00:00Dans les profondeurs d'une tour souterraine, un groupe d'animaux descend un escalier interminable.
00:04Nul ne savait qui avait bâti cette tour.
00:06Elle était plus ancienne que les terriers, plus ancienne que les nids,
00:10plus ancienne peut-être que les premières racines de la forêt.
00:12Ces escaliers tournaient sans fin, comme s'ils cherchaient le centre de la terre.
00:16Les pierres étaient froides, mais elles semblaient vivantes.
00:19A chaque pas, elles murmuraient des choses que personne ne comprenait tout à fait.
00:23Le campagnol avançait près du blaireau.
00:25Les fourmis marchaient en rang serré, si nombreuses,
00:28que leur armée ressemblait à un petit fleuve noir, coulant sur les marches.
00:31Quant au vert immortel, il avançait devant eux, lentement,
00:34comme quelqu'un qui connaît déjà le chemin.
00:37Puis soudain, il s'arrêta.
00:38Sur les murs de la tour, de grandes fenêtres de pierres commencèrent à s'allumer.
00:42Elles ne donnaient pas sur le dehors.
00:44Elles ne montraient ni le ciel, ni la lune, ni la forêt.
00:47Elles montraient des souvenirs.
00:48Le vert immortel leva la tête.
00:50Son visage n'avait plus rien de malicieux.
00:52Il dit simplement, regardez bien, voici l'histoire de ceux qui vivaient avant nous.
00:56La première fenêtre s'ouvrit, et les animaux virent un monde gris,
01:00un monde autour haute comme des falaises,
01:02un monde de routes noires qui coupaient la terre en longues cicatrices,
01:04un monde de vitres, de métal, de fumée, et de lumière qui ne s'éteignait jamais.
01:09Là vivaient les hommes.
01:10Ils étaient debout sur deux jambes.
01:12Ils avaient les mains habiles, des petits yeux curieux,
01:15et dans leur poitrine brûlait une flamme étrange.
01:17Cette flamme pouvait créer des merveilles.
01:19Avec elle, ils avaient inventé des maisons, des chansons, des outils, des livres et des ponts.
01:23Ils savaient soigner, bâtir, transmettre et se souvenir.
01:27Mais cette flamme pouvait aussi devenir fin.
01:29Une fin de posséder, une fin d'aller plus loin, une fin de tenir le monde dans ses mains.
01:34Le campagnol regardait les immenses villes du souvenir.
01:37Mais où sont les arbres, demanda-t-il.
01:39Personne ne répondit.
01:41Car dans ce souvenir, les arbres étaient déjà loin.
01:44La deuxième fenêtre s'alluma.
01:45On y vit une forêt ancienne.
01:47Les oiseaux chantaient dans les branches,
01:49les renards glissaient dans les fougères,
01:50et des blaireaux creusés sous les racines.
01:53Puis les machines arrivèrent.
01:54Elles n'avaient pas d'yeux.
01:56Elles n'avaient pas de cœur.
01:57Et pourtant elles avançaient, lourdes et patientes,
01:59comme si rien ne pouvait les arrêter.
02:01Les arbres tombèrent.
02:02Un an, plus par dizaines, plus par centaines.
02:05Les nids se brisèrent.
02:06Les terriers s'effondrèrent.
02:07Les traces disparurent sous la poussière.
02:09Les animaux fuirent.
02:11Certains trouvèrent un abri, d'autres non.
02:13Le blaireau sert à ses griffes.
02:15Les fouries d'habitude si rapides à parler entre elles,
02:17restèrent silencieuses.
02:19Même les plus petites comprirent
02:20que certaines douleurs sont trop grandes pour être commentées.
02:23La troisième fenêtre apparut.
02:25La ville grandissait, encore et encore.
02:27Là où poussaient les herbes,
02:28il y avait des routes.
02:29Là où passaient les cerfs,
02:31il y avait des murs.
02:32Là où les grenouilles chantaient,
02:33il y avait des pierres sèches.
02:35Les hommes voulaient plus de place,
02:36plus de pierres, plus de métal,
02:38plus de bruit,
02:39et plus de vitesse.
02:40Ils avaient appris à mesurer la terre,
02:42mais ils oubliaient de l'écouter.
02:43Ils savaient compter les arbres battus,
02:45mais ils ne savaient plus entendre la forêt qui se taisait.
02:48Le campagnol murmura.
02:49Il ne voyait pas les animaux ?
02:51Le vert immortel répondit.
02:53Peut-être qu'il les voyait,
02:54mais voir ne suffit pas toujours.
02:56Il arrive qu'un être regarde une chose vivante
02:58et n'y voit qu'un obstacle.
03:00Le campagnol ne répondit pas.
03:02Il regardait ses petites pattes
03:03et la tour sembla descendre encore plus profondément.
03:06La quatrième fenêtre s'ouvrit.
03:08Cette fois, le ciel était blanc.
03:10Non pas blanc comme la neige,
03:11mais blanc comme de la fatigue.
03:13La terre était craquelée.
03:14Les feuilles pendaient
03:15aux branches comme des ailes blessées.
03:17Les ruisseaux devenaient minces.
03:19Les mares s'effaçaient peu à peu.
03:21Dans la forêt,
03:21les animaux cherchaient l'ombre.
03:23Les oiseaux ouvraient le bec s'enchanté.
03:25Les lapins restaient cachés sous la pierre.
03:27Et les renards marchaient plus lentement.
03:30Ce n'était pas une guerre.
03:31Ce n'était pas un monstre.
03:32C'était pire.
03:33C'était le monde lui-même
03:34qui était devenu difficile à habiter.
03:36Et les hommes, eux aussi,
03:38souffraient de cette chaleur.
03:39Mais beaucoup continuaient de courir,
03:41de creuser, de brûler,
03:42de construire.
03:43Comme si le monde pouvait toujours attendre.
03:45Le vert immortel parla d'une voix basse.
03:47La sagesse commence souvent par une chose simple.
03:49Comprendre qu'une maison n'est pas infinie.
03:52Le campagnol leva les yeux.
03:53Leur maison, c'était la terre ?
03:55Oui, répondit le vert.
03:57Mais beaucoup l'avaient prise pour un coffre.
03:59Alors la fenêtre s'assombrit.
04:01La suivante s'alluma presque aussitôt.
04:03On y vit une ville vide.
04:05Il n'y eut ni explosion,
04:06ni grand cri,
04:07ni ciel déchiré.
04:08Seulement des rues sans pas,
04:09des portes ouvertes,
04:10des machines mobiles,
04:12des chaises abandonnées près des tables.
04:13Le vent passa, doucement.
04:16Il souleva un peu de poussière.
04:17Une balançoire bougea tout seul dans une cour.
04:20Un panneau grinça.
04:21Et personne ne répondit.
04:22Le grand silence était arrivé.
04:25Il n'était pas venu comme une tempête.
04:26Il n'était pas venu comme une bataille.
04:28Il était venu comme une absence.
04:30Un matin,
04:31les hommes n'étaient plus là.
04:32Et le monde continua.
04:33Mais autrement.
04:34Les fourmis se rapprochèrent les unes des autres effrayées.
04:37Une autre fenêtre s'ouvrit.
04:39Elle montra une ferme.
04:40Au début, tout semblait paisible.
04:42Une barrière, une grange,
04:43un sobre inversé,
04:44de la paille sèche,
04:46puis les animaux apparurent.
04:47Une poule attendait devant l'entrée du poulailler.
04:49Une vache appelait dans une étable vide.
04:52Un cheval tournait lentement dans son enclos.
04:55Quatre chiens regardaient le chemin
04:56comme s'ils attendaient encore des pas familiers.
04:58Les hommes avaient disparu.
05:00Mais les animaux de la ferme, eux, étaient restés.
05:03Ils ne savaient pas ouvrir les verrous.
05:05Ils ne savaient pas remplir les seaux.
05:06Et ils ne savaient pas pourquoi les mains
05:07qui les nourrissaient ne revenaient plus.
05:09Certains animaux sauvages continuèrent d'abord
05:11à vivre presque normalement.
05:13Mais pour les animaux de la ferme,
05:15le grand silence fut terrible.
05:16Car ils avaient vécu près des hommes.
05:18Ils avaient reçu leur nourriture,
05:19leur abri, parfois leur affection.
05:21Et peu à peu,
05:22ils avaient oublié comment vivre sans eux.
05:25Le campagnol demanda.
05:26Alors les hommes étaient mouvés ?
05:28Le verre immortel resta longtemps silencieux.
05:30Puis il répondit.
05:32Aucun être n'est seulement qu'une chose.
05:34Les hommes portaient en eux la douceur et la destruction.
05:36Certains plantaient des arbres,
05:38d'autres les arrachaient.
05:39Certains sauvaient les bêtes,
05:40d'autres les enfermés.
05:42Certains écoutaient le monde,
05:44d'autres ne s'écoutaient qu'eux-mêmes.
05:46Ils regardaient à la fenêtre.
05:47Leur malheur fut peut-être
05:49de croire que l'intelligence suffisait à devenir sage.
05:51La fenêtre s'éteignit.
05:53Mais une dernière lumière apparut.
05:55On y vit la forêt longtemps après.
05:56Elle avait repoussé par endroits.
05:58Des arbres sortaient des fissures des routes.
06:00Des racines soulevaient les pierres.
06:02Des oiseaux nichés dans les ruines.
06:03Des mousses recouvraient les mûres.
06:05Des fleurs poussées là où autrefois passaient les roues.
06:07Mais tout n'était pas guéri.
06:09Certaines routes coupaient encore les bois.
06:11Certaines eaux restaient troubles.
06:13Certains sols demeuraient trop secs.
06:14Les hommes avaient disparu.
06:16Mais leurs gestes étaient restés.
06:17La forêt avait survécu.
06:19Mais elle n'avait pas oublié.
06:20Alors la dernière fenêtre se referma.
06:22La tour redevint sombre.
06:24Pendant un long moment, personne ne parla.
06:26Devant eux, les escaliers continuaient de descendre.
06:28Plus bas.
06:29Toujours plus bas.
06:30Là où d'autres se fait attendre.
06:32Le campagnol regarda le verre immortel.
06:35Pourquoi nous montrer cela ?
06:36Pourquoi garder une histoire si triste ?
06:38Le verre posa son corps contre la pierre froide.
06:41Parce qu'une douleur oubliée peut recommencer sous un autre nom.
06:44Le blaireau releva la tête.
06:46Cette tour garde l'histoire des hommes ?
06:47Le verre immortel secoua lentement la tête.
06:50Non.
06:50Elle garde l'histoire de notre forêt ?
06:52Les hommes n'en sont qu'un chapitre.
06:54Un chapitre immense.
06:55Terrible.
06:56Parfois lumineux.
06:57Mais un chapitre seulement.
06:59Il tourna son regard vers les marches.
07:01La forêt n'a pas gardé cette mémoire pour haïr.
07:03Elle l'a gardé pour comprendre.
07:05Le campagnol serra un peu sa cape rouge.
07:07Et qu'est-ce qu'il faut comprendre ?
07:09Le verre répondit.
07:11Qu'un monde ne se possède pas.
07:12Une terre ne se domine pas longtemps.
07:14Sans se venger en silence.
07:15Que les plus grands peuvent tomber ses oubliés plus petits.
07:18Et que celui qui coupe toutes ses racines
07:20finit toujours par ne plus avoir opposé ses pas.
07:22Les fourmis ne bougèrent plus.
07:24Alors tout en bas de la tour,
07:26quelque chose se mit à battre.
07:28Lentement.
07:29Profondément.
07:29Comme un cœur ancien.