00:00...
00:13Pourquoi commencez-vous votre livre par le massacre d'Aigues-Mortes en 1893 ?
00:21Aigues-Mortes, tous les émigrés italiens sont un petit peu morts à Aigues-Mortes.
00:27Parce que je crois qu'ils sont marqués par la violence qui leur a été faite.
00:34Parce qu'il y a une violence qui a été faite aux Italiens, même quand ils étaient dans le souci
00:38de s'intégrer, de devenir transparents.
00:41Ils l'ont payé, ils ont payé le prix.
00:43En fait, Bella Ciao, c'est pour moi une tentative pour mettre en évidence le prix qu'ont payé les
00:53Italiens pour devenir transparents.
00:55Et donc c'est le prix du sang, bien sûr, mais c'est aussi le meurtre symbolique d'eux-mêmes.
01:02Mais c'est aussi après le prix des humiliations.
01:05Et avec quelque chose, je vais dire, qui relève presque de la double peine, c'est qu'ils étaient stigmatisés
01:11non seulement en tant qu'étrangers,
01:13mais en plus comme prolétaires.
01:18C'est-à-dire qu'il est certain qu'un fils de diplomate italien avait beaucoup moins de difficultés qu
01:25'un fils de prolo pour devenir français.
01:27Comment ce livre Bella Ciao éclaire-t-il la France d'aujourd'hui ?
01:32Je ne sais pas si ça éclaire la France d'aujourd'hui, mais en tout cas, je crois que c
01:35'est une réponse à l'état de la France aujourd'hui.
01:38Il y a deux problèmes majeurs qui se posent.
01:40C'est celui du réchauffement climatique.
01:42Et pour ce qui nous concerne, nous, c'est le problème de l'intégration définitive des gens qui sont venus
01:47et qui ont choisi de venir chez nous pour y vivre.
01:51Et je crois qu'aujourd'hui, le problème le plus aigu, c'est celui-là.
01:56Pour ce qui nous concerne, au point de vue de la société française, c'est celui de l'intégration, de
02:00l'assimilation.
02:02Parce que moi, je suis un assimilationniste.
02:04Je ne suis pas du tout un communautariste.
02:09Je crois qu'il n'y a rien de mieux qui puisse arriver à quelqu'un que d'être un
02:14français,
02:14même s'il a encore un petit accent quand il parle italien, quand il parle l'arabe ou qu'il
02:19parle ce qu'il veut.
02:21À qui s'adresse votre livre ?
02:23Essentiellement, au mien.
02:27Parce que je pense que c'est eux qui sont en grand danger de banalisation de la haine xénophobe.
02:42Par exemple, je vous donne un exemple.
02:45Moi, je suis de Vidru.
02:46Pendant à peu près 50 ans, Vidru a été dirigé par...
02:50Il est encore dirigé par un maire communiste.
02:53Et hélas, aujourd'hui, je vois que le Front National fait quand même entre 12 ou 13 % à Vidru.
02:58C'est à cause de ça que j'ai aussi fait Belachar.
03:04C'est pour eux, pour leur dire attention, mais vous faites attention, regardez ce que vos parents ont payé comme
03:09prix.
03:09Et vous n'allez pas faire payer aux autres.
03:12Faites gaffe.
03:13Vous dites les miens qui sont les vôtres.
03:16Les miens, c'est ceux dont je parle.
03:18C'est ceux à qui j'ai donné le beau rôle dans tous les bouquins que je fais depuis que
03:22j'ai commencé à faire des bandes dessinées.
03:24Ça va bientôt faire 40 ans.
03:28Toutes les bandes dessinées que j'ai faites sont exprimées d'un point de vue qui est celui de mes
03:36attaches.
03:39À savoir, moi, je suis fils d'ouvrier.
03:41Donc ceux dont je parle, ceux à qui j'ai donné le premier rôle, c'est les rejetons de la
03:46classe ouvrière.
03:47Donc je parle, moi, en tant que fils d'ouvrier.
03:50Même si j'ai fait tout ce travail parce que j'ai fait les études.
03:54Donc je me suis éloigné, nécessairement, de fait, éloigné socialement.
04:00C'est-à-dire que presque à la limite, je continue à considérer que j'ai trahi ma classe dans
04:07la mesure où je l'ai abandonnée.
04:10Sauf que peut-être que tout mon travail d'auteur de bandes dessinées, c'est pour revenir et apporter ce
04:17que moi j'ai découvert en m'éloignant.
04:19Et donc cette histoire de mise à distance de ce qu'on était pour, j'allais dire, après pouvoir en
04:24parler et en en donnant, j'allais dire, en fournissant l'essence qui la caractérise, son essence,
04:34ce qui est essentiel dans cette classe-là, dans cette classe ouvrière-là.
04:37Et je pense que c'est parce que je me suis éloigné que j'ai pu après y revenir et
04:43la rapporter comme je la rapporte dans mes bouquins.
04:47Dans quelle mesure ce livre permet de dire qu'on peut être français sans renier ses origines ?
04:53L'immigration italienne apporte un sang neuf. En plus, les gens qui y viennent sont souvent les meilleurs d'entre
05:04eux.
05:04Et donc automatiquement, ça donne cette espèce de...
05:10Ou à la fois, on sait qu'ils sont français, que dans la pire des occasions, ils sont prêts quasiment,
05:17hélas, à aller mourir pour défendre un pays.
05:20Par exemple, ils en ont fait largement la preuve pendant la guerre de 40.
05:24Et en même temps, ils ont apporté, je ne sais pas, une manière d'être, une manière de vivre, une
05:30manière du rapport aux autres qui leur appartient en propre.
05:35Pour qui avez-vous écrit ce livre ?
05:38Ce bouquin-là, c'est aussi un bouquin sur mon père. Mon père qui ne m'a jamais parlé.
05:44Comme souvent, tous les pères de sa génération.
05:50Et donc c'est un petit peu pour lui, parce que c'est lui qui a fait le boulot, c
05:56'est lui qui a fait le gros du travail de transparence, de l'assimilation.
06:02Et simplement, c'est que... Il m'a toujours dit un truc... Les rares fois où il me parlait, je
06:09me souviens, c'est un jour, il m'avait dit...
06:10Mais il m'a dit, promets-moi, promets-moi une chose. Vote pour qui tu veux, mais jamais pour un
06:16socialiste.
06:19Merci.
06:21Merci.
06:24Merci.
06:25Merci.
06:28Merci.