00:007h40, c'est Sud Radio vous explique, on s'interroge sur le lien entre les réseaux sociaux et le comportement
00:05agressif de cette jeunesse qui se mobilise.
00:08C'est l'objet des travaux réalisés par notre invité. Bonjour Baptiste Detombe.
00:12Bonjour.
00:12Vous êtes essayiste, auteur de L'homme démantelé, de la révolution affective, c'est aux éditions Albain Michel.
00:18Alors, est-ce qu'il existe un lien entre les réseaux sociaux et ce mouvement lycéen ?
00:22Oui, alors déjà il faut rappeler que ces extrémités, ces violences-là, demeurent marginales.
00:28Ensuite, une fois qu'on a dit ça, il faut effectivement le noter, le monde numérique algorithmique favorise aussi l
00:33'exposition à ces violences.
00:35Or, en sens cognitif, on parle de l'effet de simple exposition qui vient normaliser, à force de le voir
00:40au quotidien, des contenus violents.
00:42Or, l'algorithme favorise lui-même un contenu violent qui attire bien mieux l'attention.
00:46Et au-delà de ça, ce que je décris dans la révolution affective, c'est que le lien social est
00:50menacé.
00:50Or, la boussole morale du bien et du mal passe largement par le regard, par les retours qu'on a
00:55aussi dans les interactions sociales du quotidien.
00:58Le problème d'un monde, d'une jeunesse qui grandit auprès du numérique, c'est qu'elle perd cette boussole
01:02morale qui l'aide aussi à agir et savoir ce qui est bien et ce qui est mal.
01:05En l'occurrence, effectivement, caillasser des policiers, les faire tomber, les lyncher, n'est pas une chose correcte.
01:10Très intéressant. Ça signifie qu'à force de voir et de revoir les mêmes scènes de violence, il y a
01:16un phénomène d'accoutumance et il y a aussi un phénomène addictif et de reproduction ?
01:20Exactement, c'est-à-dire qu'il y a deux choses. Il y a l'accoutumance et la chose qui
01:23paraît normale alors qu'auparavant elle était indécente.
01:27C'est ce que Georges Orwell appelle la décence commune qui semble ici nous quitter.
01:31Et puis ensuite, effectivement, il y a une forme d'addiction à la chose qui amène à vouloir le mimer.
01:36C'est le mimétisme, le désir mimétique qui est reproduit de manière industrielle par le numérique.
01:42Or forcément, si beaucoup de la jeunesse arrive à y réchapper, une partie marginale, elle, s'y donne, ce qui
01:47peut expliquer par ailleurs en partie, évidemment, les dégradations et les violences que nous voyons ici.
01:52Alors concrètement, qu'est-ce que le numérique change dans la personnalité des plus jeunes lycéens et étudiants ?
01:58Si on compare, parce qu'évidemment on est frappé par cette violence aujourd'hui,
02:01et j'ai envie de dire si on compare à la période des réseaux et la période non-réseaux,
02:07c'est-à-dire qu'il faut remonter évidemment à d'autres générations.
02:10Alors, j'ai été de ceux qui avaient pu voir les manifestations contre la loi El Khomri,
02:15qui avait été beaucoup portée dans les lycées aussi,
02:17au moment où le monde numérique existait, mais de manière beaucoup plus marginale.
02:20Et déjà là, on ne voyait pas une telle effusion de violences,
02:23de tels comportements qui s'adressaient directement soit aux forces de l'ordre, soit aux pompiers, soit aux lycées eux
02:28-mêmes.
02:28Là, on voit bien ici que la violence est beaucoup plus décomplexée.
02:31Donc, il y a quand même un changement de nature qui s'est produit.
02:33Comment ça change concrètement ?
02:35C'est-à-dire que l'empathie passe par le contact direct avec le visage de l'autre.
02:39Or, il se produit une forme de technoférence,
02:40c'est-à-dire une perturbation de nos interactions sociales par le numérique
02:43qui déshabitue au contact du visage.
02:46Qui apprend l'empathie ?
02:47Donc, la présence des écrans partout fait aussi écran à la présence du visage
02:52qui est pourtant le moteur de l'empathie, son véhicule.
02:54Donc oui, on peut être en partie apathique et en manquer d'empathie
02:57lorsqu'on grandit dans un monde numérique.
03:00Et c'est très angoissant ce que vous nous dites finalement
03:02parce que ça veut dire que les jeunes aujourd'hui sont abreuvés essentiellement
03:06d'une image et des images de violence qui passent en boucle
03:10et que ça prend le pas justement sur la construction
03:15et sur l'empathie dont vous parlez qui était pourtant essentielle à cet âge-là
03:19puisqu'on parle de 16, 15, 18 ans, on va dire, le moment où l'homme se construit d'une
03:25certaine façon.
03:26C'est cela.
03:27Il existe plein de contenus disponibles en ligne qui sont extrêmement intéressants
03:30et qui vulgarisent des faits scientifiques.
03:31Le problème, c'est que ceux qui sont les plus addictifs,
03:33ceux qui attirent le mieux l'attention,
03:35sont en soi rapport au sexe ou à la violence.
03:37Nous sommes ainsi faits que biologiquement, nous sommes attirés par cela.
03:39Ce qui effectivement amène à ce que la jeunesse soit surexposée
03:43à ce type de contenu qui après sont normalisés et donc répétés en boucle.
03:47Et c'est un peu ce qu'il faut critiquer,
03:48c'est-à-dire que le monde numérique amène à une grande désinhibition,
03:51un siècle antisocial où l'absence de liens mène aussi à des comportements
03:56qui sont, je crois, déviants.
03:58Très intéressant Baptiste Deton, je rappelle que vous êtes essayiste,
04:01auteur de L'homme démantelé, de la révolution affective.
04:04Vous travaillez sur ce lien entre les réseaux sociaux
04:06et le comportement agressif de cette jeunesse.
04:08L'interdiction du portable a été très mal vécue par ces jeunes.
04:13Est-ce qu'il y a une forme de rébellion face à la volonté des indis,
04:17des adultes finalement, de poser des interdits ?
04:20Je dirais qu'il y a une forme d'incompréhension
04:22parce que bien souvent on le voit effectivement,
04:24la question du téléphone a été brandie comme
04:27ils ne comprennent pas ce que nous demandons.
04:29Nous voulons plus de moyens pour nos établissements,
04:31nous voulons des professeurs présents,
04:32or ils nous disent que le téléphone doit être interdit.
04:34A mon sens, ces différentes revendications-là se complètent très bien.
04:38Le problème, c'est qu'il y a comme un attachement identitaire à la jeunesse aux écrans
04:42alors qu'elle est la première à en souffrir.
04:43Je parle ici d'un syndrome de Stockholm numérique.
04:46Ils sont victimes du numérique et pourtant ils l'adulent aussi.
04:49Et donc il y a un rapport un petit peu schizophrénique à la chose
04:51qui est pour le moins paradoxal.
04:54Mais donc, oui, factuellement, il voudrait servir de ce prétexte-là
04:58pour montrer qu'il y a un décalage entre la perception de la jeunesse par le gouvernement
05:03et ce que la jeunesse attend du gouvernement.
05:06Alors, comment vous voyez-vous l'évolution de ce mouvement
05:10avec en toile de fond cet usage des réseaux sociaux ?
05:15Je faisais référence à ce maire qui veut l'interdire,
05:17on sait que c'est extrêmement compliqué.
05:19Comment vous voyez cette évolution, vous ?
05:22Il est quand même probable avec l'effet de contagion
05:24que produit l'algorithme, que bien souvent nous arrivions
05:27à un mouvement qui devient beaucoup plus important,
05:31qui est hypertrophié par le monde numérique
05:33et qui devient beaucoup plus contagieux.
05:35On le voit d'ailleurs en ce moment,
05:36le mouvement lycéen arrive aussi en Belgique,
05:38il est quasiment exporté.
05:40Donc non, il est plutôt amené à s'étendre
05:42dans la mesure par ailleurs où il y a une forme d'inflexibilité
05:45des positions politiques sur ces questions-là
05:47et que par ailleurs c'est entretenu aussi par différents mouvements politiques.
05:49Donc ça devrait continuer à prendre de l'ampleur
05:52dans les semaines, je pense, à venir.
05:54Baptiste de Tombe, pour terminer,
05:55vous êtes pessimiste.
05:57Cet usage des réseaux sociaux
06:01inéluctablement conduit à une forme d'enfermement
06:03et de mimétisme de la violence ?
06:05Alors, je crois que les algorithmes sont faits
06:08pour favoriser cela,
06:08mais cela ne veut pas dire que pour autant
06:10qu'on ne peut pas les réguler, les contrôler,
06:11les réglementer pour éviter effectivement
06:13que ces dérives-là existent.
06:14C'est ce que veut faire notamment au niveau européen
06:16le Digital Services Act, DSA.
06:18Donc on a quand même des pistes d'espoir qui sont présentes.
06:20Et autre point aussi important,
06:22depuis 2022, le temps d'écran sur les réseaux sociaux
06:24tend à diminuer
06:25et en particulier auprès de la génération Z.
06:27Donc des signaux d'espoir sont présents,
06:29ils existent et il faut y croire.
06:30Merci infiniment, Baptiste de Tombe,
06:32de nous avoir éclairé sur ce lien
06:35entre les réseaux sociaux
06:37et le comportement agressif de notre jeunesse
06:39puisqu'effectivement nous sommes frappés
06:40depuis plusieurs jours
06:41par ces faits de violence
06:42que l'on peut constater.
06:44Vous êtes essayiste,
06:44auteur de L'Homme démantelé
06:46et de La Révolution affective
06:47aux éditions Albain Michel.