00:00Ici Occitanie, pour bien commencer la journée, ici matin.
00:06Mercredi 16 septembre, vous avez choisi Ici Occitanie, à la radio, à la télé, avec un invité exceptionnel ce matin,
00:12le prix Nobel d'économie.
00:14Jean Tirole est l'invité exceptionnel d'ici matin.
00:16Bonjour Jean Tirole.
00:17Bonjour.
00:18Le prix Nobel 2014 est président honoraire de la TSE, la Toulouse School of Economics.
00:24C'est toujours un moment particulier, la rentrée scolaire pour vous.
00:27Qu'est-ce que ça vous fait de voir tous ces jeunes, ces talents de demain qui arrivent en études
00:31supérieures d'économie ?
00:33Oui, c'est un plaisir de les accueillir parce qu'on voit très bien les progrès qui ont été faits.
00:40TSE, c'était avant tout un programme de recherche.
00:42On est les premiers en Europe continentale, donc nous en sommes très fiers.
00:46Mais il faut aussi apporter à Toulouse, effectivement, une formation.
00:50Et nous employons à ça puisque maintenant nous sommes une grande école, un grand établissement.
00:55Et nous avons engagé les moyens pour une directrice aussi pour améliorer notre enseignement.
01:01Parce que c'est très important, effectivement, qu'à Toulouse, il y ait des formations de haut niveau.
01:05C'est encourageant, vous pensez, de voir leur passion pour les sciences économiques.
01:09Il y en a certains, on est allé les voir à la TSE, certains parlent de fantasme de travailler aux
01:15côtés de vous, Jean Tirole.
01:16C'est la passion, la passion d'un métier plus généralement, je pense.
01:19Moi, j'ai la passion de l'économie, entre autres.
01:22Mais c'est vrai que trouver quelque chose qu'on aime, c'est déjà crucial pour la réussite.
01:28Et quand je vois, effectivement, tous ces étudiants qui sont enthousiasmés,
01:32qui parlent économie dans les couloirs, c'est merveilleux.
01:36L'économie qui va être l'un des immenses sujets de l'élection présidentielle qui approche,
01:41c'est dans sept petits mois, déjà préoccupation des Français.
01:45Plus que jamais, peut-être, cette année, le coût de la vie.
01:47On ne peut plus se déplacer, l'essence, le gasoil est devenu beaucoup trop cher.
01:53Partir en vacances, c'est fini.
01:55Alors qu'à la retraite, on devrait profiter de la vie, on survit.
02:00Ève, c'est une habitante de Gargasse qui nous a appelé ce matin.
02:03On est condamné à vivre comme ça, se serrer la ceinture de plus en plus ces prochaines années.
02:08Ou est-ce qu'on peut espérer voir le vent tourner ?
02:11C'est un choix collectif d'une certaine manière, on l'explique très bien dans le livre avec Karin van
02:17der Straten
02:18sur l'économie du désordre mondial.
02:23C'est un choix collectif parce que depuis 50 ans, on vit dans le court terme.
02:27Et de plus en plus aujourd'hui.
02:28C'est-à-dire que vous regardez un peu les discussions électorales.
02:32On est en pleine période électorale qui commence maintenant.
02:35C'est toujours, on va prendre à Pierre pour donner à Paul.
02:39Donc on va prendre aux immigrés, on va prendre aux entreprises, aux salariés, aux chômeurs, aux riches,
02:47aux retraités, aux actifs.
02:49Ce n'est pas la bonne façon de faire ?
02:50Ce sont des problèmes importants bien sûr, mais il manque un projet.
02:55Un projet pour croître, pour créer de la richesse.
03:00On raisonne à taille du gâteau fixe, alors qu'en fait la taille du gâteau est totalement endogène
03:05et on peut la croître.
03:07Et ça c'est vraiment important parce que ça nous a amené à négliger beaucoup
03:12de ce qu'on appelle les bombes à retardement.
03:14C'est-à-dire qu'on ne fait rien, on voit très bien avec l'école et les classements bizarres,
03:18on le voit avec la dette qui est excessive bien sûr, on le voit avec l'IA, on le voit
03:23avec les biotech.
03:25Nous sommes en retard dans beaucoup de choses simplement parce que nous n'investissons pas.
03:28Donc il faudra en fait que nous soyons à la hauteur et nous ayons un vrai projet
03:33qui ne soit pas simplement de redistribuer, ce qui peut être important, mais ce n'est
03:37pas le sujet aujourd'hui.
03:38C'est tout le message que vous portez dans votre livre, votre ouvrage Économie du désordre
03:42mondial, c'est aux éditions Albain Michel, ça vient de sortir.
03:45Pierre, vous n'avez vraiment pas l'air optimiste pour la suite, pourquoi ?
03:49Il faut la réaction.
03:50Alors la réaction c'est important, on écoutait notre auditrice qui disait
03:54oui mais je n'ai plus les moyens de faire un certain nombre de choses, mais il faut
03:58savoir que si la productivité n'augmente pas, le pouvoir d'achat ne peut pas augmenter.
04:02Ça peut augmenter pour certaines catégories par redistribution et encore c'est dans le
04:06court terme.
04:06Et si on ne crée pas de la croissance, on ne peut pas augmenter le pouvoir d'achat
04:12fondamentalement.
04:12C'est toujours bon la croissance, même dans un monde où on le voit, il y a de nouvelles
04:16problématiques qui approchent.
04:18Est-ce que de toute façon, même dans un monde où on nous demande de faire des efforts
04:22notamment d'un point de vue écologique, est-ce que c'est toujours bon de produire
04:26plus, d'avoir cette fuite en avant de la production ?
04:29Il faut réguler aussi, on le voit avec le climat, il faut diminuer les émissions
04:35de gaz à effet de serre, il faut aussi réguler l'IA demain, parce que le problème
04:40c'est qu'aujourd'hui nous ne sommes plus à la table des négociations, parce que nous
04:43sommes faibles en Europe par rapport à la Chine et aux Etats-Unis qui peuvent nous
04:47imposer leurs conditions.
04:49Et donc on ne va pas arriver à réguler le climat, on ne va pas réussir à réguler
04:55l'intelligence artificielle, et aussi on voit très bien qu'on ne peut plus réguler
04:59la politique et la guerre, d'une certaine manière.
05:02Jean Tirole, prix Nobel d'économie, est ce matin l'invité exceptionnel d'ici Occitanie.
05:06Si on veut se relever économiquement, il faut selon vous investir massivement dans
05:10les nouvelles technologies, dans l'intelligence artificielle notamment, est-ce qu'on a des
05:14talents chez nous en Occitanie, à Toulouse notamment, pour porter des projets comme
05:18ça ?
05:19Alors absolument, on a des talents, mais on les utilise mal.
05:22C'est-à-dire qu'on voit par exemple les publications scientifiques qui donnent naissance
05:28aux nouveaux médicaments, aux nouvelles technologies d'IA, ces publications en fait
05:33sont utilisées en Chine et aux Etats-Unis, et très peu en Europe.
05:37Ça veut dire qu'effectivement on a des cerveaux, mais ces cerveaux ne fondent pas d'entreprises,
05:42ont assez peu de contacts, alors il y a des tas d'exceptions, y compris à Toulouse bien
05:45sûr, mais dans l'ensemble n'ont pas beaucoup de contacts avec l'industrie.
05:49Ils partent aux Etats-Unis eux-mêmes ?
05:50Alors ils partent aussi aux Etats-Unis eux-mêmes bien sûr.
05:53Donc on a une possibilité de rattraper, et pour ça c'est un choix, c'est un choix
05:57collectif.
05:59L'un des gros sujets là aussi de l'élection présidentielle qui arrive, c'est Touliez, c'est la dette
06:03énorme de la France, 3 milliards 300 millions d'euros.
06:06En quoi Jean Tirole, est-ce que c'est un si gros problème que ça finalement ?
06:09Alors c'est un problème déjà par son montant.
06:12On est en train de parler de 120% du produit intérieur brut, c'est quand même une grosse
06:17dette qui grève nos budgets, y compris le budget de la santé, le budget de l'éducation,
06:22parce qu'il faut rembourser la dette, et il n'est pas question de ne pas la rembourser.
06:26Pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe si on ne la paye pas ?
06:28Alors si on ne la paye pas, ce qui se passera tout simplement, c'est qu'il y a deux
06:31solutions.
06:32Tout d'abord, on reste comme ça, on ne paie pas, et dans ce cas les investisseurs
06:36étrangers qui nous font confiance ne nous prêteront plus.
06:38Ce que ça veut dire, c'est qu'immédiatement il faudra équilibrer notre budget.
06:42Alors je vous rappelle quand même que le budget a 5 ou 6% de déficit depuis quelques
06:46années, ça veut dire que de l'austérité, on en aura beaucoup plus si on ne la paie pas.
06:50Donc ça c'est vraiment un point important.
06:52En pratique, ce qui se passe, c'est qu'on fait appel au FMI et à la Troïque, qui eux
06:57-mêmes
06:57vont imposer un peu d'austérité, mais essayer de faire en sorte que les plus démunis
07:06ne souffrent pas trop.
07:07Mais enfin, en gros, ça va être de l'austérité.
07:09Et une perte de confiance du monde, parce qu'après, ils ne veulent plus prêter.
07:13C'est comme un individu qui n'a pas payé sa dette, on ne lui fait plus confiance après.
07:18Qu'est-ce que vous dites, Jean Tirole, aujourd'hui aux millions de Français, aux Toulousains
07:22et aux habitants de l'Occitanie, qui sont nuls en économie ? Est-ce que vous pensez
07:27qu'on peut s'y intéresser sur le tard, ou si on ne le fait pas, c'est trop compliqué
07:32de comprendre le monde aujourd'hui ?
07:34Le livre avec Karine von der Straten est un livre qui s'adresse aux citoyens fondamentalement.
07:39On sera content, évidemment, si les politiques le lisent, et surtout l'utilisent.
07:44Mais il faut, finalement, on aura une réaction politique, peut-être un projet d'ampleur,
07:50enfin, si finalement l'électorat le veut.
07:53Donc si l'électorat n'a pas saisi la situation dans laquelle on est et ce qu'il faut faire,
07:58on n'aura pas ce projet politique indispensable en France et en Europe.
08:02Donc ça, c'est vraiment... L'économie, en fait, quand on la comprend, c'est très ludique.
08:07Mais pour ça, il faut faire un petit effort et puis entrer dedans.
08:10On peut peut-être entrer dans ce vaste monde grâce à votre nouvel ouvrage
08:13« Économie du désordre mondial. Comment la géopolitique a tout changé ? »
08:18C'est votre nouveau livre chez Albain Michel.
08:20On vous remercie d'avoir été l'invité ici à Occitanie ce matin,
08:23monsieur le prix Nobel d'économie 2014 en Tirole.
08:25Merci beaucoup.
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