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  • il y a 8 heures
Entretien avec Pierre Carles, réalisateur de « L’affaire Abdallah ». En démêlant les fils de l'affaire Georges Ibrahim Abdallah, le réalisateur Pierre Carles démonte un à un les arguments qui ont prévalu au maintien en détention de celui-ci pendant plus de quarante ans. Avec des dirigeants français dociles vis-à-vis des États-Unis et une presse qui n’a pas hésité à relayer complaisamment les accusations mensongères contre lui. Un film nécessaire. Entretien mené par Marie-José Sirach et Carol Burel.

Le film est en salles depuis le mercredi 8 avril 2026.

0:00 Intro
00:58 Pourquoi un documentaire sur Georges Ibrahim Abdallah
3:38 C'est quoi l’affaire Abdallah ?
11:00 Le contexte politique de la sortie du film
17:31 Affaire Abdallah : le rôle des politiques français
20:06 La figure de Georges Ibrahim Abdallah
23:33 Conclusion

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Transcription
00:01Mercredi 7 avril, le documentaire L'Affaire Abdallah est sorti dans les salles.
00:05Il revient sur la vie du militant communiste libanais et pro-palestinien Georges Ibrahim Abdallah.
00:10Membre des fractions armées révolutionnaires libanaises, FARL, il a été arrêté en 1984 pour l'assassinat à Paris d'un
00:16militaire états-unien et d'un militaire israélien.
00:19Aujourd'hui, nous sommes donc avec son réalisateur, Pierre Carles, pour revenir sur l'acharnement judiciaire et médiatico-politique
00:25qui a permis aux autorités françaises de maintenir pendant plus de 40 ans un homme en prison.
00:30Il a été libéré en juillet 2025.
00:33Donc Pierre Carles, bienvenue.
00:35Vous êtes aussi journaliste, cinéaste et notamment connu pour votre regard critique à l'égard des médias dominants et de
00:40leurs angles morts.
00:41Vous êtes à l'origine de plusieurs documentaires comme « Pas vu, pas pris » sorti en 1998 sur les
00:47relations étroites entre journalistes et politiques
00:49ou plus récemment « Guérilla des Farc, l'avenir à une histoire » sur 50 ans de vie de la
00:54guérilla colombienne, sorti en 2024.
00:57Bienvenue.
00:58Pierre Carles, vous commencez le tournage du film en 2018 alors que Georges Ibrahim Abdallah est encore en prison depuis
01:05plus de 30 ans.
01:06En 2018, Georges Ibrahim Abdallah ne fait plus trop la une des journaux.
01:13Qu'est-ce qui vous a donné envie de consacrer un documentaire à ce militant ?
01:18Alors, il ne fait plus la une des journaux mainstream, mais il y a des journaux, on va dire, indépendants
01:23ou des journaux comme l'Humanité
01:25ou comme le Monde diplomatique, comme Afrique Asie, Christine Delanne, Afrique Asie, qui ont quand même, se sont intéressés au
01:35sort de ce militant communiste libanais pro-palestinien.
01:40En 2018, je vais présenter un film à Uzès, dans un festival en Gironde, un film qui n'avait rien
01:47à voir avec Abdallah.
01:49Et à la sortie, il y a une militante du comité de soutien qui vient me voir et qui me
01:54dit « est-ce que tu ne pourrais pas nous filer un coup de main ? »
01:57On n'arrive pas à le sortir, on n'arrive pas à faire bouger les choses.
02:01Et quelques années plus tôt, j'avais réalisé un documentaire qui n'est jamais sorti en salle sur le groupe
02:06Action Directe,
02:07le groupe de lutte armée française Action Directe.
02:10Et à cette occasion, j'avais visité Jean-Marc Rouillant, un des membres de ce groupe, en détention à l
02:16'Anne Meuson.
02:16Et j'avais salué Georges Abdallah, qui était au parloir.
02:20C'était des parloirs collectifs à l'époque.
02:22Donc je l'avais croisé à ce moment-là, en 2005-2006.
02:28Mais bon, je ne m'étais pas intéressé particulièrement à lui.
02:32Et lorsque cette militante est venue en 2018 me relancer,
02:38j'ai accepté de leur filer un coup de main en commençant à tourner une vidéo, on va dire,
02:43à caractère militant, où on demandait à des gens comme Noël Mamère, comme Philippe Poutou,
02:48comme Marie-Pierre Vieux, qui était une députée communiste européenne,
02:52de témoigner de la normalité, de l'anormalité de la détention de Georges Abdallah,
03:01des années de détention de Georges Abdallah.
03:03Mais très vite, en me documentant, je me suis rendu compte qu'il ne fallait pas faire une vidéo militante,
03:09qu'il fallait faire un film d'enquête costaud, sérieux, en allant creuser le sujet.
03:17Et c'est ce que j'ai fait avec mon équipe, avec les gens avec qui je travaille,
03:20avec ma productrice Annie González.
03:22On s'est lancé dans cette aventure de ce film-enquête, je dirais presque à l'américaine,
03:29dans son registre, dans sa forme, mais aussi parce qu'il documente une ingérence
03:35des États-Unis dans des affaires judiciaires françaises.
03:38Oui, on y reviendra un peu après.
03:39Pour rappeler le contexte, en 86, une série d'attentats ensanglants de Paris.
03:47Ils sont revendiqués par le comité de solidarité avec des prisonniers politiques arabes,
03:52qui exigent entre autres la libération des militants des fractions armées révolutionnaires libanaises,
03:58dont Georges Ibrahim Abdallah.
04:01Abdallah est en prison à ce moment-là, mais il fait figure du parfait coupable,
04:07ou en tout cas du coupable idéal.
04:08A votre avis, qu'est-ce qui a rendu aussi facile l'hypothèse de sa culpabilité ?
04:13Attention, la revendication des attentats de 86, qui réclamait la libération d'Anis Nakash,
04:19un Iranien accusé d'avoir assassiné ou tenté d'assassiner le premier ministre iranien
04:26du Shah d'Iran, Chapour-Bakhtia, Garbidjan, qui était le membre d'un groupe armé arménien,
04:33l'Assala et Abdallah, membres des FARL.
04:37Ces trois groupes n'avaient pas de rapport, c'est-à-dire que cette revendication était farfelue.
04:43Un journaliste qui enquêtait un peu sérieusement sur cette histoire
04:47devait s'étonner de voir ces trois personnes liées,
04:51alors que leur groupe n'avait pas de lien, en fait, était très différent.
04:57Et en plus, le groupe d'Abdallah les FARL n'avait jamais commis d'attentats-massacres.
05:02Ils n'avaient jamais tué des civils de manière indiscriminée,
05:06comme les bombes qui ont été posées en 1986 dans les rues de Paris.
05:09Les FARL avaient toujours commis des assassinats ciblés,
05:13de diplomates ou militaires israéliens ou américains,
05:17et américains, sachant qu'Israël avait envahi le sud du Liban en 1978,
05:22puis en 1982, avec l'assentiment, l'appui des États-Unis d'Amérique.
05:27Donc, ça n'avait rien à voir.
05:30Les FARL ne commettaient pas d'attentats-massacres
05:32et des actions à caractère terroriste classique, on va dire.
05:37Donc, cette revendication était totalement farfelue.
05:40C'était pour brouiller les pistes.
05:41Et des journalistes sérieux, à l'époque, auraient dû se dire
05:44« Mais c'est du pipeau, cette histoire, ce comité de solidarité
05:47pour la libération des prisonniers politiques arabes. »
05:51Et puis, vous avez ce qui s'est passé, c'est qu'il y a un journal
05:56qui a lancé la thèse de la culpabilité des frères de Georges Abdallah
06:02et de son groupe armé dans ses attentats pour réclamer sa libération.
06:06C'est le journal Le Monde, c'est notamment Edoui Plenel qui était à l'époque
06:12à la rubrique police-justice du journal Le Monde, police en tout cas.
06:17Et là, l'opération de désinformation a pris une ampleur.
06:22Une fois que Le Monde avait publié cette fausse information,
06:26l'attribution à tort à Abdallah et son groupe de ces attentats,
06:30massacre, là, on est parti dans quelque chose d'énorme
06:35au niveau de la désinformation, comme le montre mon film.
06:37Et le pouvoir politique de l'époque a laissé faire Pasqua, Pendreau,
06:42qui étaient les ministres de l'Intérieur, les ministres délégués
06:44à la Sécurité, Jacques Chirac, qui était Premier ministre à l'époque,
06:49ont laissé faire, ils ont laissé prospérer,
06:51ils ont laissé cette fake news prendre de l'ampleur.
06:56Cette fake news, cette opération, ces informations fausses se diffusaient.
07:02Eux savaient que c'était du côté de l'Iran qu'il fallait chercher,
07:05puisque la France, à l'époque, avait agressé l'Iran.
07:08La France soutenait l'Irak de Saddam Hussein qui avait attaqué l'Iran
07:12en fournissant des avions de chasse et des missiles exocètes à l'Iran,
07:18pardon, à l'Irak, à l'Irak qui avait agressé l'Iran.
07:21Et en plus, la France ne voulait pas régler le contentieux eurodif,
07:24c'est-à-dire rembourser l'argent qu'avait investi le Shah d'Iran
07:27à l'époque de la monarchie dans le nucléaire français.
07:30Pour ces deux raisons, l'Iran était quand même très fâché contre la France,
07:33avait de bonnes raisons d'être fâché contre la France,
07:35et avait demandé, avait missionné des membres du Hezbollah libanais
07:39pour commettre cette vague d'attentats.
07:43Donc on était, c'est clairement du côté de l'Iran et de la France,
07:47et de l'agression de la France qu'il fallait, voilà.
07:48Mais le pouvoir politique ne voulait pas qu'on le sache,
07:51puisque ça mettait en cause la France,
07:54la politique extérieure de la France, ça mettait en cause.
07:57Donc, ils ont laissé cette opération de désinformation se poursuivre,
08:02et c'est devenu une fake news,
08:04puisqu'à partir du moment où le pouvoir politique laisse,
08:08ne démont pas ces fausses informations,
08:11on est dans le domaine de la fake news.
08:13Donc ça rangeait bien les autorités françaises,
08:15que personne ne comprenne rien à ce micmac,
08:17et notamment sur les liens qu'entretenait la France avec l'Iran.
08:23Ceci étant, il y a aussi des pressions américaines à ce moment-là,
08:27sur la question d'Ebraham Abdallah, qui commence.
08:32En 1986, Abdallah est condamné à Lyon à 4 ans de prison.
08:39Les Américains ne sont pas contents,
08:42donc ils se portent partie civile pour qu'il y ait un procès en assise,
08:46et donc Abdallah va être traduit devant une course spéciale antiterroriste en février 1987,
08:54donc dans le contexte de cette vague d'attentats,
08:57dans lequel il est pour rien,
08:58et dans lequel son groupe armé n'est pour rien,
09:00et dans lequel ses frères ne sont pour rien.
09:02Donc c'est à ce moment-là que les Américains font le pressing
09:05pour qu'ils soient rejugés,
09:07ils soient jugés une deuxième fois,
09:08donc après la première condamnation à 4 ans de prison,
09:12qui leur semblait trop légère,
09:14et ensuite les pressions vont être continuelles.
09:17Les pressions des Américains,
09:19y compris lorsque Abdallah sera incarcéré,
09:22condamné puis incarcéré,
09:24ils vont continuer de faire pression pour qu'ils ne soient pas libérés,
09:27et ce jusqu'à la toute fin,
09:28c'est-à-dire qu'ils faisaient encore pression là en juin 2025,
09:33juste avant qu'ils ne soient libérés.
09:36Et est-ce que vous pensez que c'est tombé sur lui
09:38comme ça aurait pu arriver à n'importe quel militant,
09:40ou il y avait quelque chose chez Georges Ibrahim Abdallah
09:43qui faisait de lui le parfait coupable ?
09:48Je crois qu'il incarne la résistance à l'occupation israélienne
09:54et soutenue par les États-Unis.
09:59Voilà, quelque chose qui est devenu inacceptable
10:01pour beaucoup de journaux, pour beaucoup de médias,
10:04pour beaucoup de politiques,
10:06cette résistance qu'ils qualifient aujourd'hui de terrorisme.
10:09Aujourd'hui, le mot résistance n'est quasiment plus utilisé
10:13dans le système médiatique et chez beaucoup de politiques.
10:18D'ailleurs, je ne sais pas si vous vous souvenez,
10:20mais à l'époque, non, vous êtes trop jeune,
10:21mais à l'époque, dans les années 80-90,
10:24on parlait de fédayine,
10:26on ne parlait pas de terroristes,
10:28ou peu de terroristes,
10:29on parlait de guerrilleros,
10:31on parlait de l'armée de guérillas.
10:34L'OLP s'était présenté comme des guerrilleros.
10:37Ce vocabulaire a totalement disparu,
10:39et à partir de la fin des années 90,
10:41début des années 2000,
10:42c'est le terme terroriste,
10:44et notamment terroriste arabe,
10:45qui a pris le dessus
10:47pour disqualifier toutes les luttes de résistance,
10:51notamment au Proche-Orient.
10:53Et Abdallah en a pâti de cela.
10:55Oui, il a pâti de cette défaite sémantique, je dirais.
11:00Votre film sort dans un moment
11:01où les militants pour la Palestine
11:03se voient criminalisés de plus en plus,
11:05et où une loi, la loi Yadan,
11:07menace de durcir la liberté de critique d'Israël.
11:09C'est un bon timing ?
11:11Un bon timing !
11:12On n'a pas fait exprès de le sortir
11:14le 8 avril 2026.
11:18Il fallait trouver un distributeur,
11:20il fallait trouver des salles de cinéma
11:22qui le programment.
11:23Ce qu'on a trouvé, difficilement,
11:25mais on les a trouvés,
11:26et le distributeur aussi.
11:27Ça n'a pas été facile d'en trouver un,
11:28celui qui amène le film en salle de cinéma,
11:31qui la porte en salle de cinéma.
11:34Donc, non, ce n'est pas exprès,
11:36mais on voit bien qu'il sort dans un contexte compliqué
11:39pour la liberté d'expression,
11:41il sort dans un contexte où,
11:45vous avez vu ce qui est arrivé à Rima Hassan,
11:49qui a été injustement accusé d'avoir transporté de la drogue,
11:56la possession de drogue et des drogues illégales,
11:59enfin des fake news,
12:00on est encore dans la fake news,
12:02et surtout de la fake news à l'encontre
12:06de militants pro-palestiniens,
12:09elle, en l'occurrence,
12:10elle est en plus franco-palestinienne.
12:13Donc, oui,
12:14le contexte n'est pas très favorable,
12:16et puis je crois que documenter une injustice commise
12:20à l'égard d'un résistant communiste libanais,
12:24pro-palestinien comme Abdallah,
12:27ce n'est pas très bien vu par certains.
12:30Les grands médias, en tout cas,
12:32ne l'ont pas fait,
12:33documenter cette injustice,
12:34pendant 20 ans,
12:36une vingtaine d'années,
12:37les grands médias,
12:38entre 2003 et 2024,
12:40on va dire,
12:40ou 2004 et 2023,
12:42ils auraient dû enquêter là-dessus,
12:43je parle des grands médias audiovisuels,
12:45ceux qui prétendent faire de l'investigation
12:47comme Le Monde,
12:49Le Figaro,
12:50Mediapark plus tard,
12:51n'ont pas enquêté,
12:52n'ont pas enquêté,
12:54et je pense que c'est volontaire,
12:56c'est-à-dire qu'on ne va pas s'occuper
12:58des injustices commises
13:00à l'égard de ces résistants,
13:02qu'on ne considère pas forcément
13:03comme des résistants en plus,
13:05qui ont l'étiquette terroriste,
13:07ça ne va pas intéresser le public,
13:09et donc on ne prend pas beaucoup de risques là-dessus.
13:12Donc, oui,
13:13ce n'est pas facile,
13:15nous on a eu du mal d'ailleurs
13:16à financer ce film,
13:18ça n'a pas été évident,
13:19il fallait pas mal de ressources,
13:22de moyens pour arriver à cette enquête approfondie,
13:27ce travail au long cours,
13:30et les chaînes de télévision n'en voulaient pas,
13:32on a proposé ce film,
13:34notamment à Arte,
13:36qui l'a refusé,
13:37dans sa case enquête,
13:38qui a refusé de le produire et de l'accepter.
13:44Donc, heureusement,
13:46il existe encore des espaces de liberté,
13:48comme le cinéma,
13:50il y a encore quelques films indépendants
13:51qui arrivent dans les salles de cinéma,
13:54donc il faut en profiter,
13:56ça n'a peut-être pas duré éternellement,
13:57profitons-en.
13:58Est-ce que vous pouvez un peu préciser le contexte
14:01du coup de la publication,
14:03de la production et de la diffusion ?
14:06Vous avez brièvement parlé de problèmes
14:10et d'une série d'empêchements,
14:12est-ce que vous pouvez préciser un peu
14:13de quelle nature ils étaient ?
14:15Le principal écueil,
14:17la principale difficulté,
14:19le principal obstacle plutôt,
14:20c'est à surmonter,
14:22c'est la censure économique,
14:24c'est-à-dire pour faire des films enquêtes
14:25comme ça, rigoureux, sérieux,
14:28très documentés,
14:30il faut des moyens,
14:31il faut pouvoir travailler sur plusieurs années,
14:34il faut pouvoir aller récupérer des archives,
14:37il faut pouvoir acheter
14:38certaines archives audiovisuelles
14:40qui coûtent parfois cher,
14:42et donc tout ça,
14:43ça demande des moyens,
14:44et là pour ce film,
14:45il y a eu un élan du public,
14:47il y a eu beaucoup de contributeurs,
14:48contributrices,
14:49plus de 800,
14:50qui ont co-financé finalement le film,
14:54ma productrice Annie Gonzales
14:56est très débrouillarde
14:58pour trouver toutes sortes de financements
15:00pour arriver à des budgets
15:02permettant de faire ce genre de film
15:03dans de bonnes conditions,
15:06dans des conditions correctes,
15:07donc voilà,
15:08on a réussi à se débrouiller
15:10pour avoir la possibilité
15:13d'arriver jusqu'au bout de ce projet
15:14sans le dénaturer,
15:15sans le faire à l'économie,
15:17sans se priver d'interpeller,
15:20d'interviewer toutes les personnes
15:22qui nous semblaient intéressantes,
15:23tous les acteurs protagonistes
15:24de cette histoire
15:25qui s'étale sur plus de 40 ans,
15:28donc à l'exception d'Hillary Clinton,
15:30qu'on n'a pas vraiment réussi
15:32ni cherché à aller interpeller
15:34et qui est une des protagonistes
15:36de l'histoire,
15:37mais ça n'aurait pas apporté grand-chose,
15:40Wikileaks avait révélé des notes
15:41d'Hillary Clinton
15:44faisant pression sur les autorités françaises
15:46pour contourner une décision
15:47du tribunal de l'application des peines
15:48libérant Abdallah en janvier 2013.
15:51Donc cela a été déjà connu, documenté,
15:54il n'y avait pas besoin d'avoir forcément
15:56un entretien avec Hillary Clinton.
15:58On aurait pu aussi demander
15:59à Emmanuel Macron,
16:01même s'il n'aurait pas souhaité
16:02nous accorder un entretien,
16:04mais l'interpeller dans des lieux publics
16:05pour lui demander
16:07pourquoi il n'a pas gracié Abdallah
16:09alors qu'il en avait le pouvoir,
16:10il aurait pu exercer son droit de grâce.
16:13On aurait pu aussi lui demander
16:14de manière, on va dire,
16:16un peu piquante,
16:17est-ce que la France
16:19va donner des dommages et intérêts
16:23pour avoir failli infliger
16:26une peine de mort lente,
16:27comme disent certains avocats,
16:29à George Abdallah
16:30en le gardant en prison
16:3140 ans et 9 mois
16:33alors qu'il aurait dû être libéré
16:35au bout de 20 ans.
16:37Donc est-ce que la France
16:38va lui présenter des excuses
16:40et peut-être même lui verser
16:42des indemnités ?
16:43Ça aurait été intéressant
16:44de lui poser la question.
16:46Je pense qu'il aurait été ahuri
16:47par cette question
16:48parce que c'est quelque chose
16:49qu'il n'est même pas venu à l'idée
16:50et même la grâce présidentielle.
16:53Donc voilà, il y a ces deux petites choses
16:54qui ne sont pas dans le film,
16:56ces deux interpellations,
16:57mais pour le reste,
16:58on a réussi à trouver les ressources
17:00pour aller jusqu'au bout
17:01de ce travail d'enquête.
17:03Après, il y a des gens
17:03qui n'ont pas souhaité figurer
17:04dans le film,
17:05comme Edouard Plenel,
17:06qui n'a pas souhaité venir
17:07nous expliquer, expliquer aux spectateurs
17:09comment il s'était fait intoxiquer
17:12en 1986 par ses sources policières
17:15ou sa source policière,
17:17sa source policière,
17:18ce qui aurait été intéressant.
17:21Mais voilà, il n'a pas eu le courage
17:24de venir s'expliquer
17:27sur cette opération de désinformation
17:28dans laquelle il a été un acteur déterminant.
17:32Effectivement, vous évoquez
17:33le rôle de la presse
17:36et dans votre film,
17:36dès le départ,
17:37on voit bien comment cette fake news
17:38prend de l'ampleur.
17:39Il y a aussi le rôle
17:41des politiques français
17:42qui sont toujours en activité,
17:44comme vous venez de le dire,
17:45pour certains,
17:46c'est-à-dire,
17:47on pense à des Fabius,
17:48Manuel Valls,
17:49François Hollande,
17:51Pendreau, Pasqua,
17:52étant mort maintenant,
17:54OK.
17:55Mais comment se fait-il
17:57que jusqu'au bout,
17:59quand vous les interpellez,
18:00vous et vos consoeurs
18:02et confrères
18:03avec qui vous avez réalisé ce film,
18:05vous les prenez presque au dépourvu.
18:07C'est-à-dire que,
18:08si vous leur aviez demandé rendez-vous,
18:10est-ce qu'ils vous auraient répondu
18:11aussi facilement ?
18:12Et quand Fabius fait mine
18:13de s'étonner
18:14et de ne pas se souvenir
18:15de qui est Brahim Georges Abdallah,
18:17il y a quelque chose
18:18d'extrêmement étonnant.
18:20On leur a demandé.
18:23On a fait des demandes d'entretien,
18:25que ce soit avec Laurent Fabius,
18:26que ce soit avec François Hollande.
18:28On a voulu refaire un entretien avec lui.
18:30Il n'a pas répondu.
18:31Fabius ne nous a jamais répondu.
18:33Manuel Valls nous a envoyé balader.
18:36Dupond-Moretti n'a pas souhaité
18:38également un entretien classique.
18:41Donc, il nous semblait légitime
18:43d'aller les chercher
18:44dans des espaces publics,
18:45dans des lieux publics.
18:46L'inauguration d'une prison
18:49pour Dupond-Moretti,
18:51enfin une prison spéciale,
18:52une signature de livre
18:54pour François Hollande
18:55dans une librairie,
18:57une séance décentralisée
18:59du Conseil constitutionnel
19:03pour Laurent Fabius.
19:04Et c'est ainsi dans une fac de droit,
19:06une intervention dans une fac de droit
19:07de Laurent Fabius,
19:08à l'époque président du Conseil constitutionnel
19:10à Montpellier.
19:10Et c'est ainsi qu'on a pu
19:13obtenir des entretiens,
19:14je ne sais pas si on peut appeler ça
19:15des entretiens,
19:16mais en tout cas des réactions
19:19de ces protagonistes de l'histoire.
19:20Parce qu'il s'agit bien à chaque fois
19:22de protagonistes de l'affaire Abdallah.
19:24On n'a pas pris des gens comme ça au hasard.
19:26Et ça, je pense que c'est tout à fait légitime
19:29que des personnages publics
19:32s'expliquent qu'ils le veuillent ou pas.
19:34Qu'ils le veuillent ou pas.
19:36Donc, avec l'équipe avec laquelle je travaille,
19:39avec Clara Menet,
19:40avec Léa Gasquet,
19:41avec d'autres journalistes,
19:43nous sommes allés les chercher
19:45là où ils étaient.
19:46Même s'ils ne souhaitaient pas,
19:47au départ, s'exprimer sur cette affaire
19:50qui est quand même honteuse pour la France
19:52en termes de souveraineté.
19:54C'est honteux que la France
19:56ait accepté des pressions pareilles
19:59et ait accepté de garder
20:0240 ans et 9 mois en prison
20:04ce résistant libanais.
20:05Dans votre carrière,
20:06vous consacrez une grande partie
20:08de votre œuvre à suivre
20:09des grandes figures de la gauche
20:10comme Bourdieu ou Raphaël Correa.
20:12En faisant un film sur Georges Ibrahim Abdallah,
20:15est-ce que c'était une manière
20:15de l'inscrire dans la continuité
20:17de ces grandes figures de la lutte ?
20:21Je n'y avais pas pensé.
20:23Oui, je pense que c'est quelqu'un
20:25d'assez admirable.
20:28Abdallah, quand on le voit en détention,
20:32moi je l'ai visité au parloir
20:34à plusieurs reprises,
20:35j'ai pu le filmer quelques minutes
20:37dans sa cellule,
20:39avant qu'il ne soit libéré.
20:42Je n'ai pas connu Mandela,
20:43mais j'avais l'impression
20:44d'avoir affaire à une sorte
20:45de Nelson Mandela libanais,
20:47un sage, un érudit,
20:49quelqu'un qui en même temps
20:51ne revenait pas sur ses engagements
20:55progressistes de jeunesse,
20:59était resté fidèle
21:00à ses combats premiers,
21:04qui sont des combats de résistance.
21:06et je trouvais ça très impressionnant.
21:10J'espère que le film,
21:12l'idée ce n'était pas de tomber
21:13dans la géographie,
21:14je sais que je suis attaqué là-dessus
21:15parfois,
21:16mais de faire connaître ce bonhomme
21:20méconnu,
21:21du grand public en tout cas,
21:22qu'on n'avait jamais filmé
21:24dans sa cellule,
21:25j'ai réussi in extremis
21:27à le filmer dans sa cellule,
21:31et surtout de documenter
21:32l'injustice dont il a été victime.
21:37Mais le film n'avait pas pour objectif
21:40de faire un portrait de Georges Abdallah,
21:41mais il s'avère que tout au long
21:43de cette enquête,
21:44on finit par aussi faire un portrait
21:46de Georges Abdallah.
21:47Est-ce qu'il y a des figures contemporaines
21:49que vous pourriez comparer
21:50à Georges Ibrahim Abdallah ?
21:52Pas, c'est une figure contemporaine,
21:55mais je veux dire des figures
21:55plus contemporaines de militants.
21:59Plus contemporaines, je ne sais pas.
22:00Non, je vais au contraire
22:01vous parler d'une figure
22:04de la secondaire mondiale,
22:06je pense que le personnage,
22:08enfin pas le personnage,
22:10Georges Abdallah,
22:12ressemble beaucoup à Missak Manouchian
22:15de l'affiche rouge,
22:17les deux étant des communistes
22:21internationalistes,
22:23qui se sont battus
22:24pour une autre patrie,
22:26un autre peuple que le leur.
22:28Un Arménien qui est venu se battre,
22:31pratiquer la lutte armée en France
22:33contre l'occupant nazi,
22:35et un Libanais qui est venu
22:38monter un groupe de lutte armée
22:40pro-palestinien
22:41pour lutter contre l'occupant israélien.
22:44Donc, dans les deux cas,
22:46on a affaire à des résistants
22:48communistes, internationalistes.
22:53Pourquoi je parle de Manouchian ?
22:54Parce que Manouchian,
22:55il y a un an ou deux,
22:56s'est retrouvé,
22:57mis au panthéon,
22:59par le président de la République,
23:01Emmanuel Macron,
23:02alors qu'Abdallah,
23:05au même moment,
23:05se voyait infligé
23:06une peine
23:08totalement disproportionnée.
23:11Et on voit là
23:12une hypocrisie incroyable
23:13de la part de ce président
23:15de la République
23:15qui ne libérait pas,
23:17qui ne graciait pas Abdallah
23:19tout en mettant Manouchian
23:21au panthéon.
23:23Alors qu'il aurait dû
23:25gracier,
23:26peut-être même présenter Abdallah
23:27et même lui présenter des excuses
23:29pour ce qu'a fait la France
23:30à son égard.
23:33On rappelle que votre film,
23:35l'affaire Abdallah,
23:37est une contre-enquête sérieuse,
23:40passionnante, instructive.
23:41Malgré l'éloignement des faits,
23:43on comprend tout.
23:44Le montage,
23:46les rencontres,
23:47les entretiens
23:48sont extrêmement bien menés
23:49et permettent à celui
23:51ou celle
23:51qui n'a pas vécu
23:52cette époque-là,
23:53qui n'était pas encore née,
23:55de tout saisir
23:56des enjeux
23:57autour de l'affaire Abdallah
23:58qui ont fait que cet homme-là
23:59a purgé plus de 40 ans
24:01de prison en France.
24:03Vous levez un voile
24:04sur cette injustice,
24:06sur cette affaire d'État.
24:07Si vous n'avez pas encore vu le film,
24:09il est sorti depuis deux jours,
24:11un jour,
24:12depuis hier,
24:12il est en salle.
24:14Courez-y,
24:14allez le voir.
24:15C'est riche d'enseignements
24:17et c'est vraiment
24:19un très grand film de cinéma.
24:21Merci beaucoup Pierre.
24:22Merci à vous.
24:29Sous-titrage Société Radio-Canada
24:31Sous-titrage Société Radio-Canada
24:34Sous-titrage Société Radio-Canada

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