00:00Paul Schimethoff, votre nom est associé à des grands bâtiments tels que le ministère des finances de Bercy ou encore
00:06l'ambassade de New Delhi,
00:07mais vous avez aussi construit beaucoup de logements sociaux et d'équipements collectifs comme des bibliothèques, des médiathèques,
00:14et particulièrement dans des quartiers populaires.
00:16Vous êtes d'ailleurs un ardent défenseur de la mémoire de ces quartiers et vous préférez toujours quand c'est
00:21possible que les bâtiments soient réhabilités plutôt que détruits.
00:25Le principe de détruire pour construire, d'abord je trouve qu'il y a un cynisme total dans cela.
00:35C'est comme s'il fallait tuer des gens pour que d'autres naissent.
00:39Si vous voulez, je trouve que les gens qui s'accommodent de ces opérations de destruction,
00:46et par ailleurs manifestent, ce sont les mêmes qui manifestent contre le mariage pour tous ou contre la GPA,
00:55c'est à peu près les mêmes cercles de pensée, ce sont des cyniques et des hypocrites.
01:02Et il est certain que ce qui est inhabitable doit être détruit, ça fait, je ne suis pas pour la
01:09muséification des taudis.
01:12Sauf que cette politique de construction à tout va, brutale, industrielle, aussi brutale et industrielle comme la guerre,
01:21elle a quand même donné à toute une génération qui sortait de taudis pour la première fois de leur vie,
01:32de la surface, des fenêtres, des baignoires, de l'eau chaude, des ascenseurs, dans des conditions sommaires.
01:40Mais, disons, c'est comme l'éducation primaire au siècle, au XIXe siècle.
01:45Ça ne termine pas ni l'éducation ni la culture.
01:49Bon, ça n'empêche pas que certains vont à l'école normale et deviennent, comme je reste, le fondateur de
01:54l'humanité.
01:56Mais sans école primaire, il n'y a pas ça.
01:59Et sans les biens essentiels donnés à tous, il n'y a pas de progrès possible, de revendications possibles sur
02:07la qualité du logement,
02:09le confort du logement, ce qu'on peut attendre de la ville, d'une ville où il faut vivre ensemble.
02:16Moi, je suis très réticent sur ces slogans sur la mixité sociale qui sous-tendent une partie du travail de
02:26l'ANRU,
02:27comme si de mettre uniquement des revenus, d'autres revenus, ça peut être totalement fracassant.
02:35Les riches vivent richement, les pauvres pauvrement.
02:38Ça, c'est bref de le remarquer, ça reste vrai.
02:42Par contre, et vous évoquiez les équipements que j'ai pu construire,
02:46la ville dans laquelle les uns et les autres peuvent aller ensemble suppose une dignité égale des logements,
02:55quel que soit leur niveau de finition.
02:58Vous pouvez être aussi bien sur un sol en lino que sur un sol en marbre,
03:04si vous avez d'autres conforts, si vous êtes chauffé et si vos ascenseurs marchent.
03:09Mais la chose que nous avons tous en commun, c'est ce qui est partagé dans la ville.
03:16C'est l'école, c'est la santé, c'est le travail, c'est l'espace public, ce sont les
03:21transports.
03:22Voilà, donc la qualité essentielle de cette mixité, c'est la mixité fonctionnelle.
03:31Et c'est aussi, et c'est actuellement ce qui sous-tend le débat sur le Grand Paris,
03:38c'est le fait qu'on puisse aller dans la vie courante,
03:46à son travail, en à peu près une demi-heure de temps.
03:50Parce qu'il est bien certain que on s'éloigne, mais on ne s'éloigne pas tant.
03:56Je pense, et je l'ai dit depuis longtemps,
03:58que la question urbaine est la question politique centrale du siècle qui vient.
04:04Parce que la ville, la grande ville, est devenue la condition productive
04:10au même titre que l'usine ou la mine l'ont été au 19e siècle, au début du 20e siècle.
04:18Cette condition productive, elle vient justement de cette proximité de tous les facteurs,
04:24des habitants, des lieux de production, des lieux d'éducation, de plaisir, de culture,
04:29et du maillage des services réciproques.
04:32Et il est bien certain que, si l'on observe le vécu de nos contemporains,
04:40des gens aujourd'hui passent,
04:42enfin il n'y a qu'à voir ce qui se passe à la gare de Chartres ou du Château
04:45-Thierry, de Mantes,
04:48des gens passent une heure et demie dans les transports quotidiens, aller et retour.
04:54Donc on peut dire que, malheureusement,
04:58dans tous les gains de temps sur la durée du travail,
05:01n'ont servi qu'à permettre que l'étalement urbain ait de nouveaux bénéfices fonciers,
05:12de nouvelles rentes foncières.
05:13Donc je crois que la question qui est devant nous, c'est de reconcentrer cette ville dans laquelle nous vivons,
05:21cette métropole dans le cas de la région parisienne,
05:24mais ça suppose une action égale de part et d'autre du périphérique,
05:30et pas seulement tout au centre et le reste en périphérie.
05:36Merci beaucoup.