00:00Il aime les tuniques, il aime les chemises à jabot, il aime les vareuses et les autres choses.
00:04Tout ça nous met en liesse, Julien Magaliès.
00:12Alors attention, n'entompez pas de votre chaise, mais nous vivons dans un monde grandement régi par les apparences.
00:17Ah bah oui, on préférait que tout soit pureté d'âme et noblesse d'esprit,
00:21mais on ne traverse pas la vie de la même façon quand on a le visage de Jacob Elordi ou
00:25les ratiches à Mitterrand.
00:28Vous avez vu, j'ai mis deux références culturelles pour deux groupes d'âges différents autour de la table.
00:33Je suis ici pour réunir les générations.
00:36En tout cas, le visuel, ça compte dans la façon dont les autres nous perçoivent.
00:40Est-ce que c'est seulement le lot de notre folle époque connectée ?
00:43Eh bah pas du tout, c'était déjà le cas au XVIIIe siècle.
00:45Et d'ailleurs, en écrivant Le mariage de Figaro, Beaumarchais consacre tout un prologue au look de ses personnages.
00:52Ainsi, on peut lire que Suzanne porte une toque à long voile plume et ruban clair.
00:56Que chérubin arbore un costume de page blanc brodé d'argent et manteau bleu à l'épaule, etc.
01:01Mais pourquoi est-ce que c'est si important pour l'auteur ?
01:04Eh bah, il faut se rappeler que dans la société d'ancien régime,
01:06l'habit, c'est un marqueur très fort de statut et de sa place dans le monde.
01:10Encore plus que pour nous, parce qu'aujourd'hui, par exemple, si on bosse chez Picard
01:13et qu'on porte ce très joli, d'ailleurs, veston gris clair brodé d'un flocon d'azur,
01:20ça signifie quoi ?
01:21Ça veut dire « je suis habilité à ordonner et passer en caisse des surgelés pendant les heures d'accueil
01:26client ».
01:26Absolument.
01:27Mais au XVIIIe siècle, cet uniforme, il aurait plutôt dit
01:30« je jure de servir une chaîne du froid aussi pure que l'honneur de monsieur le comte de Picard,
01:36et quoi qu'il en coûtasse à ma vie ! »
01:39C'est une petite emphase.
01:40Mais c'est pour dire que l'habit n'était pas seulement ce que l'on faisait, mais qui on
01:44était.
01:45Alors, dans le mariage de Figaro, quand Suzanne, la femme de chambre,
01:48revêt les vêtements de la comtesse, qui enfile les habits de sa domestique
01:50et que plus personne ne se reconnaît,
01:53eh bien évidemment que ça claque des portes et que ça chuchote en hurlant
01:55comme dans un Airbnb loué pour un EVJF à Barcelone.
01:58Et oui, c'est tout l'ordre social qui s'effondre.
02:01Parce qu'au fond, si on peut si facilement ressembler à son maître,
02:04« pourquoi nous serait-il supérieur par nature ? »
02:07En fait, par ces questions et ces travestissements,
02:09Beaumarchais ébranle une société fondée sur des privilèges de naissance.
02:13Et il montre que la place que la société nous donne n'a rien à voir avec des qualités intrinsèques.
02:18Résultat, censure, on en parlait.
02:20Et certains disent même que la pièce a savonné la pente de la Révolution française.
02:24Alors aujourd'hui, ça nous semble évident,
02:26mais est-ce qu'on est vraiment sorti de ces considérations ?
02:28Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il y a 250 ans,
02:31tenir à conserver des hiérarchies arbitraires fondées sur la forme,
02:34la taille ou la couleur d'une silhouette,
02:36c'était courir le risque de prendre un peu tard une leçon d'égalité.
02:40Parce que s'il y en a bien une qui n'a discriminé aucune tête,
02:42c'est bien la guillotine.
02:43Hum, bravo !
02:45Sous-titrage Société Radio-Canada