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Grand prix du festival d’Angoulême en 2010, Baru s’est échiné, tout au long de sa carrière, à donner une voix, des visages et des corps aux gens de la classe ouvrière. Dans « Bella Ciao », il explore le prix payé par les immigrés italiens pour devenir des Français comme les autres, débutant son récit en forme de fragments mémoriels par le massacre d’Aigues-Mortes en 1893. Rencontre avec l’auteur de Quéquette Blues et des Années Spoutnik.

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Transcription
00:00...
00:13Pourquoi commencez-vous votre livre par le massacre d'Aigues-Mortes en 1893 ?
00:21Aigues-Mortes, tous les émigrés italiens sont un petit peu morts à Aigues-Mortes.
00:27Parce que je crois qu'ils sont marqués par la violence qui leur a été faite.
00:34Parce qu'il y a une violence qui a été faite aux Italiens, même quand ils étaient dans le souci
00:38de s'intégrer, de devenir transparents.
00:41Ils l'ont payé, ils ont payé le prix.
00:43En fait, Bella Ciao, c'est pour moi une tentative pour mettre en évidence le prix qu'ont payé les
00:53Italiens pour devenir transparents.
00:55Et donc c'est le prix du sang, bien sûr, mais c'est aussi le meurtre symbolique d'eux-mêmes.
01:02Mais c'est aussi après le prix des humiliations.
01:05Et avec quelque chose, je vais dire, qui relève presque de la double peine, c'est qu'ils étaient stigmatisés
01:11non seulement en tant qu'étrangers,
01:13mais en plus comme prolétaires.
01:18C'est-à-dire qu'il est certain qu'un fils de diplomate italien avait beaucoup moins de difficultés qu
01:25'un fils de prolo pour devenir français.
01:27Comment ce livre Bella Ciao éclaire-t-il la France d'aujourd'hui ?
01:32Je ne sais pas si ça éclaire la France d'aujourd'hui, mais en tout cas, je crois que c
01:35'est une réponse à l'état de la France aujourd'hui.
01:38Il y a deux problèmes majeurs qui se posent.
01:40C'est celui du réchauffement climatique.
01:42Et pour ce qui nous concerne, nous, c'est le problème de l'intégration définitive des gens qui sont venus
01:47et qui ont choisi de venir chez nous pour y vivre.
01:51Et je crois qu'aujourd'hui, le problème le plus aigu, c'est celui-là.
01:56Pour ce qui nous concerne, au point de vue de la société française, c'est celui de l'intégration, de
02:00l'assimilation.
02:02Parce que moi, je suis un assimilationniste.
02:04Je ne suis pas du tout un communautariste.
02:09Je crois qu'il n'y a rien de mieux qui puisse arriver à quelqu'un que d'être un
02:14français,
02:14même s'il a encore un petit accent quand il parle italien, quand il parle l'arabe ou qu'il
02:19parle ce qu'il veut.
02:21À qui s'adresse votre livre ?
02:23Essentiellement, au mien.
02:27Parce que je pense que c'est eux qui sont en grand danger de banalisation de la haine xénophobe.
02:42Par exemple, je vous donne un exemple.
02:45Moi, je suis de Vidru.
02:46Pendant à peu près 50 ans, Vidru a été dirigé par...
02:50Il est encore dirigé par un maire communiste.
02:53Et hélas, aujourd'hui, je vois que le Front National fait quand même entre 12 ou 13 % à Vidru.
02:58C'est à cause de ça que j'ai aussi fait Belachar.
03:04C'est pour eux, pour leur dire attention, mais vous faites attention, regardez ce que vos parents ont payé comme
03:09prix.
03:09Et vous n'allez pas faire payer aux autres.
03:12Faites gaffe.
03:13Vous dites les miens qui sont les vôtres.
03:16Les miens, c'est ceux dont je parle.
03:18C'est ceux à qui j'ai donné le beau rôle dans tous les bouquins que je fais depuis que
03:22j'ai commencé à faire des bandes dessinées.
03:24Ça va bientôt faire 40 ans.
03:28Toutes les bandes dessinées que j'ai faites sont exprimées d'un point de vue qui est celui de mes
03:36attaches.
03:39À savoir, moi, je suis fils d'ouvrier.
03:41Donc ceux dont je parle, ceux à qui j'ai donné le premier rôle, c'est les rejetons de la
03:46classe ouvrière.
03:47Donc je parle, moi, en tant que fils d'ouvrier.
03:50Même si j'ai fait tout ce travail parce que j'ai fait les études.
03:54Donc je me suis éloigné, nécessairement, de fait, éloigné socialement.
04:00C'est-à-dire que presque à la limite, je continue à considérer que j'ai trahi ma classe dans
04:07la mesure où je l'ai abandonnée.
04:10Sauf que peut-être que tout mon travail d'auteur de bandes dessinées, c'est pour revenir et apporter ce
04:17que moi j'ai découvert en m'éloignant.
04:19Et donc cette histoire de mise à distance de ce qu'on était pour, j'allais dire, après pouvoir en
04:24parler et en en donnant, j'allais dire, en fournissant l'essence qui la caractérise, son essence,
04:34ce qui est essentiel dans cette classe-là, dans cette classe ouvrière-là.
04:37Et je pense que c'est parce que je me suis éloigné que j'ai pu après y revenir et
04:43la rapporter comme je la rapporte dans mes bouquins.
04:47Dans quelle mesure ce livre permet de dire qu'on peut être français sans renier ses origines ?
04:53L'immigration italienne apporte un sang neuf. En plus, les gens qui y viennent sont souvent les meilleurs d'entre
05:04eux.
05:04Et donc automatiquement, ça donne cette espèce de...
05:10Ou à la fois, on sait qu'ils sont français, que dans la pire des occasions, ils sont prêts quasiment,
05:17hélas, à aller mourir pour défendre un pays.
05:20Par exemple, ils en ont fait largement la preuve pendant la guerre de 40.
05:24Et en même temps, ils ont apporté, je ne sais pas, une manière d'être, une manière de vivre, une
05:30manière du rapport aux autres qui leur appartient en propre.
05:35Pour qui avez-vous écrit ce livre ?
05:38Ce bouquin-là, c'est aussi un bouquin sur mon père. Mon père qui ne m'a jamais parlé.
05:44Comme souvent, tous les pères de sa génération.
05:50Et donc c'est un petit peu pour lui, parce que c'est lui qui a fait le boulot, c
05:56'est lui qui a fait le gros du travail de transparence, de l'assimilation.
06:02Et simplement, c'est que... Il m'a toujours dit un truc... Les rares fois où il me parlait, je
06:09me souviens, c'est un jour, il m'avait dit...
06:10Mais il m'a dit, promets-moi, promets-moi une chose. Vote pour qui tu veux, mais jamais pour un
06:16socialiste.
06:19Merci.
06:21Merci.
06:24Merci.
06:25Merci.
06:28Merci.

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