00:00Bonjour, je m'appelle Catherine Corsini, je suis la réalisatrice de La Fracture qui sort en salle mercredi 27 octobre.
00:07Vous n'étiez pas déjà là hier ?
00:08Si, hier, avant-hier, j'ai enchaîné six nuits de suite.
00:11Vous avez des lits disponibles parce qu'on commence à avoir beaucoup trop de monde.
00:13Il n'y a plus de kétamine, vous savez où je peux en trouver là ?
00:15On n'en a plus.
00:17Franchement, je vous admire.
00:18Vous savez, moi je pense que je vais bientôt quitter le service.
00:21Ça va un moment de donner de sa personne et de ne pas sentir qu'on nous respecte.
00:24Ni nous, ni notre travail.
00:33Ce film raconte une nuit aux urgences, une nuit particulière puisque c'est le samedi 1er décembre 2018.
00:40C'est l'acte 3 des Gilets jaunes et on va retrouver dans cet hôpital débordé et en surchauffe un
00:47gilet jaune,
00:47deux femmes au bord de la rupture, plus des infirmières évidemment débordées.
00:52C'est ces confrontations de tous ces gens qui vont se retrouver là avec des scènes à la fois absurdes,
00:58cocasses,
00:58et puis des scènes aussi de violence puisqu'on voit bien que la violence de l'extérieur va petit à
01:05petit entrer dans l'hôpital
01:06et va créer une espèce de tension jusqu'à une fin que je ne vous révélerai pas puisqu'il va
01:13falloir que vous alliez voir le film.
01:14Vous pouvez faire un peu de sourds ?
01:15Non, c'est pas possible, monsieur.
01:16Il y a Macron qui va parler, j'ai envie de l'entendre, c'est tout.
01:18Vous n'allez pas nous obliger à écouter Macron.
01:20Vous n'êtes pas non plus un martyr.
01:21Je ne suis pas un martyr, vous trouvez ça normal que vous me serez de sourds ?
01:24Non.
01:24À votre âge, pourquoi vous battez ? C'est pathétique.
01:27Mon âge de quoi ?
01:28Pourquoi vous faites chier avec mon âge ?
01:31Aïe !
01:32Quand on a tourné le film, on a une grande scène de manifestation.
01:35On avait une journée d'une scène de manifestation où justement, il y a un affrontement avec les Gilets jaunes
01:41et les CRS.
01:43Évidemment, on a tourné avec les moyens du bord.
01:45J'ai dû vraiment faire un découpage assez précis parce qu'on avait 70 figurants.
01:49Mais bon, il fallait faire comme si il y avait une espèce de foule qui déboulait sur les Champs-Elysées.
01:54J'avais repéré une rue dans le 8e arrondissement de Paris qui semblait tout à fait convenir.
02:00On a eu l'autorisation de la mairie de Paris, de la mairie du 8e arrondissement.
02:04Et une semaine avant le début du tournage, on a eu une opposition de la préfecture de Paris, ce qui
02:09est rarissime.
02:11Parce qu'en général, moi, depuis le temps que je fais des films et que je tourne dans Paris avec
02:15du monde, etc., la préfecture intervient en général assez rarement.
02:18Alors évidemment, c'était le début du deuxième confinement.
02:22Donc moi, je me suis dit que c'était lié à la crise sanitaire.
02:25Et en fait, ce n'était pas du tout la question qui a été invoquée.
02:29C'était sous-entendu que ça pouvait amener du trouble à l'ordre public.
02:33C'est-à-dire que comme si on était incapable, quand on est une équipe de tournage,
02:39en général, on a des bloqueurs, on a une équipe extérieure qui est assez conséquente
02:44pour justement faire attention que les badauds ne viennent pas, etc.
02:49Mais donc, j'ai trouvé que c'était un argument quand même très, très aussi très fallacieux.
02:54Le film, pareil, normalement, a été présenté à une commission
02:57pour que les professeurs puissent emmener les lycéens voir le film.
03:01Cette commission n'a pas pris le film dans la liste des films proposés.
03:07J'ai l'impression aussi qu'il y a comme une espèce de censure
03:10par rapport aux violences policières, par rapport aux gilets jaunes,
03:13par rapport au fait que le film, tout d'un coup, est un peu un sujet d'actualité
03:17et que ça fait peur.
03:19Alors qu'au contraire, je pense que si on pouvait parler d'actualité,
03:23si on pouvait en discuter, c'est pareil.
03:25On ouvrirait beaucoup plus le dialogue.
03:27Et ce n'est pas en refermant ce dialogue qui me semble hyper important
03:30qu'on va résoudre au plus près, j'allais dire, la crise
03:35et le fait qu'on est justement dans cette société si divisée.
03:39Comment tu fais pour aussi bien dormir ?
03:42Arrête !
03:43T'es monté que ça ?
03:44C'est lui de 5h42, 5h46 ou 5h48 ?
03:46Je veux en parler, moi.
03:47Parler ?
03:48Monstre, pute, salope.
03:50Je crois que t'as le syndrome de la tourelle.
03:51Mais pas qu'on se réconcilie ?
03:53Non.
03:53Tu crois vraiment qu'il n'y a plus rien à sauver entre nous ?
03:57Cette fracture du bras, c'est ce qui m'est arrivé.
04:00J'ai glissé malencontreusement en m'engueulant avec ma copine.
04:03Et voilà, ça fait partie un petit peu, j'allais dire, de l'anecdote
04:07et de la private joke du film.
04:12D'abord, j'ai pensé beaucoup aux films sociaux que j'aimais beaucoup
04:16dans mon enfance, comédie sociale italienne.
04:19J'ai beaucoup pensé à Ken Loach.
04:21J'ai pensé aussi à Nanny Moretti qui se met en scène
04:24et qui arrive, j'allais dire, à interroger le monde autour de lui.
04:30Par l'humour, on arrive à faire passer beaucoup de choses.
04:32Et puis, on peut commencer à rire de soi-même.
04:34À partir du moment où moi, je ris de moi-même,
04:36je ris de ma position sociale, je ris de, voilà, etc.
04:40Je peux rire des autres et les autres, inversement, peuvent rire de moi, etc.
04:43Ça amène de la distance.
04:45Et puis, je me suis rendu compte aussi, en fréquentant beaucoup les hôpitaux,
04:48puisque, comme je me suis intéressée à ce service des urgences,
04:53je suis allée plusieurs fois me balader là-bas,
04:56enfin, me balader, me passer des nuits avec les infirmières
04:59qui ont bien voulu me faire venir.
05:01Et j'ai remarqué qu'aussi, entre elles,
05:03vu la dureté des situations, des nuits qu'elles traversent,
05:06il y avait souvent beaucoup de moments où elles riaient ensemble,
05:10où elles avaient besoin, j'allais dire, de cet humour
05:12pour, j'allais dire, pouvoir justement affronter les difficultés
05:16auxquelles elles sont régulièrement soumises,
05:19par les gens qui arrivent aux urgences, la misère.
05:23Elles sont confrontées, j'allais dire, parfois aussi à beaucoup de...
05:26En dehors des souffrances physiques, aussi,
05:29de beaucoup de misère sociale et de souffrance sociale.
05:32Donc, elles ont besoin, j'allais dire, pour se réconforter par moments,
05:37de pouvoir un peu rire ensemble.
05:39Et je trouve que le rire amène aussi de la chaleur, de l'humanité.
05:43Et ça, je trouvais que c'était très important pour le film.
05:45Moi, ce que je voulais, c'était que M. Macron,
05:47il vienne nous voir, il nous dise, on va parler.
05:48Le problème, c'est que notre colère à nous, elle n'est pas légitime.
05:50C'est dans la merde aussi, non ?
05:51Ouais, je suis dans la merde.
05:53J'ai mon coude qui a explosé, je ne vais plus pouvoir bosser.
05:56Et ma copine me quitte.
05:57Tu n'es pas toute seule, d'accord ?
05:59Tu ne fais jamais attention, jamais.
06:01C'est plus possible.
06:02Le film, en fait, il y a beaucoup de paroles,
06:04mais il y a aussi beaucoup de...
06:06J'allais dire, beaucoup d'actions,
06:08parce que dans cette nuit, dans l'hôpital,
06:10il y a justement cette violence et cette colère
06:13qui rentre dans l'hôpital.
06:15Et c'est comment, justement, les gens parviennent à un moment
06:18à dialoguer, à se parler et à faire commun.
06:23L'idée aussi du film, c'est ça,
06:24c'est que faire commun, faire société,
06:27c'est accepter nos différences.
06:28Et je pense que c'est ça que raconte aussi au plus près,
06:32j'allais dire, la fracture.
06:34C'était cette chose que je trouve très belle
06:38et qui fait aussi qu'à l'hôpital, on arrive,
06:41et comme on est blessé,
06:43on est dans un sentiment un peu de fragilité,
06:45un peu d'abandon.
06:46Donc on fait tomber un peu les masques
06:48et on arrive aussi à, j'allais dire,
06:51à se regarder et à voir que l'autre aussi souffre
06:54et à prendre conscience qu'on n'est pas tout seul
06:57et à partager aussi peut-être un peu plus
07:00de nos peurs.
07:03Parce que quand on est dans ce sentiment,
07:04j'allais dire, d'inquiétude par rapport à des blessures,
07:07évidemment, on est inquiet.
07:08Et dans cette inquiétude,
07:09on arrive un petit peu plus à pouvoir se communiquer.
07:13On ne va pas l'accrocher, là ?
07:14Là, on va voir.
07:16Vous avez parlé à ma Marie ?
07:17Il n'y a pas toujours des maris.
07:18Je lui pose la question, je ne sais pas.