00:01...
00:08Médecins sans frontières, on vous imagine en train de soigner des gens sur le terrain.
00:11Comment est venue l'idée de montrer la réalité d'un théâtre d'opération,
00:17même si c'est entre deux guerres ?
00:20Quelle est la genèse de ce projet ?
00:22La genèse, elle tient justement à nos activités sur place
00:25et au fait qu'on travaille dans les territoires palestiniens occupés
00:29depuis la fin des années 80
00:30et qu'à l'issue de la dernière offensive majeure sur Gaza,
00:35on s'est senti nous répéter nous-mêmes en fait,
00:39à la fois en termes de ce qu'on mettait en œuvre comme activité médicale,
00:43comme réponse à cette urgence-là
00:45et aussi dans notre manière de répondre justement aux interviews.
00:49Donc on décrivait les mêmes causes qui provoquaient les mêmes effets.
00:53Donc on s'est posé la question à l'issue de cette dernière offensive
00:57quand effectivement la tension médiatique chute un peu,
01:00beaucoup même, comment continuer à décrire non seulement le quotidien
01:05et donc l'impact de ces grandes offensives après le cessez-le-feu
01:08sur le quotidien des palestiniens de Gaza,
01:10mais aussi ce à quoi sont confrontés les palestiniens de Cisjordanie
01:14qui finalement, eux comme les Gazaouis,
01:19vivent de la même manière sous occupation,
01:21même si elles prennent des formes différentes.
01:23Mais vous l'avez pensé comment ?
01:25Vous l'avez pensé sous forme justement d'un parcours
01:28et qui peut être aussi transportable, mobile,
01:30ça veut dire que ça va bouger, ça va s'exporter ailleurs ?
01:32On l'a pensé sous la forme d'un parcours justement
01:34pour essayer de rendre plus proche
01:36et de rendre plus aussi tangible ce quotidien-là,
01:39le quotidien des palestiniens sous occupation,
01:41de le rendre plus accessible au grand public.
01:44Évidemment, c'est une installation qui demande une certaine logistique,
01:49qui va effectivement se déplacer, c'est vraiment l'intention qu'on en a,
01:54de la déplacer non seulement en France,
01:56mais aussi à l'étranger, en Europe et au Moyen-Orient.
01:58Même si ma maison est pleine de suie,
02:00et même si je ne peux pas supporter tout ça,
02:02c'est impossible pour moi de partir.
02:03Je resterai à l'intérieur de ma maison, même si la démonisent.
02:06On ne partira pas, quoi que l'ennemi nous fasse.
02:09La question qui se pose à nous, c'est
02:12est-ce qu'en ne portant pas secours de cette manière-là,
02:16systématiquement, aux palestiniens,
02:17on ne finit pas par devenir une sorte d'auxiliaire
02:19du système de l'occupation lui-même ?
02:21C'est-à-dire qu'est-ce qu'on ne fait pas un peu
02:23le service après-vente de l'occupation ?
02:26Et c'est des vrais questions, c'est des vrais dilemmes
02:29avec lesquels reviennent tout le temps, finalement,
02:32nos équipes sur le terrain,
02:34avec lesquelles vivent nos équipes sur le terrain,
02:35et qu'on a voulu aussi mettre en question et aborder
02:39à travers cette exposition-là, cette installation-là.
02:42Donc, en la déplaçant, on souhaite aussi déplacer
02:47cette question-là et la porter en débat,
02:49parce que ce qui nous paraît aujourd'hui inacceptable,
02:53c'est effectivement la situation qui semble insoluble
02:58d'un point de vue humanitaire pour les Palestiniens,
03:02c'est-à-dire que leurs conditions de vie se dégradent,
03:04se détériorent d'actes de violence en actes de violence,
03:09sans que nous, nous soyons absolument capables
03:11d'y apporter une réponse satisfaisante.
03:13Donc, en apportant cette question aussi en débat,
03:16on essaye d'explorer un peu ces zones grises,
03:18c'est ce qu'on souhaite, avec d'autres acteurs humanitaires,
03:22avec des chercheurs, des académiques, des journalistes.
03:25Des politiques ? Pourquoi pas ?
03:28Non, parce que, par exemple, ce qu'on explique,
03:30ce qu'on voit dans les petits films, etc.,
03:33c'est qu'ils ne peuvent pas reconstruire leur maison,
03:35parce qu'il y a un blocus qui les empêche d'avoir
03:37tout ce qu'il faut pour le faire,
03:39qui n'ont pas de médicaments, pareil, à cause d'un blocus.
03:41C'est-à-dire qu'entre la guerre, la guerre continue.
03:43Et ça, peu de médias en parlent.
03:46Vous en parlez, mais pas de manière frontale,
03:48parce que peut-être que ce n'est pas votre rôle,
03:49quoi qu'on vous ait reproché récemment votre neutralité,
03:53et que ça, c'est aussi un peu une réponse à ce reproche
03:55que vous avez pu vous faire et qu'on a pu vous faire.
03:59Une belle réponse, en tout cas.
04:01La neutralité n'est pas possible.
04:03Pour nous, cette installation,
04:05effectivement, elle illustre un parti pris,
04:06qui est le parti pris de nous, en tant qu'acteurs humanitaires,
04:10de décrire les conséquences humaines
04:13du système de l'occupation
04:14sous toutes les formes dont on est témoin, en tout cas.
04:18C'est-à-dire que nous, quand on reçoit des Palestiniens
04:20en consultation en Cisjordanie ou à Gaza,
04:24ceux dont ils souffrent comme symptômes
04:26sont le résultat de la manière dont le système de l'occupation
04:32vient accaparer les moindres interstices de leur vie quotidienne.
04:38Donc, nous, notre témoignage, il est celui d'un humanitaire.
04:42Donc, c'est un parti pris humanitaire, effectivement.
04:45On a bien conscience, et on le savait en montant cette installation,
04:49que cette description-là, elle serait controversée.
04:52Elle est controversée, elle est critiquée, elle est critiquable.
04:55Et c'est tant mieux.
04:55Et c'est vraiment notre pierre à l'édifice qu'on s'est apportée là,
05:00en n'ayant pas du tout la prétention
05:02d'apporter une réponse holistique à cette question-là.
05:04Après cette guerre, il n'y a plus d'espoir.
05:09Tout est détruit à Gaza.
05:10Imagine, plus de maison.
05:12Après tout ça, pour moi, il n'y a plus d'espoir.
05:14On vous a suivi pendant l'exposition, pendant l'installation.
05:18Vous avez fait tout le parcours, on vous a vu réagir parfois.
05:21Là, vous en sortez tout juste.
05:23Quelles sont vos impressions comme ça à chaud ?
05:26C'est très stressant.
05:28On est tous chamboulés parce qu'on passe d'une zone à l'autre.
05:34Il y a beaucoup d'émotions.
05:35Il y a les voix off, les bruits, il y a l'ambiance.
05:38Donc, il faut encaisser.
05:43Il faut encaisser l'émotion de chaque zone.
05:46Est-ce qu'il y a une des pièces particulières,
05:49que ce soit la maison, que ce soit l'hôpital,
05:51que ce soit Gaza en ruine, qui vous a particulièrement touchée ?
05:55Peut-être l'hôpital ?
05:56Oui, l'hôpital, oui.
05:57L'hôpital, les gens, les blessés.
06:01Les petits aussi, les témoignages qu'on avait aussi sur l'hôpital.
06:04Et puis, on se rend compte que...
06:09Des victimes, de l'innocence, des petits qui se retrouvent brûlés.
06:13Il y a la photo de quelqu'un qui est complètement brûlé,
06:17complètement défiguré jusqu'au bout des doigts.
06:20C'est pas un petit qu'on opère.
06:23Puis les témoignages qu'on a, c'est assez éprouvant comme on a un petit aussi.
06:28Alors, est-ce que vous pensez que c'est bien de faire ce genre d'informations par l'immersion ?
06:34En quoi c'est différent pour vous de ce que vous pouvez lire dans les journaux
06:37ou voir à la télévision concernant justement ce conflit en Palestine
06:41et ces guerres à répétition ?
06:43C'est le côté interactif d'une installation.
06:46Donc, on voit les vidéos, on est habitué, même au reportage des grands reporters, etc.
06:53Mais là, on est...
06:54Comment dire ?
06:55C'est même le salon qui est disposé comme ça, comme si...
06:58Enfin, on peut même s'asseoir, limite.
07:00Donc, c'est...
07:02On voit du matériel.
07:05Donc, c'est comme si on était plongé dedans.
07:08Donc, ça suscite une émotion qu'on n'a pas parce qu'on est quand même plutôt blasé.
07:12Quand on regarde les infos, on voit tellement de misère.
07:15C'est ce qui passe tout le temps.
07:16Donc, à la fin, oui, bon, on sait que c'est...
07:20Voilà, on sait ce qui se passe.
07:21Mais là, le fait de voir ça comme ça, c'est poignant, en fait.
07:25C'est beaucoup plus poignant parce que ça donne vraiment...
07:29Ça nous plonge dans le bain.
07:30Vraiment, on est dans le bain.
07:32On est stressé.
07:32On est vraiment hyper stressé.
07:35Sachant que l'exposition s'intitule « Entre deux guerres ».
07:39Donc, ça, c'est même pas encore la guerre.
07:40C'est pas ce qu'on appelle la guerre dans les médias.
07:42C'est la guerre qui continue entre chaque guerre.
07:46Mais c'est ça, justement.
07:48C'est ça qui nous choque, qu'on trouve poignant,
07:50notamment à l'hôpital ou même dans le salon.
07:52On voit que c'est un salon,
07:55comme on peut trouver chez tout un chacun.
07:57Il y a les chaises, il y a le thé.
08:01Puis il y a les ruines juste à côté.
08:03Le salon à moitié démoli.
08:06Donc, c'est ça, justement.
08:07C'est des citoyens, c'est des gens.
08:09C'est des gens, c'est des civils.
08:11C'est ça qui change, en fait.
08:14De ce qu'on voit.
08:16Donc, « In between wars », oui, c'est entre deux guerres.
08:18Mais c'est...
08:20Enfin, ils sont en plein dedans.
08:22Est-ce que c'est une exposition, une installation ou un voyage,
08:26en l'occurrence, que vous conseilleriez à des gens ?
08:28Ah oui, oui, oui.
08:30Ne serait-ce que l'expérience du cheminement,
08:32labyrinthe un peu, l'émotion que ça suscite.
08:35C'est intéressant à voir après,
08:37quelle que soit la vie qu'on en ait.
08:39C'est histoire de se plonger, en fait, dedans.
08:42Je pense.
08:45Les gens méritent de vivre normalement,
08:47comme dans n'importe quel pays.
08:56Sous-titrage Société Radio-Canada
08:59Sous-titrage Société Radio-Canada