Bernard de Wachter, c'est quelqu'un qui nous est unanimement décrit comme une personnalité presque tyrannique, c'est
03:13-à-dire qu'il règne sur sa maîtrise.
03:15C'est lui qui va en quelque sorte faire et défaire le destin de ses petits chanteurs. C'est lui
03:21qui va dire qui est bon, qui ne l'est pas, qui mérite d'aller plus loin, qui peut être
03:24par exemple soliste.
03:25C'est quelqu'un qui a un caractère très tranché, dirons-nous.
03:30En février 1993, quand elle a 17 ans, Bernard de Wachter propose à Fanny d'être soliste pour un opéra.
03:36Elle accepte mais elle est terrorisée avant l'échéance à venir.
03:40Et un soir, pendant un séjour d'une semaine de répétition dans une abbaye de la Somme à Valoir, Bernard
03:45de Wachter lui parle pour la rassurer.
03:48Oui, parce qu'il y a une énorme pression qui pèse sur ses épaules.
03:53Fanny raconte qu'à ce moment-là, elle est quand même très très mal, qu'elle perd du poids, qu
03:56'elle est extrêmement stressée.
03:57Et puis un soir, justement alors que la maîtrise est en retraite dans une abbaye, elle s'isole, elle se
04:02met à pleurer.
04:03Et Bernard de Wachter arrive derrière elle, un petit peu subrepticement, et il va la réconforter.
04:08Il va d'abord lui faire des câlins, et puis très vite, ça dérape, il l'embrasse, il l'emmène
04:13avec lui jusque dans sa chambre.
04:15Et là, elle subit une pénétration digitale, elle mettra des années à le qualifier de viol, mais c'est comme
04:21ça qu'elle le ressent aujourd'hui.
04:22Elle se dit quoi à ce moment-là après ça ?
04:24À ce moment-là, elle est extrêmement perturbée, puisqu'elle le dit à cet âge-là, elle ne connaissait encore
04:32rien de ces choses-là.
04:33Elle ne sait pas si elle doit trouver ça normal ou non, lui tente de la rassurer en lui expliquant
04:40que c'est normal, qu'ils sont amoureux, et qu'elle doit se laisser faire.
04:49Les relations sexuelles deviennent systématiques avec des rendez-vous fixés chaque lundi matin.
04:54D'abord, Bernard de Wachter va raccompagner assez régulièrement Fanny chez elle.
04:58Il va lui demander de trouver un endroit un petit peu discret, et en fait, une fois par semaine,
05:02il va garer son véhicule sur le parking de la Petite Chapelle, qui se trouve derrière chez les parents de
05:07Fanny.
05:08Et là, il va demander à la jeune fille de lui pratiquer des fellations, et puis,
05:11il va prendre prétexte de lui donner des cours de direction de cœur pour qu'elle vienne tous les lundis
05:17matins à son domicile, à lui.
05:18C'est ce qu'elle va faire en mentant à ses parents, en disant qu'elle commence à 8h, alors
05:22qu'en fait, dans les faits,
05:23elle commence à 10h le lundi, ce qui lui laisse 2h pour aller chez son professeur.
05:31Bernard de Wachter a 35 ans, à ce moment-là, elle 17, et Fanny sait que Bernard de Wachter entretient
05:37le même type de relation avec plusieurs jeunes filles.
05:40Elle savait déjà que Bernard de Wachter était officiellement marié, à ce moment-là, il est en couple avec son
05:45épouse,
05:45mais assez rapidement, Fanny voit qu'il y a d'autres jeunes filles de la chorale sur lesquelles Bernard de
05:50Wachter a eu des visées.
05:52Et il y a notamment Christelle, qui est une amie de Fanny, et un jour, Fanny voit Bernard de Wachter
05:59dans le lit de Christelle.
06:01Alors, il est tout habillé, il ressort précipitamment de ce lit, mais à ce moment-là, Fanny dit qu'elle
06:06a compris qu'il se passait quelque chose.
06:08Et puis, il y a encore une autre jeune fille, qui s'appelle Marie-Laure.
06:11On sait que Bernard de Wachter a commencé à entretenir une relation avec elle, alors qu'elle était âgée à
06:18peine de 13 ans et demi.
06:20Et cette relation va perdurer dans le temps, puisque Marie-Laure deviendra la mère des enfants de Bernard de Wachter.
06:25Bernard de Wachter divorce en 1993 ou 1994, il y a un doute sur cette date.
06:31Et à partir de là, il demande de plus en plus souvent à Fanny de venir chez lui, dans son
06:36appartement.
06:36Oui, c'est une manière pour lui de renforcer son emprise sur l'adolescente.
06:40Elle-même décrit à cette période-là, en fait, des relations sexuelles de plus en plus brutales de la part
06:45de son professeur.
06:46Et elle comprend assez vite qu'en fait, cette situation, en fait, a quelque chose d'anormal.
06:51Elle va justement tenter de s'extraire de l'emprise de De Wachter.
06:59Elle quitte la maîtrise en 1994.
07:01Fanny rencontre un jeune homme avec qui elle va se marier, avec qui elle aura deux enfants.
07:05Des années plus tard, en 2004, quand son garçon de 8 ans lui demande à chanter dans une chorale,
07:13Fanny hésite.
07:14Oui, elle hésite parce que, bien sûr, il y a ce vécu qui est déjà traumatique pour elle.
07:19Mais elle va quand même donner suite.
07:21Et elle voit qu'il y a justement une maîtrise qui passe en concert dans une église pas très loin
07:28de son domicile.
07:28Il se trouve que cette chorale, c'est justement la maîtrise boréale.
07:38Fanny prend sur elle.
07:39Elle se dit, voilà, on va quand même aller au concert.
07:41Elle se retrouve un petit peu par hasard au premier rang avec son fils.
07:45Avant la fin du concert, au moment du dernier morceau, elle se dit, voilà, il faut vraiment qu'on y
07:49aille
07:49parce que je risque très clairement de retomber sur Bernard.
07:52Et ça ne loupe pas, puisque Bernard l'aperçoit.
07:55Il se dirige vers elle, comme si de rien n'était.
07:58Il va lui faire des compliments sur son enfant.
08:00Ah, c'est ton fils.
08:01Il va même mettre sa main sur la tête de l'enfant.
08:04Et à ce moment-là, Fanny, elle, n'y tient plus.
08:07Elle sort en courant de l'église.
08:09Elle va vomir sur les tombes adjacentes parce que c'était un choc beaucoup trop difficile pour elle à encaisser.
08:18Cet événement intervient en avril 2004.
08:20Et l'année suivante, en 2005, Fanny croise par hasard une autre ancienne choriste devenue employée de la maîtrise boréale.
08:28Oui, cette jeune femme se prénomme Anne-Lise.
08:31Elle a été choriste au même moment que Fanny, donc 10 ans auparavant.
08:34Et puis, à ce moment-là, elle travaille pour le compte de l'association qui gère la chorale.
08:39Et elle discute comme deux vieilles copines.
08:42Et Anne-Lise dit à Fanny, ah bah tu vas rire, tiens, au fait, est-ce que tu sais que
08:47Bernard de Wachter a divorcé de Marie-Laure ?
08:50Donc Marie-Laure, c'est cette jeune choriste dont il a fait finalement son épouse.
08:54Et à ce moment-là, Fanny ne rigole pas du tout.
08:57Elle sort de ses gonds et elle dit à Anne-Lise, non mais tu te rends compte de ce que
09:00tu me dis.
09:01En fait, tu travailles pour le compte d'un pédophile.
09:04C'est quelqu'un qui a ce type de comportement-là.
09:06Et à partir de ce moment-là, justement, les choses vont se débloquer.
09:15Anne-Lise, cet employé, prend conscience à ce moment-là que ce qu'il se passe n'est pas acceptable.
09:20Et elle en parle au directeur de l'association qui chapeaute la maîtrise.
09:23Il s'appelle Marc.
09:24Il tombe des nus.
09:25Il mesure la gravité des faits dénoncés.
09:27Et il réagit.
09:29Oui, Marc, c'est vraiment le premier adulte de la maîtrise qui va prendre conscience de l'ampleur du phénomène.
09:35Alors lui-même n'en était absolument pas au courant.
09:37Contrairement à d'autres adultes de la maîtrise, d'ailleurs, qui plus ou moins savaient ce qui se tramait dans
09:42leur dos
09:42et savaient ce que Bernard de Wachter faisait.
09:44Mais ce n'est pas du tout le cas de Marc.
09:45Et lui, tout de suite, il va prendre les choses très au sérieux.
09:48Il va écouter Fanny.
09:49Il va également écouter Christelle.
09:52Il va tout de suite, à partir de ces témoignages-là, diligenter une enquête interne.
09:57Et très rapidement, à ce moment-là, on est en août 2005,
10:01il licencie Bernard de Wachter.
10:03Il licencie aussi Didier, qui était l'administrateur de la chorale
10:08et qui était un petit peu le binôme de Bernard.
10:10Parce que Marc s'est rendu compte qu'en fait, Didier, l'administrateur, savait ce qui se passait.
10:14Donc ces deux personnes-là sont tout de suite mises à pied, licenciées.
10:18Et puis, dans la foulée, Marc, au nom de l'association,
10:21transmet l'intégralité des témoignages qu'il a pu recueillir
10:24à la justice et au procureur de la République de Lille.
10:28Une enquête est ouverte.
10:29Elle est confiée à la brigade des mineurs de Lille.
10:31Entre mi-2005 et mi-2008, en l'espace de trois ans,
10:35les policiers interrogent des dizaines de personnes
10:37qui ont fait partie ou qui font partie de la maîtrise.
10:40Nicolas Jacquard, en résumé, qu'est-ce qu'il ressort de toutes ces auditions ?
10:44Fanny était loin d'être un cas isolé, c'est ça ?
10:46C'est exactement ça.
10:48Alors d'abord, on peut noter que quand même, pour l'époque, si je puis dire,
10:51le travail policier est véritablement fait.
10:53Puisque, vous le disiez, on a près de 60 personnes
10:56qui sont entendues dans le cadre de cette affaire.
10:59Ce qui est quand même assez conséquent.
11:01Et assez rapidement, on va se rendre compte
11:03qu'en fait, c'était presque un système de prédation
11:06qui était organisé par Bernard.
11:08Puisque, on pense, et c'est l'enquête qui va le mettre en évidence,
11:11qu'il a eu des relations sexuelles avec près d'une vingtaine de jeunes filles
11:15sur 10 à 15 ans d'exercice au sein de la maîtrise.
11:18Une petite vingtaine de jeunes filles qui, pour certaines, étaient mineures.
11:22Pour d'autres, étaient majeures.
11:25Et c'est là toute la difficulté de cette enquête
11:27qui va être de montrer s'il y avait consentement ou non
11:31et où s'arrête ce consentement et où commence l'emprise.
11:34Nicolas Jacquard, visiblement Bernard de Wachter,
11:38ciblé des jeunes filles avec le même profil.
11:40Alors, ce sont souvent des jeunes filles brunes, jolies,
11:44qui sont talentueuses, qui sont le plus souvent altos.
11:47On a aussi des jeunes filles qui sont toutes, à ce moment-là,
11:50un petit peu en situation de mal-être,
11:52qui, au moment de l'adolescence,
11:54sont parfois dans des familles assez conservatrices
11:57vers lesquelles elles ne peuvent pas se tourner,
11:59auprès desquelles elles ne peuvent pas s'exprimer.
12:01Et lui va jouer un petit peu de ses peurs,
12:03de ses attermoiements, de ses rébellions.
12:05Et il va, justement, cibler un petit peu toujours le même type de filles.
12:09On a même, et c'est un témoin qui nous le dit,
12:11le sentiment que, peut-être, il repérait ses proies,
12:15j'allais dire, dès les premières années de collège
12:17et qu'il se disait, tiens, telle fille en sixième ou en cinquième,
12:20à un moment, elle chante, elle se débrouille bien,
12:23eh bien, je lui demanderai de venir dans la maîtrise.
12:25Cela reste une hypothèse,
12:26mais c'est en tout cas comme ça que certains témoins nous présentent les choses.
12:33Une jeune fille qui se sentait victime de Bernard de Wachter
12:36et dont vous avez parlé, Christelle,
12:37s'est suicidée pendant cette enquête en 2006.
12:41Quelques semaines seulement après son audition par les enquêteurs,
12:45elle se donne la mort.
12:46Alors, on ne peut pas aujourd'hui dire que ce geste fatal
12:49est uniquement lié à ce qu'elle a vécu au sein de la maîtrise,
12:54mais en tout cas, ses proches, ceux qui l'ont connue,
12:56pensent que ça a joué.
12:58Et ce qui accrédite cette hypothèse-là,
13:00c'est aussi que dans le témoignage que Christelle a laissé
13:02auprès de Marc, le directeur de la maîtrise qui a révélé les faits,
13:05elle explique qu'en fait, elle est absolument las de la manière
13:08dont les choses se sont passées,
13:09que judiciairement, à ce moment-là,
13:11Bernard n'est pas encore inquiété,
13:13qu'elle a le sentiment d'avoir témoigné,
13:16mais de ne pas avoir été entendue
13:17et puis surtout de ne jamais avoir été protégée
13:20en tant qu'adolescente au sein de la maîtrise.
13:29Alors d'abord, il va commencer à nier.
13:31Il dit qu'il n'a eu des relations qu'avec des jeunes filles majeures,
13:35qu'elles étaient toutes absolument consentantes
13:37et qu'il ne voit pas où est le problème.
13:38Et puis, les policiers vont le pousser un petit peu dans ses retranchements.
13:42Ils vont lui dire, mais écoutez,
13:43Fanny, quand vous avez commencé une relation avec elle,
13:45elle était mineure, elle avait 17 ans,
13:47et puis il y avait aussi Marie-Laure.
13:49Et là, Bernard va reconnaître les faits à demi-mot.
13:52Il dit, oui, mais alors à ce moment-là,
13:53il n'y avait que, entre gros guillemets, des fellations.
13:57Et à ce moment-là, les policiers lui disent,
13:58non, mais vous avez quand même eu d'autres rapports avec elle.
14:01Oui, mais c'était des rapports absolument normaux,
14:03tels qu'on pouvait en avoir en couple.
14:05Donc, en quelque sorte, il reconnaît en creux
14:08ce qu'il a pu commettre comme agissement.
14:10On lui soumet les prénoms d'un certain nombre d'autres jeunes filles
14:14avec lesquelles il a eu des relations,
14:15à commencer par, justement, Marie-Laure.
14:18Elle dit, oui, mais attention,
14:19sa maman l'avait fait spécialement émanciper à 15 ans
14:23pour que nous puissions vivre au grand jour cette relation.
14:25Donc, quelque part dans ses dénégations,
14:28il va lui-même reconnaître une partie des faits
14:30qui lui sont reprochés.
14:35Nicolas Jacquard, 4 jours après cette audition,
14:38le 25 août 2008,
14:39l'enquête est classée sans suite.
14:41Oui, et c'est véritablement surprenant
14:44puisque, on l'a dit,
14:45Bernard de Wachter a reconnu une partie des faits
14:48et pourtant, seulement 4 jours après son audition,
14:51l'enquête est close.
14:52On découvrira plus tard qu'en fait,
14:54elle est close au motif que les faits
14:55sont insuffisamment caractérisés.
15:0113 années passent
15:02et au début 2021,
15:04un ancien pianiste de la chorale se suicide,
15:07un homme qui était proche de Bernard de Wachter.
15:09500 personnes assistent à ses obsèques dans l'église,
15:12mais pas Fanny.
15:13Elle ne voulait pas risquer de recroiser Bernard de Wachter.
15:16À ce moment-là,
15:17cela fait un an que le livre de Vanessa Springora est sorti,
15:20livre qu'on a cité au début de cet épisode.
15:22Le consentement, en résumé, l'autrice,
15:25raconte la relation traumatisante
15:27qu'elle a eue avec un écrivain renommé,
15:29Gabriel Matsneff,
15:30quand elle avait seulement 14 ans,
15:33Fanny lit ce livre et elle s'y reconnaît.
15:35Il y a d'une part un chemin très long
15:39et très douloureux
15:40qui a été fait par Fanny
15:41comme par d'autres victimes de Bernard de Wachter
15:44parce qu'il leur faut toutes ces années
15:46pour comprendre de quoi elles ont été les victimes.
15:50Et puis dans ce chemin-là,
15:52il y a des étapes très importantes
15:54et la sortie, la lecture du consentement de Vanessa Springora
15:58est une de ces étapes.
16:00Et Fanny nous le dit comme ça.
16:01Elle nous dit « Voilà, c'est très exactement la même chose
16:03que j'ai vécu au même âge. »
16:05Et je m'identifie presque dans chacune des phrases,
16:08des mots de Vanessa Springora.
16:09Elle se dit qu'en fait,
16:11la relation était d'abord une relation d'emprise.
16:14Ça pose la question du potentiel amour
16:17entre des jeunes filles
16:18qui ont pour certaines à peine 15 ans
16:20et puis un Bernard de Wachter
16:21qui a 35 ans au moment des premiers agissements.
16:25Et donc, elles se rendent compte
16:26qu'en fait, cet amour était absolument vicié
16:29et qu'elles avaient affaire à justement
16:30une forme de prédateur,
16:32à quelqu'un qui savait particulièrement bien jouer
16:35avec les codes,
16:36qui savait se rendre désirable
16:38auprès de ces jeunes filles
16:39et qui justement profitait en quelque sorte
16:42de leur jeune âge et d'une forme de crédulité.
16:49Fanny décide de prendre contact
16:51avec une avocate du barreau de Lille,
16:53Audrey Jankilevitch,
16:55avocate qui se lance dans un travail
16:57d'archéologie judiciaire.
16:59Très vite, elle s'est dit
17:00« Voilà, on va monter une forme
17:01de plan d'attaque judiciaire. »
17:03Et la première étape de ce plan,
17:05c'était d'abord de savoir
17:07ce qu'il était advenu
17:08de la procédure de 2005-2008.
17:11D'abord, elle se tourne vers le parquet de Lille
17:13qui lui dit « Oui, nous avons trace
17:15de cette procédure,
17:16mais pas chez nous, en fait.
17:16Il faut aller voir au niveau
17:18du tribunal de Douai. »
17:20Et c'est ce que font Fanny et son avocate.
17:22Et par chance, il se trouve
17:24que Douai va retrouver
17:26le dossier qui est archivé.
17:28On sait parfois que la justice
17:29peut perdre justement
17:30des dossiers anciens,
17:32des preuves, voire des scellés.
17:34Mais là, dans ce cas précis,
17:35en fait, le dossier était parfaitement archivé.
17:37Et Fanny et son avocate
17:38vont se plonger dedans
17:40pour savoir ce qu'il s'était passé
17:41et surtout quelles avaient été
17:42les suites données
17:43à la procédure de 2005-2008.
17:45Et c'est là qu'elles apprennent
17:46que l'enquête a été classée
17:48sans suite.
17:49Nicolas Jacquard,
17:50les victimes,
17:51n'avaient pas été officiellement
17:52prévenues à l'époque.
17:53Non, elles le découvrent
17:54vraiment à ce moment-là.
17:56D'abord, on le disait
17:57qu'il y a ce classement sans suite
17:58alors même que Bernard de Wachter
18:00avait reconnu une partie des faits.
18:01Et puis, surtout,
18:03ce qui est contraire
18:04à la pratique judiciaire,
18:05c'est qu'en fait,
18:06les familles,
18:06les victimes,
18:07n'ont absolument pas été prévenues
18:09de ce classement sans suite.
18:11Donc, c'est comme si l'affaire,
18:11voilà, avait été en quelque sorte
18:13étouffée
18:14et s'était éteinte
18:15un petit peu en catimini.
18:16À l'époque,
18:16cette enquête avait été
18:17ouverte par le parquet
18:19à la suite du signalement
18:20de l'association
18:21qui dirige
18:21la maîtrise boréale.
18:23Elle n'a donc rien donné.
18:24Elle a été classée sans suite.
18:26On sait pourquoi ?
18:27On était à l'époque
18:28dans une définition du viol
18:30qui était ce qu'elle était,
18:32c'est-à-dire forcément
18:33un acte violent
18:35avec un acte de contrainte.
18:37Et cette notion d'emprise,
18:39d'absence de consentement
18:40n'était à cette époque-là
18:41pas suffisamment prise en compte.
18:43Et puis aussi,
18:44on ne peut pas omettre le fait,
18:46et c'est l'avocate de Fanny
18:47qui nous le dit,
18:47que l'on se trouve
18:48à ce moment-là
18:49dans un milieu privilégié
18:51et que, voilà,
18:52dans cette bourgeoisie locale,
18:54on a peur du scandale.
18:55Et c'est aussi pour ça
18:56que l'enquête va s'éteindre
18:57assez discrètement.
19:02Près de 30 ans
19:04après les faits,
19:05Fanny porte plainte.
19:06Elle se constitue partie civile,
19:08ce qui entraîne
19:09la nomination
19:09d'un juge d'instruction.
19:11Cette magistrate
19:12relance les investigations.
19:13Elle va mener
19:14un travail d'enquête
19:15comme si, en fait,
19:16l'affaire débutait aujourd'hui
19:18et comme s'il n'y avait pas eu
19:19cette première procédure
19:2020 ans plus tôt.
19:21Ce qui fait qu'elle va
19:22réentendre
19:23un certain nombre de témoins.
19:24Elle va vraiment
19:25se faire une idée
19:27objective du dossier.
19:28Un jour,
19:29au mois de mars,
19:29Fanny est reçue
19:30par cette juge d'instruction.
19:32Cette fois,
19:33la situation
19:33est radicalement différente
19:35de ce que Fanny
19:36avait vécu 20 ans plus tôt
19:37puisque quand elle avait
19:38été entendue
19:38une première fois
19:39en 2005,
19:39elle avait vraiment eu
19:40le sentiment presque
19:42d'être elle-même la coupable,
19:43d'être passée sur le grill
19:44par les policiers
19:45qui lui disaient
19:45« Mais attendez, madame,
19:47vous avez continué
19:48à entretenir cette relation
19:49avec votre professeur,
19:50vous y retourniez,
19:51vous n'avez pas pris la fuite,
19:52en quelque sorte,
19:53presque,
19:53vous êtes coupable. »
19:54Et là, cette fois,
19:56les choses ont vraiment
19:56changé pour Fanny.
19:58Elle est entendue
19:58par cette magistrate
19:59et elle va expliquer
20:00exactement quels étaient
20:01les tenants
20:02et les aboutissants
20:02de cette relation.
20:08Quelques jours plus tard,
20:09le lundi 20 mars 2023,
20:11Bernard de Wachter
20:13est entendu à son tour
20:14par la juge d'instruction.
20:15L'ancien chef de cœur
20:17a pris de l'âge,
20:18il a maintenant 65 ans
20:20et sa santé est défaillante.
20:21Oui, en tout cas,
20:23c'est ce que nous disent
20:24ses proches.
20:25C'est aujourd'hui un retraité.
20:27Cette audition va tourner court
20:30puisqu'il choisit
20:31de garder le silence,
20:32ce qui est son droit
20:33le plus strict.
20:34Par contre,
20:34ça ne l'empêche pas
20:35d'être mis en examen
20:37par la magistrate
20:38et il est mis en examen
20:39pour viol et atteinte sexuelle,
20:41soit pour l'intégralité
20:42des faits commis sur Fanny
20:43en 1992,
20:4593 et 94.
20:46Bernard de Wachter
20:47est placé sous contrôle judiciaire
20:49en attendant son éventuel procès.
20:51Il a interdiction
20:52de quitter le territoire
20:53et d'exercer une activité
20:55en lien avec des mineurs.
20:56Nicolas Jacquard,
20:57comment le défend
20:58son avocat aujourd'hui ?
20:59Son avocat,
21:01lui,
21:02va baser sa défense
21:03sur la question
21:03de la prescription
21:04parce que ce que nous dit
21:06Maître Loïc Bussi,
21:08c'est le nom de l'avocat
21:08de Bernard de Wachter,
21:09c'est que 30 ans
21:11après les faits,
21:12il est extrêmement difficile
21:14de se défendre.
21:15Bien évidemment,
21:16la mémoire des témoins
21:18de cette époque
21:19va être un peu balbutiante
21:21parce que comment se rappeler
21:22exactement de ce qui a pu
21:23se passer à cette période-là ?
21:25Et puis,
21:26d'une manière presque
21:27philosophique,
21:28Maître Bussi nous dit
21:28voilà,
21:29c'est aussi le but
21:30de la prescription
21:31en matière de justice,
21:32c'est quelque part
21:33d'apaiser la société,
21:35d'avoir une forme
21:36de droit à l'oubli
21:37et si aujourd'hui
21:39on exhume
21:40des faits aussi anciens,
21:42et bien quelque part,
21:43c'est une non-prescription
21:44permanente
21:45et ça pose un problème
21:46de droit et de moral.
21:48En tout cas,
21:48c'est sa ligne de défense.
21:54Pour l'instant,
21:55Bernard de Wachter
21:55n'est que mis en examen,
21:57on ne sait pas
21:57s'il y aura un procès
21:58un jour,
21:58j'imagine que c'est
21:59ce qu'espère Fanny ?
22:00Oui, tout à fait,
22:01ce qu'espère Fanny
22:02et puis aussi
22:03d'autres victimes
22:04de Bernard de Wachter
22:05puisqu'il y en a
22:05au moins une
22:06qui elle-même
22:07à son tour
22:08après Fanny
22:09a déposé plainte
22:10contre lui.
22:11Ce procès,
22:12ce serait aussi
22:13pour elle
22:13une manière
22:14d'être enfin
22:16défini
22:17officiellement
22:17par la justice
22:18en tant que victime.
22:20Maintenant,
22:21est-ce que ce procès
22:22aura lieu un jour ?
22:23Rien n'est moins sûr
22:24puisque au terme
22:25de l'instruction,
22:26c'est la juge
22:27qui devra dire
22:28si elle a des éléments
22:29suffisants en droit
22:30pour pouvoir renvoyer
22:31Bernard de Wachter
22:32devant un tribunal.
22:47Merci à Nicolas Jacquard.
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22:53par Raphaël Puyot
22:54et Barbara Gouy.
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