00:00C'est l'invité d'ici matin, c'est une estimation qui donne son titre au travail dont nous allons
00:05parler.
00:05Alors qu'une grossesse sur quatre s'arrête spontanément, comment parler des fausses couches ?
00:10Comment mieux accompagner les femmes et les couples qui en sont victimes ?
00:14Nous sommes en direct, Thomas, avec Camille Drouéchade, dont le livre sur le sujet sort demain en librairie.
00:19Bonjour Camille Drouéchade, vous êtes journaliste, vous êtes lilloise et vous êtes l'autrice de cette bande dessinée documentaire
00:24Une grossesse sur quatre qui est illustrée par la dessinatrice Manon Munier.
00:28Pourquoi avez-vous voulu travailler sur ce sujet ?
00:31Déjà parce que je l'ai vécu, moi, à six reprises.
00:35Donc c'est ça le point de départ de cette enquête, qui est une enquête journalistique sourcée,
00:41avec des chiffres, des rapports, plein d'interviews, mais qui démarre et qui se termine par mon histoire à moi.
00:47Vous êtes l'un des personnages de cette bande dessinée, vous êtes le point de départ,
00:51mais votre enquête, vous avez rencontré d'autres femmes bien évidemment, des gynécologues, des chercheurs, des sages-femmes,
00:55mais ce n'est pas un livre médical sur la fausse couche en tant que tel.
00:58L'objectif c'était de montrer, voilà, faire une fausse couche aujourd'hui en France, ça se passe comme ça
01:01?
01:02C'était un peu l'idée, en fait on en parle très très peu, ça reste à la fois assez
01:08tabou et aussi assez banalisé.
01:10En fait, il y a des voix qui ont commencé à parler, il y a des gens qui ont commencé
01:14à dire
01:14« j'ai fait une fausse couche », qui est moi un terme personnellement que je n'aime pas trop.
01:19Mais en tout cas, quand une grossesse s'arrête spontanément, oui, il y a du silence,
01:23et en fait on ne sait pas vraiment ce que c'est.
01:27La plupart des femmes que j'ai rencontrées, j'en ai rencontré vraiment beaucoup,
01:30ont tendance à dire qu'on a banalisé leurs ressentis, leurs douleurs physiques et psychologiques,
01:36et moi c'est un peu ça que je voulais montrer.
01:37Je voulais montrer qu'il y avait beaucoup de souffrance derrière,
01:42et qu'on pouvait peut-être accompagner les choses autrement aujourd'hui.
01:46Vous dites que vous n'aimez pas ce terme de fausse couche,
01:48d'ailleurs vous y mettez des guillemets, de fausse couche, parce qu'il n'y a rien de faux.
01:51Finalement là-dedans c'est une grossesse, sauf qu'elle s'arrête spontanément.
01:54Ce que l'on lit dans cette bande dessinée, c'est avant tout que ces fausses couches sont souvent cachées,
01:59la moitié des femmes n'en parlent pas à leurs proches, c'est un sondage que vous citiez.
02:02Comment est-ce que vous l'expliquez ?
02:05Alors ça s'explique de plusieurs manières, en fait il y a le fait qu'on nous dit souvent,
02:10on l'entend encore beaucoup, de ne pas annoncer notre grossesse avant les trois mois,
02:14et d'ailleurs ces grossesses elles existent très peu pour l'administration avant les trois mois,
02:18en fait avant qu'elles deviennent utiles et presque sûres, ces grossesses elles n'existent pas.
02:22Donc quand la grossesse s'arrête, quand elle n'a pas été annoncée,
02:28soit ça devient un non-événement, donc les gens ne savent pas comment réagir,
02:32soit comme on ne l'a même pas dit, on ne prend même pas la peine d'annoncer la suite,
02:37et puis on n'a pas envie de faire de peine à ses proches.
02:40Et puis il y a aussi un très très grand sentiment, et c'est aussi contre ça que j'aimerais
02:45lutter,
02:45il y a un grand sentiment de culpabilité.
02:47On se sent faillible, incapable, on n'a pas réussi, et on se sent très seul en fait.
02:53Le sentiment qui vient d'où ? Est-ce que c'est entretenu par les messins que vous avez pu
02:58rencontrer,
02:59par la société telle qu'elle est organisée aujourd'hui ?
03:01D'où vient ce sentiment de culpabilité ?
03:02Dans la société telle qu'elle est, on est dans une société qui reste extrêmement patriarcale,
03:06et on considère que les femmes sont faites pour mettre des enfants au monde,
03:10on considère que c'est quelque chose de très naturel, qui se fait tout seul,
03:13alors qu'en fait c'est vraiment loin d'être le cas.
03:16Et on n'est pas au courant, moi je me souviens que quand cette statistique m'a été donnée,
03:21j'étais à l'hôpital après ma deuxième fausse couche,
03:24on m'a dit mais ne vous inquiétez pas, ça arrive une fois sur quatre.
03:26Et je me suis dit comment c'est possible que ça arrive une fois sur quatre,
03:30et que j'en ai si peu entendu parler.
03:32Et après mon troisième arrêt spontané de grossesse,
03:36j'ai commencé à en parler autour de moi.
03:38C'est là que je me suis rendu compte qu'en fait,
03:40c'était arrivé à énormément, énormément, énormément de gens
03:43qui ne m'en avaient jamais parlé.
03:45Même des gens très très proches.
03:47Ici Nord, il est 7h47, nous sommes en direct avec la journaliste Camille Drouéchade,
03:51autrice de la bande dessinée Une Grossesse sur quatre.
03:53Camille Drouéchade, il y a des pages très dures dans cette bande dessinée,
03:56sur les saignements des scènes qui se sont véritablement déroulées,
04:00sur l'expulsion médicamenteuse de l'embryon.
04:02Tout cela est illustré de manière très réaliste.
04:04C'était voulu de montrer ça de manière « crue »,
04:07de montrer comment ça se passe véritablement.
04:08Alors en fait, on a choisi avec la dessinatrice Manon Munier,
04:11c'était même son choix plutôt à elle, pour moi c'était un peu dur,
04:14de montrer ces scènes crues quand il s'agissait de moi,
04:16mais de ne pas le faire pour les autres femmes qui avaient témoigné.
04:21On a plutôt choisi de montrer les choses derrière des portes fermées,
04:24de suggérer plutôt que de montrer.
04:27Mais oui, pour moi c'était important de montrer la réalité de ces saignements,
04:33parce que je pense que de le savoir, ça permet de réduire l'angoisse.
04:38Une des choses que m'ont dit presque toutes les femmes que j'ai interrogées,
04:41si ce n'est toutes les femmes, c'est « j'ai cru que j'allais mourir,
04:45j'ai cru que j'allais crever, tout ce sang j'en revenais pas ».
04:47Et en fait, on ignore qu'un tiers des arrêts spontanés de grossesse sont dits « hémorragiques »,
04:56c'est-à-dire qu'une femme va remplir une serviette de type nuit environ toutes les 20 minutes,
05:02elle va faire déborder cette serviette toutes les 20 minutes,
05:03donc en fait c'est beaucoup de sang.
05:06Contrairement à ce qu'on nous dit, on nous dit « oui, vous inquiétez pas,
05:08ça va faire comme des grosses règles », en fait on sait que c'est faux.
05:12Et moi, quand j'ai fait cette hémorragie, qui était quand même très importante,
05:16j'ai eu très très peur et je me suis dit « peut-être qu'on peut éviter l'angoisse
05:22aux femmes,
05:23ensuite être informée, ça permet de moins stresser, de moins avoir peur et de se préparer ».
05:29Parce que tout ça, vous ne le saviez pas avant.
05:32Je n'en avais aucune idée.
05:33Beaucoup des expériences que vous décrivez dans cette enquête ne se passent pas bien.
05:37La prise en charge des fausses couches aujourd'hui en France est insuffisante,
05:40selon vous, la prise en charge au moment où ça se passe,
05:42et le suivi aussi après coup, est-ce que tout ça est insuffisant ?
05:45C'est un peu ce qu'on lit, mais avec d'autres problématiques,
05:48la problématique des déserts médicaux, la problématique des formations des professionnels de santé,
05:53c'est pour ça que c'est insuffisant aujourd'hui ?
05:54Oui, en effet, je pense qu'aujourd'hui, ce n'est pas forcément très bien pris en charge.
05:57En tout cas, c'est pris en charge de façon très très inégale sur le territoire.
06:01Mais je ne veux pas blâmer les soignants,
06:02qui souvent, très très souvent, dans l'immense majorité des cas,
06:05les soignants et les soignants font un travail absolument admirable.
06:09Le problème, c'est qu'à l'hôpital public,
06:12aujourd'hui, et souvent les fausses couches sont pris en charge à l'hôpital,
06:15il n'y a pas de moyens, il n'y a pas d'argent,
06:18et en fait, il n'y a pas de temps, il n'y a pas assez de personnel,
06:21et c'est difficile pour un soignant ou une soignante
06:23de prendre en charge quelqu'un correctement
06:26quand on est soi-même débordé et soi-même en souffrance.
06:29Et ce sont deux réalités, en fait, qui se télescopent.
06:32C'est-à-dire que quand on va arriver à l'hôpital avec des saignements,
06:34qui peuvent être très importants, comme on a parlé,
06:36mais qui peuvent être plus modérés,
06:38mais en tout cas, on arrive dans une souffrance,
06:39dans une détresse psychologique qui peut être très importante,
06:42il y a deux mondes qui se percutent.
06:44Il y a le ou la gynécologue ou l'interne
06:48qui va avoir fait une césarienne en urgence juste avant,
06:52qui va avoir géré une hémorragie de la délivrance,
06:56plein de choses, et quand on arrive avec la fausse couche,
06:59forcément, on passe derrière, on passe plus tard,
07:01ce qui est logique, mais ça peut être très difficile à encaisser.
07:05Et il y a aussi dans ce livre des initiatives locales,
07:07des études, des choses qui sont mises en place
07:09pour que ça se passe mieux.
07:10Une loi a aussi été votée, c'est-à-dire qu'il y a aussi du mieux.
07:13On commence aussi à en parler, cette bande dessinée en est la preuve.
07:15Il y a du mieux, ça progresse, ça reste imparfait.
07:19Il n'y a pas de parcours à l'échelle nationale.
07:23Il y a encore une grande, grande marge d'amélioration
07:27sur la prise en charge des grossesses qui s'arrêtent aujourd'hui.
07:29Et tout ça, vous le décrivez dans cette bande dessinée.
07:31Merci beaucoup Camille Drouechat d'avoir accepté notre invitation ce matin
07:34à Une grossesse sur quatre, enquête sur le tabou de la fausse couche.
07:37Bande dessinée avec Manon Munier, vous l'avez citée aux illustrations.
07:39Ça paraît aux éditions Casterman et ça sort demain en librairie.
07:42Casterman, la revue dessinée.
07:44Sous-titrage Société Radio-Canada
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