00:01La France doit-elle boycotter l'Eurovision alors que la demi-finale se tient aujourd'hui le 12 et que
00:08la finale se tient le 16 ?
00:09Mais cinq pays ont annoncé boycotter cet événement qui rassemble 166 millions de téléspectateurs.
00:14Pourquoi ? Pour dénoncer la participation israélienne qui perpétue le génocide dans la bande de Gaza et intensifie la colonisation
00:20illégale en Cisjordanie.
00:22Pierre Barbancey, grand reporter au Service Monde et spécialiste du Moyen-Orient, est avec nous pour en discuter.
00:28Pierre, avant qu'on parle précisément de cette année du boycott et de la présence d'Israël,
00:34on entend à chaque fois que l'Eurovision est un événement apolitique, pas de politique dans l'Eurovision, c'est
00:39l'union des peuples, etc.
00:41Est-ce que l'Eurovision est vraiment un événement complètement apolitique ?
00:46Écoute, c'est une très bonne question dans la mesure où, évidemment, il y a un certain nombre de tenants,
00:53des membres des pouvoirs en place et de l'idéologie dominante qui voudraient que les gens ne s'intéressent pas
01:00à la politique,
01:02sauf, évidemment, pour faire croire qu'il y a une grande démocratie, donc de voter une fois de temps en
01:06temps,
01:06puis après se désintéresser et leur laisser les mains libres pour décider de tout.
01:11Et donc, pour ça, il faut dire que rien n'est politique, tout est apolitique.
01:15Alors, a priori, évidemment, que la conception de se dire, c'est une espèce de festival, c'est un concours
01:23de chansons,
01:25c'est un concours entre artistes avec lequel il va falloir décider qui est le meilleur, qui est le plus
01:30beau, etc.
01:32Ce n'est pas apolitique.
01:33Mais en réalité, ce sont ceux-là même qui disent que c'est apolitique qu'ils vont totalement politiser.
01:41D'abord, parce qu'il s'appelle Eurovision, rappelons-le, parce que ça concerne l'Europe.
01:45Et or, depuis 1973, Israël est invité à participer à cette Eurovision,
01:51ce qui donne bien la mesure de la problématique quand même d'un pays, Israël,
01:56qui a quand même du mal à s'intégrer dans cette région du Boyer d'Orient dans lequel il se
02:02trouve,
02:03dans lequel il a été créé en 1948, puisque outre l'Eurovision,
02:07les équipes de football ou de basket ou autres israéliennes participent aux championnats européens.
02:14Bon, ça c'est la première chose.
02:16Donc déjà, en 1973, en plus, au lendemain de la guerre,
02:20qu'on a appelée la guerre d'octobre en 1973,
02:23et que les Israéliens appellent la guerre de Kippour,
02:25faire participer Israël à ce concours de chansons,
02:31ça dénote déjà un certain parti pris de la part des organisateurs,
02:35et derrière eux, les gouvernements européens.
02:37Mais là, pour revenir plus précisément à aujourd'hui,
02:41rappelons que si Israël participe à l'Eurovision encore cette année,
02:46ce n'est pas le cas de la Russie,
02:47qui est interdite de participation à l'Eurovision
02:50à cause de la guerre que Moscou mène en Ukraine.
02:54Donc c'est deux points de mesure.
02:56Donc c'est soit tout le monde, soit personne.
02:58Et donc on voit bien qu'il y a une vision politique qui est développée.
03:04Mais pour aller plus loin,
03:07il faut savoir aussi que depuis plusieurs années maintenant,
03:11un certain nombre de manifestations culturelles ou sportives
03:15sont utilisées aussi pour des raisons politiques,
03:18et c'est ce qu'on appelle le soft power.
03:21L'année dernière, donc en 2025, en juin 2025,
03:24peu avant l'ouverture, le début du Tour de France cycliste,
03:30nous avions réédité ce fabuleux titre sportif
03:35qui était le miroir du cyclisme,
03:37qui avait eu ces heures de gloire.
03:40Et nous avons donc sorti un premier numéro,
03:42et il y aura un deuxième numéro cette année.
03:44Donc j'appelle tout le monde à aller le chercher quand il va sortir.
03:47Nous avions sorti donc un numéro dans lequel j'avais commis un article,
03:53notamment sur le soft power israélien dans le cyclisme,
03:57avec cette équipe de cyclistes israéliennes
04:02qui se pavanait aux couleurs de l'équipe israélienne,
04:05et tout en reconnaissant d'ailleurs qu'ils étaient des ambassadeurs d'Israël,
04:10en tout cas le directeur, le patron de cette équipe,
04:13qui est un ami de Netanyahou, le premier ministre israélien,
04:16disait lui-même que ça servait d'ambassadeur pour Israël
04:19au moment où Israël commet un génocide dans la bande de Gaza.
04:25Donc voilà, on en est là aujourd'hui.
04:27Alors peut-être on va voir plus loin sur ce qui va se passer,
04:30alors qu'aujourd'hui se tient la première demi-finale de l'Eurovision 2026.
04:34Il y a effectivement beaucoup d'exemples qui montrent que l'Eurovision est politique.
04:40On en parlait, on discutait avec le chat juste avant que tu arrives.
04:42Moi, un exemple qui m'avait aussi marqué, c'était en 2022,
04:45où l'Eurovision se tenait quelques mois après l'invasion de l'Ukraine par la Russie,
04:51et où c'était l'Ukraine qui avait gagné.
04:53Évidemment, pour les Ukrainiens et Ukrainiennes, ça représentait,
04:56pour eux, c'était l'Europe avec nous et derrière nous.
04:59Donc sur le côté apolitique de l'Eurovision, on y repassera.
05:02Tu disais que, tu parlais du cyclisme, que l'équipe d'Israël,
05:06pour l'équipe d'Israël, c'était aussi une manière d'avoir un ambassadeur,
05:09de mener ce soft power.
05:12Pourquoi est-ce que la participation israélienne à l'Eurovision est si importante ?
05:17Qu'est-ce qu'Israël a à gagner ?
05:18Est-ce que c'est de montrer qu'Israël fait partie des démocraties occidentales,
05:24ordonnées, etc., face à l'obscurantisme islamiste du Moyen-Orient ?
05:28Est-ce qu'en caricaturant, c'est un petit peu ça qu'il se joue avec les Israéliens ?
05:34Oui, oui, c'est totalement ça.
05:36Il y a une volonté de la part d'Israël de s'intégrer totalement,
05:41de montrer que ce n'est pas un pays à part, que c'est un pays « normal ».
05:45Et en plus, cette participation à une manifestation culturelle européenne
05:52relève encore plus de la vision quand même du sionisme
05:57telle qu'elle est développée en Israël aujourd'hui.
05:59Et donc, c'est cette volonté-là de montrer que,
06:03non, Israël est un pays tout à fait normal,
06:06ce qui se passe à côté, ce n'est pas très grave,
06:09il faut continuer comme ça dans la joie et bonne humeur.
06:11Mais où on voit que c'est très important pour Israël
06:15de participer à ce genre de manifestation,
06:17c'est que l'année dernière, déjà, il y avait eu des problèmes,
06:20puisqu'il y avait eu beaucoup d'étonnement
06:24de la part de certains organisateurs de cette Eurovision
06:27sur les votes pour le chanteur ou la chanteuse israélienne.
06:31Je ne me souviens plus très bien, c'était un chanteur ou une chanteuse.
06:34Ou visiblement, les votes avaient été assez organisés.
06:37On voit encore cette année que la chaîne israélienne Cannes
06:41a lancé des appels à ce que les gens votent pour le chanteur israélien,
06:46même si ça n'a pas en réalité pas tellement d'importance,
06:48parce que le vote n'est pas simplement un vote des gens comme ça.
06:53Il y a un certain nombre de gens qui sont nommés pour voter.
06:55Mais ça démontre déjà qu'il y a une tentative de mobilisation en Israël
07:00autour du chanteur qui va représenter ce pays.
07:04Et donc, c'est aussi une volonté d'unir les Israéliens avec leur chanteur
07:11et leur bannière qui est censée représenter toute la politique israélienne.
07:16Donc, on voit bien, y compris pour Israël même,
07:19l'importance de sa participation et l'importance que ce soit accepté.
07:23D'où, à contrario, l'importance des boycotts qui a lieu.
07:28Justement, le boycott, on le disait, il y a cinq pays qui ont annoncé boycotter,
07:32c'est-à-dire qu'ils n'enverront pas de chanteurs, de chanteuses ou de groupes artistiques
07:35qui participent à l'Eurovision.
07:37L'Irlande, la Slovénie, l'Espagne, l'Islande et les Pays-Bas.
07:42Donc, eux, ils ont dit qu'ils n'iraient pas.
07:44Il y a ensuite trois pays parmi eux, l'Espagne, l'Irlande.
07:46La Slovénie, sur les cinq.
07:48La Slovénie, je ne l'ai pas dit ?
07:49Je ne sais plus.
07:51Et donc, il y a effectivement la Slovénie, l'Espagne et l'Irlande
07:55qui a dit qu'ils ne diffuseraient pas non plus.
07:57Ils n'iraient pas, mais en plus, ils ne diffuseraient pas l'Eurovision.
08:01Qu'est-ce que tu penses de cette campagne de boycott ?
08:03Est-ce que ça peut être efficace ?
08:04Et surtout, ma question, quelle position la France devrait-elle tenir ?
08:09Alors, sur la première question, sur l'efficacité du boycott,
08:14je pense que c'est un acte politique fort et un acte de révolte de la part de certains pays.
08:23D'ailleurs, ce n'est pas n'importe quel pays, parce que notamment l'Irlande et l'Espagne
08:27sont quand même assez en pointe pour la dénonciation de la politique israélienne
08:31génocidaire de la bande de Gaza.
08:33Ce sont des pays qui ont décidé d'interdire toute vente d'armes
08:36ou de produits pouvant aider à la guerre à Israël.
08:40L'Espagne a même interdit ses ports, vous le savez,
08:43aux bateaux qui transporteraient des produits, des armes pour Israël.
08:50Donc, ils prennent aussi cette décision-là en ce qui concerne l'Eurovision.
08:55Donc, c'est important.
08:56Je ne sais pas si ça va aboutir, visiblement, ça n'aboutira pas.
09:00Mais l'important, c'est que tout ça ne passe pas comme une lettre à la poste
09:05et ça ne passe pas comme si c'est normal qu'Israël participe à ce genre d'événement.
09:11Ça permet aussi, puisque là, ce sont des pays officiellement qui le font,
09:15de montrer qu'effectivement, tous les pays ne sont pas obligés de s'aligner
09:20et la France aurait eu beau jeu de participer à ce boycott
09:26et de dire et de diffuser ce soir sur les chaînes de télévision,
09:30au lieu de diffuser cette Eurovision, de diffuser, par exemple,
09:33des reportages ou des documentaires tels que ceux qu'on a pu voir sur Arte,
09:38sur la question de la Palestine ou le film Palestine 36
09:43ou ce remarquable documentaire, encore une fois,
09:46qui est passé il y a presque deux semaines maintenant,
09:49qui revient sur les raisons de la problématique au Moyen-Orient,
09:53sur l'occupation israélienne, la création d'Israël, etc.
09:55Donc, c'était un bon moyen.
09:57Mais je rappelle aussi qu'on parle beaucoup de l'Eurovision aujourd'hui,
10:01mais vendredi dernier, c'est à Venise que ça s'est passé,
10:05puisqu'à l'occasion de la Biennale de Venise,
10:08la Biennale c'est un grand rendez-vous international de l'art contemporain,
10:13avec des pavillons nationaux,
10:16les employés, plus de 1000 employés de cette Biennale,
10:20se sont mis en grève et ont manifesté contre le pavillon israélien,
10:25contre l'ouverture et la présence du pavillon israélien,
10:28et ça n'est pas, comme pourraient le dire certains,
10:30une mesure antisémite, c'est parce que ces mêmes employés
10:35ont constaté que le pavillon russe, lui, a été fermé officiellement,
10:40à un moment donné, pour les raisons évoquées plus tôt,
10:46c'est-à-dire la guerre menée par la Russie en Ukraine.
10:48Et les organisateurs de la Biennale ont décidé de rouvrir le pavillon russe,
10:55et c'est Bruxelles, c'est l'Union européenne,
10:57qui est immédiatement intervenue, pour dire que si le pavillon russe rouvrait,
11:02les subventions de l'Union européenne à la Biennale de Venise seraient supprimées.
11:07Donc on voit bien qu'il y a une vraie question politique qui est menée,
11:11et avec des pressions très très fortes de la part de l'Union européenne,
11:15qui visiblement n'a pas la même attitude s'agissant d'Israël,
11:18on peut se demander pourquoi, et c'était une véritable question à poser.
11:23– Là, tu commençais à parler de la position de la France,
11:27alors je n'ai pas forcément les déclarations en tête de Jean-Noël Barraud,
11:30mais globalement la France ne boycottera pas l'Eurovision,
11:33la France sera bien présente.
11:36Est-ce que selon toi, c'est un manque de courage de nos représentants français,
11:40de ne pas vouloir boycotter l'Eurovision,
11:42pour protester contre la présence israélienne,
11:44ou est-ce que c'est aussi une forme de soutien,
11:46que si, si, Israël a bien sa place à l'Eurovision,
11:49Israël est un État fréquentable,
11:52avec qui on peut discuter, échanger, commercer, etc.
11:56– Je dirais que c'est les deux, en fait.
11:58C'est un manque de courage,
12:01parce que la France, malgré ses déclarations,
12:05n'a jamais pris de véritable mesure
12:08permettant de suivre ses déclarations,
12:11par exemple sur la guerre à Gaza.
12:14La France n'a jamais utilisé, évidemment, le mot de génocide,
12:18mais il ne vient aucun acte par rapport à l'occupation ou à la colonisation.
12:24Le même Jean-Noël Barraud, ministre français des Affaires étrangères,
12:27s'est félicité de la mesure prise par l'Union européenne,
12:30il y a quelques jours,
12:32de sanctionner sept colons.
12:37Je rappelle qu'il y a 700 000 colons en Cisjordanie
12:41qui occupent le territoire palestinien,
12:44et que ce n'est pas sept colons qui, tous les jours,
12:49participent à ce qu'il faut appeler des pogroms,
12:51dans le sens exact du terme de pogrom,
12:54qui n'est pas réservé à une seule population,
12:56mais qui montre un acte qui se fait.
12:59Ce sont des dizaines et des dizaines et des dizaines de colons
13:02qui, tous les jours, participent,
13:03protégés par l'armée israélienne,
13:05qui participent à l'attaque de villages,
13:07à l'attaque des Palestiniens,
13:09à l'incendie de maisons,
13:10à l'empêchement des paysans palestiniens
13:12d'aller sur leurs champs pour labourer,
13:17ou d'aller récolter leurs olives.
13:19Ce sont ces mêmes colons qui, aujourd'hui,
13:21s'attaquent aux éleveurs palestiniens,
13:24notamment dans la vallée du Jourdain,
13:25et qui, sur ça, Jean-Noël Barraud,
13:27évidemment, n'a pas grand-chose à dire.
13:30Et donc, il y a un manque de courage politique,
13:33et il y a une volonté française,
13:37effectivement, d'essayer...