00:00France Inter, la grande matinée.
00:04Il est 7h50 et Benjamin Duhamel, vous recevez le directeur général de Mistral AI.
00:09Bonjour Arthur Mench.
00:10Bonjour Benjamin Duhamel.
00:11Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:13Vous êtes devenu en quelques années le visage de l'intelligence artificielle en France avec votre entreprise Mistral AI.
00:19Et ce pari tenté de concurrencer les modèles américains et chinois et de rattraper le retard pris par l'Europe.
00:25Et c'est dans cette perspective que vous avez annoncé cette semaine un nouveau modèle, ça s'appelle Mistral Large
00:304,
00:31qui devient donc le modèle d'IA le plus puissant d'Europe.
00:33Alors pour commencer, à quelqu'un qui n'est pas spécialiste d'IA et qui vous demanderait à quoi ça
00:38va servir et qu'est-ce que ça changerait dans ma vie ?
00:41Qu'est-ce que vous lui répondriez ?
00:42Le nouveau modèle qu'on a mis à disposition, maintenant il est capable de faire des tâches qui sont très
00:46très longues.
00:47Donc en fait si vous lui donnez une tâche de travail intellectuel, il peut la faire pendant plusieurs heures et
00:51vous ramenez des résultats qui sont tangibles.
00:53Par exemple, on travaille beaucoup avec l'industrie lourde, il permet de comprendre les dessins techniques et puis de travailler
00:59sur le design d'une aile d'avion par exemple.
01:01Il est aussi utilisable pour sécuriser l'infrastructure logicielle de l'État ou d'entreprises qui font face à des
01:11cyberattaques.
01:12Donc c'est ce qu'on appelle un modèle qui permet de faire des déploiements agentiques.
01:16C'est un modèle qui va tourner, qui va utiliser des outils, qui peut aller sur le web, qui peut
01:20aller chercher de l'information, qui peut écrire du code également.
01:23Donc c'est un vrai saut technologique pour vous ?
01:25C'est un saut technologique dans le sens où on l'a entraîné sur beaucoup plus de capacités de calcul.
01:29Et donc ce que ça lui donne comme capacité qu'il n'avait pas tellement auparavant, c'est qu'il
01:33peut tourner pendant des heures et des heures et faire des tâches de manière autonome.
01:36Donc si on veut être un peu chauvin à Arthur Mensch, le message que vous lancez aussi ce matin, c
01:40'est que la France et l'Europe ne sont pas tant à la traîne que ça sur l'intelligence artificielle
01:45?
01:45InstaLarge 4, on l'a entraîné avec à peu près 2% des ressources que certains de nos concurrents utilisent.
01:51Et pour autant, il est sur pas mal de benchmarks, de comparaisons on va dire, en fait meilleur que les
02:00meilleurs modèles chinois.
02:02Et je pense que ça, ça démontre qu'on a largement la capacité de construire cette technologie.
02:09Et l'enjeu pour nous, ça va être de continuer à passer à l'échelle et d'avoir le plus
02:12de capacité de calcul possible.
02:13Si on prend un exemple concret, Arthur Mensch, on en parlait tout à l'heure dans la chronique de Stéphane
02:17Jourdain,
02:17votre concurrent OpenAI vient de publier et de résoudre des centaines de problèmes mathématiques parmi les plus complexes.
02:23Les mathématiciens du monde entier sont absolument stupéfaits.
02:26On entendait Cédric Villani sur notre antenne dire qu'il y avait l'équivalent dans ces résultats de plusieurs médailles
02:31Fields.
02:32Quand vous voyez ça, vous vous dites quoi ? On a encore un peu de marge pour rattraper nos concurrents
02:36américains ?
02:37On est à quelques mois d'eux en réalité. Ce qu'on voit, c'est qu'effectivement, une fois que
02:41vous avez débloqué les capacités agentiques et les capacités autonomes,
02:44vous pouvez mettre les modèles sur les mathématiques et puis ça commence à vous les résoudre de manière assez efficace.
02:50Ce qu'on constate aussi, c'est que l'intelligence artificielle, la capacité à la produire, c'est indispensable pour
02:55la totalité des domaines de la recherche fondamentale.
02:57Aujourd'hui, on le voit en mathématiques où ça va vite parce qu'il n'y a pas de contraintes
03:00physiques, mais ça va être le cas en biologie, ça va être le cas en physique, etc.
03:03Et donc, ce que ça veut dire, c'est que pour l'Europe en particulier, il faut absolument être capable
03:08de la produire, cette technologie.
03:09Parce que si on ne la produit pas, on va devoir l'importer.
03:12Et ce qu'on voit avec des sociétés comme OpenAI, c'est qu'ils choisissent de garder leur modèle en
03:16interne et de faire leur recherche en mathématiques de manière complètement opaque et sans tellement passer par la communauté.
03:21Donc en fait, si on veut une recherche fondamentale en Europe, il faut absolument produire l'intelligence.
03:25Mais vous avez l'ambition d'avoir les mêmes résultats, d'avoir cette capacité, vous, dans quelques mois de pouvoir
03:29résoudre de telles équations ?
03:30Absolument. Et c'est pour ça qu'on a annoncé d'ailleurs cette levée de fonds, 3 milliards d'euros
03:34il y a à peu près un mois.
03:35Tout ça, ça va passer en capacité de calcul.
03:37En fait, ce qui compte en intelligence artificielle, c'est que plus vous avez de capacité de calcul sous contrôle,
03:42plus vous pouvez entraîner des modèles qui sont performants.
03:44Et vous avez une relation assez déterministe entre la capacité de calcul que vous mettez et le résultat des modèles.
03:50Et donc, ce qu'on voit, et nous, on est capable de le prédire, c'est que dans les mois
03:53qui viennent, on va devenir bien meilleur en mathématiques, par exemple.
03:55Arthur Metch, on a envie de vous entendre sur cette inquiétude dont le monde a été saisi après la multiplication
04:00d'incidents.
04:00Notamment cet été, le plus saisissant étant ces agents IA qui ont délibérément désobéi, se sont organisés entre eux pour
04:06pirater une plateforme.
04:07Alors, j'ai vu votre réaction, c'était chez nos confrères du monde, vous avez dit, ça c'est du
04:11marketing de la peur.
04:12Quand on lit un chercheur d'anthropique qui dit qu'il y a 10% de probabilité que l'IA
04:17détruise l'humanité, vous ne le croyez pas ?
04:19Ça, il se trompe ?
04:20Je pense qu'il ne faut pas tout confondre. On parle de logiciel. L'intelligence artificielle, ça reste du logiciel.
04:25C'est-à-dire que vous avez un humain qui appuie sur le bouton, qui lance le logiciel, et puis
04:28le logiciel fait des choses.
04:29Alors, c'est très dynamique. Si vous lui donnez des outils, vous lui donnez accès au web, il peut aller
04:32faire des choses. Et parfois, c'est ce qui s'est passé avec OpenAI et Hugging Face, le système, qui
04:39est donc contrôlé par un humain, par OpenAI, est allé hacker le voisin.
04:42Et est allé plus loin que les consignes qui lui étaient tenées ?
04:45Alors, en réalité, non. C'est que les consignes ont été mal données. Elles ont été mal données, ça a
04:49été mal surveillé. Et donc, il y a une sorte de négligence qui a été tournée du marketing de la
04:54peur, effectivement.
04:55Mais donc, l'idée d'une intelligence artificielle qui échapperait à son concepteur, à ses concepteurs, ça, vous n'y
05:01croyez pas ?
05:02Non, ça, je n'y crois pas du tout. Parce qu'en réalité, ça reste déployé sur des infrastructures physiques
05:06que vous pouvez largement éteindre à tout moment.
05:08Et en réalité, quand vous construisez du logiciel, vous faites en sorte que, quand vous le déployez, ça n'ait
05:13pas des comportements trop surprenants.
05:15Et là, ce qui s'est passé, c'est qu'il n'y a pas eu suffisamment de contrôle.
05:17Mais donc, ce chercheur d'entropie qui dit qu'il y a 10% de probabilités que l'IA aboutisse
05:20à la fin de l'humanité ?
05:21En fait, c'est le chercheur d'entropie qui nous dit ça depuis des années. Mais en réalité, c'est
05:26assez mal calibré, si vous voulez, comme probabilité.
05:29Ah bon, c'est quoi ? C'est moins de 10% en fait ?
05:30En fait, ça ne veut rien dire. Ça ne veut rien dire. C'est absolument pas du tout le risque
05:34majeur qu'on voit aujourd'hui.
05:36Les risques majeurs qu'on voit aujourd'hui, c'est un risque de concentration. C'est un risque du fait
05:40que vous avez deux ou trois entreprises dans le monde
05:42qui vont exporter une technologie qui va créer l'essentiel de la croissance dans le monde.
05:47Et qui peuvent aussi avoir envie d'évoquer ces risques pour précisément fermer le marché et vous empêcher, vous, d
05:52'aller les concurrencer.
05:52En fait, c'est ça l'enjeu. C'est qu'il y a eu tellement de dépenses pour pouvoir construire
05:56un modèle, parce que plus vous mettez de calculs, plus ils deviennent bons,
05:58que vous avez des entreprises qui ont un intérêt à ce qu'il n'y ait pas trop de concurrence,
06:03parce que cette concurrence-là, elle réduit leurs marges et elle les empêche de se développer.
06:06Et donc, du coup, vous avez un intérêt à dire, écoutez, c'est tellement dangereux que j'aimerais bien que
06:11ce soit que nous qui puissions la déployer dans le monde entier.
06:13Et ça, c'est un vrai problème, parce que vous avez ensuite un problème de dépendance qui va se créer
06:16entre l'Europe et les États-Unis, par exemple.
06:18Et le sujet central de souveraineté, effectivement, des intelligences artificielles.
06:21Arthur Mensch, on a envie de vous entendre sur la façon aussi dont l'IA est rentrée de plein pied
06:25dans le débat public.
06:26Quand vous voyez des lycéens français qui se mobilisent, alors il y a bien sûr des revendications de court terme,
06:32et puis il y a plus généralement une inquiétude générationnelle.
06:35On entend des lycéens dire, on ne sait pas comment l'intelligence artificielle va pouvoir agir sur nos carrières,
06:41est-ce que ça sert encore à quelque chose de faire des études ?
06:44Qu'est-ce que vous leur répondez à ces lycéens qui sont inquiets de l'entrée de l'IA dans
06:48leur vie ?
06:49Je compatis beaucoup avec eux, parce que je vois bien à quel point, si j'avais 16 ans aujourd'hui,
06:56moi j'aimais beaucoup les mathématiques à l'époque, et quand je vois ce qui se passe,
06:59et le fait qu'en recherche, l'intelligence artificielle devient à ce point indispensable,
07:04je me demande comment moi j'aurais pu réagir.
07:07Je pense que sur ce sujet, on ne les accompagne pas suffisamment.
07:11Effectivement, dans les cinq années qui viennent, et je pense que ça va être très déterminant,
07:15les métiers vont assez profondément changer dans toute la partie service,
07:19mais également de plus en plus dans l'industrie.
07:21Et évidemment, quand vous avez 16 ans, que vous voyez ce qui s'est passé dans les trois années qui
07:24ont précédé,
07:25vous vous demandez, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire dans cinq ans ?
07:27C'est assez clair qu'en fait, tout ce que je vais apprendre sera peut-être un petit peu mal
07:31adapté.
07:31Et en fait, ce qu'il faut absolument, c'est qu'à l'école, au lycée,
07:34on prenne en compte le fait que les outils soient déjà là,
07:38et puis on apprenne aux étudiants à les utiliser,
07:42à ne pas les utiliser quand il ne faut pas les utiliser,
07:43parce qu'il y a un vrai problème, si vous les utilisez pour faire vos devoirs,
07:46en fait, vous n'allez pas apprendre.
07:47Et donc, tout ça, je pense que c'est assez mal traité.
07:49Mais donc, vous auriez été dans la rue, si vous aviez été lycéen à l'époque ?
07:52Moi, j'avais été dans la rue à l'époque, mais c'était pour d'autres problèmes.
07:55Mais c'est le CPE, je pense.
07:57Ah, très bien. Donc, Arthur Mench manifestait contre Dominique de Villepin et le CPE.
08:00Non, mais moi, je comprends très, très bien le sujet,
08:03et je pense qu'il faut absolument investir dans notre jeunesse,
08:06et on ne le fait pas suffisamment.
08:07Arthur Mench, est-ce que vous avez lu C'était ça ou Mourir aux éditions Grasset ?
08:11Alors non, je ne l'ai pas lu, je lis d'autres choses en ce moment.
08:14Bon, je fais évidemment référence au roman de Télison Aurélien,
08:17qui a été retiré de la sélection du Goncourt.
08:19L'Académie estimant qu'il est, je cite, selon toute vraisemblance,
08:22ce qui n'empêche pas ce roman d'être le plus vendu de la rentrée littéraire,
08:27notamment devant Amélie Nothomb.
08:29Qu'est-ce que ça veut dire ?
08:30Ça veut dire qu'un bon roman, qu'un excellent roman,
08:32peut-être écrit par l'intelligence artificielle ?
08:34Je pense qu'un bon roman, ça se juge au fait que les lecteurs en retiennent quelque chose.
08:39Alors, est-ce qu'ils en retiennent quelque chose,
08:41malgré le fait qu'il y ait de l'intelligence artificielle qui ait été utilisée ?
08:45Ça, je ne sais pas, parce que je n'ai pas lu le livre.
08:47Mais de manière générale, l'intelligence artificielle,
08:50elle est utilisable pour les métiers de la connaissance.
08:51Est-ce qu'il faut l'utiliser sans avoir une interaction avec elle ?
08:55En général, non.
08:56Nous, à Mistral, on empêche justement le fait de produire
08:59sans dire qu'on l'a utilisé et sans dire comment on l'a utilisé.
09:03Mais je pense que ça va être difficile dans les années qui viennent
09:05de dire que la production littéraire,
09:08elle n'a pas le droit d'utiliser l'intelligence artificielle.
09:10Ça reste un outil, et c'est un outil performant,
09:12mais ce n'est pas un outil qui suffit.
09:13Donc il faudra accepter, Arthur Mensch,
09:15que des romanciers, des écrivains utilisent l'IA pour travailler sur leurs livres.
09:18Est-ce que ça ne brise pas une forme de pacte qu'il y a entre le lecteur et celui
09:22qui écrit ?
09:23Je ne pense pas que ça brise un pacte.
09:25En revanche, ce qu'on va bien voir,
09:26c'est que si l'intelligence artificielle est utilisée à mauvaise échéance,
09:29les lecteurs ne vont pas tellement s'y retrouver.
09:31Donc il y aura cette pression-là qui va se maintenir.
09:34Merci beaucoup, Arthur Mensch, d'être venu ce matin au micro de France Inter.
09:37Merci de m'avoir reçu.
09:37Et à tout à l'heure, Benjamin Diamel,
09:39on se retrouvera pour le grand entretien France Inter, 8h.
Commentaires