- il y a 1 semaine
Comment un pays militairement dominant peut-il échouer à imposer une victoire durable face à un adversaire beaucoup plus faible ?
De l'Iran à l’Afghanistan, en passant par le Vietnam et l'Irak, les États-Unis se sont confrontés à plusieurs reprises au même paradoxe : remporter les batailles sans parvenir à atteindre leurs objectifs politiques.
Ce phénomène porte un nom : la guerre asymétrique.
Mais pourquoi les armées les plus puissantes du monde peuvent-elles échouer face à des adversaires beaucoup plus faibles ? Et comment ces derniers parviennent-ils parfois à transformer leur faiblesse militaire en avantage stratégique ?
Pour tout comprendre, L’Express a interrogé Adam Weinstein, chercheur au Quincy Institute et ancien Marine déployé en Afghanistan en 2012, ainsi qu’Ivan Arreguín-Toft, professeur à Harvard et auteur de How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, publié en 2005.
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De l'Iran à l’Afghanistan, en passant par le Vietnam et l'Irak, les États-Unis se sont confrontés à plusieurs reprises au même paradoxe : remporter les batailles sans parvenir à atteindre leurs objectifs politiques.
Ce phénomène porte un nom : la guerre asymétrique.
Mais pourquoi les armées les plus puissantes du monde peuvent-elles échouer face à des adversaires beaucoup plus faibles ? Et comment ces derniers parviennent-ils parfois à transformer leur faiblesse militaire en avantage stratégique ?
Pour tout comprendre, L’Express a interrogé Adam Weinstein, chercheur au Quincy Institute et ancien Marine déployé en Afghanistan en 2012, ainsi qu’Ivan Arreguín-Toft, professeur à Harvard et auteur de How the Weak Win Wars: A Theory of Asymmetric Conflict, publié en 2005.
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00:00Pourquoi les Américains ne gagnent plus de guerre alors qu'ils ont l'armée la plus puissante de la planète
00:06et ce depuis 80 ans ?
00:08Les Etats-Unis, c'est 900 milliards de dollars de budget militaire par an, 11 porte-avions et près de
00:143700 têtes nucléaires prêtes à l'emploi.
00:17Jamais un pays n'a disposé d'une telle puissance de feu.
00:23Pourtant, conflit après conflit, le scénario se répète.
00:26Vietnam, Afghanistan, Irak et maintenant Iran, les ambitions militaires se heurtent à la réalité du terrain.
00:46Et ce piège a un nom, la guerre asymétrique.
00:50Je vous en expliquerai le concept un peu plus tard dans la vidéo avec ces figurines tirées d'un jeu
00:55bien connu,
00:55mais spoiler alert, ce piège ne concerne pas que les Américains.
01:00Après avoir amassé des dizaines de navires, d'avions et des milliers de soldats au Moyen-Orient,
01:06Israël et les Etats-Unis ont lancé le 28 février une attaque d'une ampleur inédite contre l'Iran.
01:26La supériorité américaine paraît alors incontestable.
01:30Les infrastructures nucléaires sont frappées, plusieurs dirigeants du régime sont éliminés
01:35et les systèmes de défense affaiblis.
01:37Donald Trump, qui savoure encore l'opération éclair de janvier au Venezuela,
01:41se dit que l'Iran ne va pas offrir beaucoup plus de résistance.
01:54Mais cette impression est trompeuse, car détruire un système militaire ne garantit pas de gagner la guerre.
02:01C'est justement ce que certains chercheurs appellent l'illusion de la victoire.
02:05Malgré la domination militaire, les Etats-Unis n'arrivent pas à mettre fin à la guerre,
02:10les Iraniens résistent et conservent même leur atout géographique.
02:29En clair, les deux camps ne jouent pas avec les mêmes règles.
02:32Pour les experts, le problème, c'est que Washington poursuit plusieurs objectifs à la fois.
02:37Affaiblir durablement les capacités militaires iraniennes,
02:40limiter son programme nucléaire, voire provoquer un changement de régime.
02:44Or, plus les objectifs sont nombreux, plus il devient difficile de parler d'une victoire claire.
02:52Si on regarde les résultats, le bilan est plutôt mitigé pour les Américains.
03:04Le régime iranien est toujours en place, les Etats-Unis ont perdu des hommes,
03:08dépensé des milliards et consommé une grande partie de leur arsenal militaire.
03:12Quant au programme nucléaire, son démantèlement total reste incertain
03:16et Washington pourra difficilement signer un meilleur accord que celui obtenu en 2015 par Barack Obama.
03:22Du point de vue de Téhéran, le bilan est beaucoup plus victorieux.
03:49Et c'est là tout le paradoxe.
03:51Les Etats-Unis remportent souvent les premières batailles.
03:54Ils détruisent davantage de chars, davantage d'avions, davantage d'infrastructures stratégiques.
03:59Mais cela ne suffit pas, car au XXIe siècle, une victoire militaire ne garantit plus une victoire politique.
04:06Et c'est précisément là le piège de la guerre asymétrique.
04:09Mais alors, qu'est-ce que c'est ?
04:11Eh bien pour tout vous expliquer, j'ai sorti mon matériel.
04:14Une guerre asymétrique, c'est un conflit entre un acteur puissant,
04:18un Etat, une armée régulière, et un acteur beaucoup plus faible.
04:22Une guérilla, des insurgés, une milice.
04:24Sur le champ de bataille, l'acteur le plus faible va compenser son infériorité militaire par des tactiques non conventionnelles.
04:32D'ailleurs, le plus vieux conflit asymétrique du monde, vous le connaissez tous, c'est David contre Goliath.
04:39Pour en savoir plus, on a interrogé un des chercheurs les plus cités au monde sur le sujet,
04:44Ivan Arrigintoft, auteur du livre paru en 2005, How the Weak Win Wars.
04:49When I started work on what became that book, the field of international relations didn't have a very good explanation
04:58of how the weak win.
05:00According to all of our logic, the more you have, the more likely you are to win.
05:05So my field didn't have a good explanation for how Goliaths actually beat David's in the first place.
05:10Most of those explanations were things like bad luck or bad leadership, things like that.
05:18Le terme « guerre asymétrique » apparaît officiellement dans les années 1990 dans un essai du chercheur américain Stephen Metz.
05:26A l'époque, il désigne simplement des affrontements entre des forces de nature différentes.
05:31Par exemple, air contre terre ou air contre mer.
05:35Puis, quelques années plus tard, les stratèges américains vont lui donner un sens beaucoup plus large.
05:40L'idée est de contourner les points forts de l'adversaire pour viser un impact psychologique.
05:45Mais concrètement, comment ça se traduit sur le terrain ?
05:49Eh bien, reprenons notre matériel.
05:51Imaginons deux armées.
05:52La première possède un puissant arsenal militaire.
05:55La seconde n'a rien de tout ça.
05:57Si elle accepte une bataille frontale, elle perd.
06:00La meilleure stratégie pour elle est donc de refuser de jouer selon les règles de son adversaire.
06:23Si cette situation vous rappelle quelque chose, eh bien c'est normal, c'est exactement ce qui se passe en
06:29Iran ou en Ukraine.
06:31Et cette logique est encore plus vraie aujourd'hui.
06:33Pendant une grande partie du XXe siècle, la puissance militaire dépendait surtout d'équipements extrêmement coûteux.
06:40Des porte-avions, des avions de chasse, des chars, des satellites.
06:43Mais la guerre est en train de changer.
06:45Aujourd'hui, un drone commercial modifié à quelques milliers d'euros peut éliminer un véhicule blindé à plusieurs millions.
06:52Autrement dit, le rapport coût-efficacité se renverse.
06:55Et l'armée faible peut être efficace tout en dépensant peu.
06:59Cette révolution du low cost bouleverse complètement les rapports de force.
07:02Le faible ne cherche plus à battre le plus fort, il veut simplement rendre la guerre économiquement intenable.
07:35Mais alors, comment gagne-t-on une guerre asymétrique ?
07:39Eh bien, contrairement à une guerre conventionnelle, il ne suffit pas de gagner des batailles.
08:01Et c'est là tout le piège d'une guerre asymétrique.
08:04Le plus faible n'a souvent besoin que d'une seule chose, survivre.
08:07Henry Kissinger résumait ce paradoxe en une phrase.
08:11La guérilla gagne si elle ne perd pas, l'armée conventionnelle perd si elle ne gagne pas.
08:17Et ce piège, les Etats-Unis vont tomber dedans trois fois.
08:21En effet, depuis la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis remportent presque toujours la campagne militaire initiale.
08:27Le problème apparaît ensuite, car une fois l'armée adverse vaincue, il reste à gagner la paix.
08:33As soon as you're engaged in asymmetric warfare as a conventional military, you're already at a disadvantage.
08:40So, really, avoid it. In 95% of scenarios, avoid it.
08:44The way the military tends to use, mainly the U.S. military tends to use asymmetric, is really cloudy.
08:52They use it basically as a substitute for the word sneaky.
08:56They're upset that these guys are running circles around them, and that they can't get them to stand up and
09:02fight, which is what they really want them to do.
09:04Pour comprendre pourquoi le schéma se répète, regardons trois des plus grands engagements militaires américains depuis 1945.
09:12Le Vietnam, l'Afghanistan et l'Irak.
09:15À chaque fois, on retrouve presque la même mécanique.
09:18Commençons par le Vietnam.
09:19Dans les années 1960, les États-Unis ne cherchent pas à conquérir le pays.
09:24Leur objectif est d'empêcher le nord communiste d'annexer le sud.
09:41Très vite, Washington engage des moyens colossaux.
09:44Au total, plus de 2,6 millions d'Américains serviront au Vietnam entre 1964 et 1973.
09:52Sur le champ de bataille, les États-Unis remportent l'immense majorité des affrontements conventionnels.
09:57Mais le Vietcong refuse précisément ce type d'affrontement.
10:01Il privilégie alors la guérilla, connaît parfaitement le terrain et transforme le conflit en guerre d'usure.
10:17Finalement, lorsque les troupes américaines quittent le pays en 1973, le sud Vietnam s'effondre deux ans plus tard.
10:24Aujourd'hui, la plupart des historiens considèrent d'ailleurs qu'il s'agit d'une défaite stratégique pour les États
10:29-Unis.
10:29Pour Ivan Aregintoft, cela s'explique par l'état d'esprit de Washington à l'époque.
10:45En fait, les États-Unis pensaient que leur avance technologique suffirait.
10:49Mais ils ont sous-estimé leur adversaire.
10:5240 ans plus tard, l'histoire se répète en Afghanistan.
10:55Après les attentats du 11 septembre 2001, Washington lance une intervention pour détruire Al-Qaïda et renverser le régime taliban.
11:13Au départ, l'opération Enduring Freedom est un succès militaire spectaculaire.
11:19En seulement quelques semaines, Kaboul tombe et le régime s'effondre.
11:23Mais les talibans, eux, ne disparaissent pas.
11:25Ils se replient, se réorganisent et basculent dans la guérilla.
11:29Année après année, ils regagnent du terrain politique sans gagner d'affrontements militaires.
11:34Les États-Unis gardent pendant 20 ans une supériorité militaire écrasante et tuent même Ben Laden en 2011.
11:41Je peux rapporter aux gens américains et au monde
11:44que les États-Unis ont fait une operation qui a tué Osama bin Laden, le leader d'Al-Qaïda.
11:50Au total, 800 000 Américains ont servi en Afghanistan entre 2001 et 2021.
11:56Pourtant, l'objectif américain, qui consistait à bâtir un État afghan assez solide pour tenir seul, ne se réalise jamais.
12:04Nous avons gagné beaucoup de battements dans l'Afghanistan.
12:06Nous avons pu expérit, je m'ai combattu comme marine dans l'Afghanistan, dans le sud-ouest,
12:10dans les areas infestées de Taliban qui étaient considérées les plus dangereuses.
12:14Nous avons pu couper les talibans hors des vallées et des villages, temporairement, et gagner des battles.
12:21Ils nous ont peur au niveau tactique, mais la réalité est qu'ils pouvaient juste ré-enter les vallées et
12:26ré-enter les villages.
12:27Et c'est précisément là le problème.
12:29Les États-Unis gagnent des batailles, mais les talibans gagnent du temps.
12:33Lorsque les derniers soldats américains quittent le pays en août 2021,
12:37le gouvernement afghan s'effondre en quelques jours et les talibans reprennent le pouvoir.
12:41When the Americans take over, it's with that classic overconfidence.
12:45Bush says, we've defeated them.
12:47The Taliban, by the way, gave up.
12:49And the Bush administration said, what exactly what Trump said years later,
12:53the only piece will be unconditional surrender.
12:55Huge mistake.
12:57Huge mistake.
12:58The outcome could have been so different, but it was another missed opportunity,
13:02partly bankrolled by America's overwhelming sense of its own irresistible power.
13:08Enfin, vous l'aurez compris, l'histoire se répète en 2003 en Irak, avec le même point de départ.
13:14Après le 11 septembre, l'administration Bush décide de renverser Saddam Hussein.
13:19My fellow citizens, at this hour, American and coalition forces are in the early stages of military operations
13:26to disarmir Iraq, to free its people and to defend the world from grave danger.
13:32Et là encore, l'armada militaire est impressionnante.
13:36Bagdad tombe en moins de trois semaines et Saddam Hussein est renversé.
13:40Washington imagine alors une transition politique rapide.
13:43Mais une décision va tout faire basculer, la dissolution complète de l'armée irakienne.
13:48The issue was that there was a political order that the United States had dismantled.
13:55This was called debathification, where the United States sent all the Saddam era politicians,
14:04bureaucrats and soldiers home.
14:06And this created a civil war-like scenario inside Iraq that the United States was incapable of managing.
14:13Le conflit change alors totalement de nature.
14:16Les Etats-Unis ne combattent plus une armée, mais des guérillas, des milices et des réseaux terroristes.
14:21Autrement dit, une nouvelle guerre asymétrique.
14:24And the Americans were not prepared to thread that needle, to work through all of that.
14:29They kept insisting on democracy, and democracy led to an insurgency.
14:34Au total, environ 1,5 million d'Américains ont servi en Irak entre 2003 et 2011,
14:40et des moyens considérables ont été utilisés sans succès.
14:44Face aux difficultés, les Etats-Unis réduisent progressivement leur présence militaire à partir de 2011.
14:50Malgré quelques retours ponctuels contre l'Etat islamique,
14:53l'objectif initial, soit instaurer une démocratie stable et alliée durable de Washington, reste inachevé.
14:59Au final, malgré des contextes très différents, les trois guerres suivent presque le même scénario.
15:04D'abord, une victoire militaire rapide, puis l'effondrement du régime en place,
15:09l'adversaire refuse le combat conventionnel et change de stratégie,
15:13le conflit s'enlise et les objectifs politiques deviennent inatteignables.
15:31En réalité, le problème américain n'a jamais été de gagner des batailles,
15:35mais de gagner ce qui vient après.
15:48Et cette logique ne concerne pas que les Etats-Unis.
15:52Sur le papier, Moscou dispose d'une armée plus nombreuse,
15:55de davantage de blindés, d'avions et de moyens industriels.
15:58Pourtant, l'Ukraine est parvenue à compenser une partie de cet écart grâce à des tactiques asymétriques.
16:04L'utilisation massive de drones bombarchés, de longues frappes derrière les lignes russes
16:09ou encore des opérations ciblées contre des infrastructures stratégiques.
16:13Là encore, l'objectif n'est pas de détruire l'adversaire dans une bataille décisive,
16:17mais de rendre le coût de la guerre toujours plus élevé.
16:20Et tout cela montre une chose.
16:22La guerre asymétrique n'est plus une exception,
16:25mais l'une des formes dominantes des conflits contemporains.
16:28Pourquoi ?
16:29Eh bien parce qu'avec l'arme nucléaire, la guerre directe est devenue beaucoup trop risquée.
16:33Les conséquences seraient catastrophiques,
16:35donc les Etats cherchent à s'affronter autrement.
16:38Mais attention, il ne faut pas non plus idéaliser les guerres passées.
17:06Autrement dit, les guerres n'étaient pas plus simples avant,
17:09elles étaient même souvent beaucoup plus meurtrières,
17:11mais ce qui a changé, ce sont surtout les conditions de la victoire.
17:15Alors si vous devez retenir une seule phrase de cette vidéo, c'est celle-ci.
17:19Aujourd'hui, une victoire militaire ne garantit plus une victoire politique.
17:48Autrement dit, la question n'est peut-être plus de savoir
17:51qui possède l'armée la plus puissante du monde,
17:54mais qui est capable de transformer cette puissance en victoire durable.
17:58Si vous avez aimé cette vidéo, n'hésitez pas à vous abonner
18:02et à nous le dire dans les commentaires.
18:04Pour en savoir plus, retrouvez toutes nos analyses et nos podcasts
18:07sur le site de l'Express.
18:08sur le site de l'Express.
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