00:00Andrei Zaginsev, le réalisateur de Faute d'amour et Léviathan, revient après une longue absence avec une relecture de la
00:07femme infidèle de Chabrol qu'il transpose en Russie.
00:10En plein enrôlement forcé de la population, Gleb, patron prospère et corrompu, découvre que sa femme le trompe avec un
00:18photographe, Philippe.
00:19Oui, alors ce qui est passionnant, c'est d'avoir greffé cette histoire de la femme infidèle, donc c'est
00:25bien au générique, d'après la femme infidèle de Claude Chabrol,
00:27et de l'avoir mis effectivement en 2022, au moment du début de cette guerre contre l'Ukraine.
00:33Et c'est la mise en scène qui fait le lien entre les deux.
00:35C'est-à-dire qu'on est sans doute avec un des cinéastes les plus éblouissants d'aujourd'hui,
00:43donc un travail toujours sur la profondeur de champ, sur comment isoler les personnages dans le cadre.
00:48Et par exemple, c'est la mise en scène qui va faire le lien entre l'infidélité, la femme infidèle,
00:54et l'enrôlement des troupes.
00:56C'est-à-dire qu'il y a un même mouvement de caméra circulaire avec la femme infidèle et son
01:02amant,
01:02et les hommes qui vont partir au front.
01:04Vous voyez comment ça marche comme ça, en double cercle.
01:09Et pour vous faire comprendre ça, je vous ai apporté un extrait qui est au milieu du film,
01:14au moment, dans une longue séquence, il y a une séquence, le personnage principal a fait quelque chose de vraiment
01:21pas bien,
01:22et là, il se sauve dans sa voiture, et regardez ce qui se passe.
01:26Au moment où il se sauve, il est arrêté par un passage à niveau, il y a un train,
01:32et sur ce train, c'est les chars russes.
01:33C'est-à-dire que c'est la guerre qui l'arrête.
01:35Et je peux vous dire que ce plan n'a pas été simple à faire, mais ce plan est absolument
01:40extraordinaire.
01:41Bon, évidemment, le film n'est pas tourné en Russie, le film a été tourné en Lettonie,
01:44où il a reconstitué la Russie.
01:46Et donc, il est coincé, et derrière, il y a une voiture, et cette voiture, on voit, c'est une
01:49voiture de police.
01:50Et donc, on est entre la guerre et la police.
01:53Et on est dans ce moment du film, ça dure 23 minutes, sans un dialogue.
01:58C'est-à-dire qu'il y a les sons, ça existe, c'est-à-dire qu'on est dans
02:02la mise en scène pure,
02:02et là, il n'y a pas besoin de dialogue pour vous raconter ça.
02:05Comment la guerre le rattrape ?
02:06Comment, derrière, il y a la police, et il se retrouve qu'il y a une éclaboussure ?
02:12Voilà ce qu'il va y avoir.
02:13Et à ce moment-là, il était dans une impasse, et tout d'un coup, il y a une possibilité
02:18d'avoir un horizon.
02:31Et il veut aller au fond, parce qu'au fond, on va pouvoir cacher, au fond, ce qu'on a
02:36à cacher, quoi.
02:37Et justement, c'est ouvert. Donc, c'est très intéressant de voir comment on raconte ça avec une mise en
02:44scène,
02:44comment on va utiliser un décor, comment on va utiliser un mouvement de caméra pour raconter la scène.
02:50C'est brillantissime.
02:51Et je peux vous dire que, évidemment, depuis Cannes, je l'ai revu, parce qu'à Cannes, c'était déjà
02:55au milieu des films.
02:56Frédéric aussi, il l'a revu.
02:57Et en le revoyant, on est encore plus saisi.
02:59Il y a des détails qui t'apparaissent, mais je n'ai pas l'impression que ça t'a emporté,
03:02toi, Sophie, cette virtuosité de mise en scène.
03:05Alors, c'est complètement virtuose, et ça, c'est indéniable.
03:09Cependant, je suis d'accord avec toi, la scène qu'on a évoquée, qui se termine par l'extrait,
03:14c'est peut-être la plus grande scène de cinéma de l'année.
03:17Elle est impressionnante.
03:18Sauf que, pareil, j'ai revu le film, on va reparler l'émission,
03:22et je trouve que la première partie est volontairement un peu trop lente, un peu trop étirée, peut-être un
03:29peu trop...
03:30Mais oui, je suis désolée, pour moi, en plus, c'est un peu factice pour créer...
03:33Tu trouves ça factice, l'instauration, le climat dans le couple, tout ça ?
03:38Frédéric va sortir une calache du coche, je vais le laisser parler, parce que...
03:41Non, mais...
03:42Mais cette exposition du film, elle est, moi, je la trouve extraordinaire.
03:46Mais elle est extraordinaire parce qu'en fait, il y a énormément de choses qui doivent être exposées,
03:52qui doivent être expliquées.
03:53Parce que, quand même, il faut le dire, c'est un cinéaste russe qui fait un film, aujourd'hui,
03:57pour nous raconter exactement de quelle façon sont enrôlés, aujourd'hui, les hommes dans la guerre en Ukraine.
04:02Le film raconte comment l'enrôlement a eu lieu.
04:05Déjà, c'est la première chose.
04:07Ensuite, je pense que c'est un film qui raconte véritablement ce que c'est qu'à la fois
04:11l'effondrement intime et l'effondrement d'un monde.
04:14Comment, à ce moment-là, des nantis veulent se raccrocher à quelque chose qui est en train de disparaître.
04:18Et le personnage est dans un déni.
04:20Dans un déni, ça veut dire qu'il est dans une course en avant,
04:23un impossible retour pour essayer de préserver quelque chose qui est en train de se dissoudre.
04:27Mais ce qui est extraordinaire, c'est que la mise en scène,
04:30elle lit sans cesse l'intime, comme tu disais, au gigantesque, à l'histoire.
04:34Et il le fait avec un style qui est extraordinaire.
04:37Parce qu'en fait, ce qu'a inventé Zviagintsev, c'est un style que je n'avais jamais vu au
04:41cinéma.
04:41C'est un expressionnisme froid.
04:43Et, je dirais, à rebours.
04:46Expressionnisme froid, tu serais d'accord avec ce terme ?
04:48Oui, pourquoi pas.
04:49Il y a quelque chose de très kubriquien, dans sa manière très maniaque,
04:52de squatter, de regarder.
04:53Il passe son temps à regarder les rues qu'il va filmer.
04:56Il les connaît à toutes les heures de la journée.
04:58Et quand il les filme, c'est chargé de cette histoire-là.
05:00C'est-à-dire qu'on voit qu'il a hanté, qu'il a habité ces lieux.
05:02Pour moi, la limite de ce film, que je trouve très grandiose,
05:05très impressionnant en termes de mise en scène,
05:07c'est un des grands films de l'année.
05:08Voilà, c'est sûr.
05:09Mais c'est un film qui arrive, pour moi, un petit peu en retard,
05:11qui n'est plus du tout la Russie d'aujourd'hui.
05:13On est déjà beaucoup plus loin aujourd'hui.
05:15Poutine est en train de signer des accords de pétrole avec Trump.
05:17Mais cette Russie-là, c'est vraiment à l'aide derrière nous.
05:19Parce que ce qu'il veut raconter...
05:21Mais ce n'est pas comme ça raconte la Russie de 2022.
05:24Non, mais ce qu'il veut raconter, c'est qu'est-ce qui s'est produit.
05:27Qu'est-ce qui s'est produit à un moment donné ?
05:29Un film de Libé avec Christ, c'est un film atone et révolté.
05:32Non, pas...
05:33Tu ne peux pas dire que c'est atone.
05:35Ça a des qualités.
05:36La révolte du cinéaste qui est présente, elle est sensible.
05:39Mais le film, moi, me passe dessus.
05:40Ce qu'a montré Philippe, c'est exactement ça.
05:47C'est-à-dire qu'en fait, le travail sur le son, le travail sur le calme,
05:50le travail sur les lumières, en fait, sont sans cesse en train de renvoyer à l'univers
05:55ce qui se produit à l'intérieur d'un...
05:57C'est pour ça que je parle d'expressionnisme.
05:58C'est des compositions morales.
06:00C'est le paradoxe.
06:01C'est que c'est un film extrêmement chargé et sursignifiant.
06:03C'est-à-dire qu'il faut être très, très, très attentif.
06:06Il faut être attentif au cadrage.
06:07C'est-à-dire qu'il y a un abouement de jeu.
06:08Je te laisse le dernier mot.
06:10Un abouement de chien, un peu glacé.
06:12Et un peu glacé.
06:13Non, parce que derrière la glace, tu as le cœur brûlant.
06:18Mais ça l'affecte brisé, le tout.
06:21Il faut parler de cette merveilleuse actrice qui est là et qui est très mystérieuse.
06:26Qui est très mystérieuse, qui est très belle.
06:29Et elle porte le film.
06:33C'est-à-dire qu'elle va être son arc dramatique.
06:36C'est très, très intéressant.
06:37Évidemment, on a des indices si on connaît le film de Chabrol.
06:40Mais là encore, il réussit à nous surprendre.
06:42Et puis, il y a l'enfant.
06:43Et il y a l'enfant qu'on n'a pas vu dans l'extrait.
06:45Le fils délaissé.
06:46Comme dans Faute d'amour.
06:47Comme dans Faute d'amour.
06:48Qu'est-ce que devient l'enfant dans ce couple ?
06:49C'est toujours l'histoire de Zagintièv, c'est les enfants.
06:52Depuis le retour, c'était déjà ça.
06:54J'aimerais bien te dire un mot sur le titre.
06:56Le minotaure, oui.
06:57Qu'est-ce que c'est le minotaure ?
06:58Et moi, c'est peut-être là que je vois toute la maestria intellectuelle du film.
07:02C'est parce que c'est quoi le minotaure ?
07:03C'est deux choses dans l'un collectif ou dans le conscient collectif.
07:06C'est vraiment cet homme qui est habité par une force brutale, animale.
07:12Et qui va se laisser complètement déborder et dépasser par ça.
07:16Et en même temps, c'est le tragique du minotaure.
07:18C'est que c'est un être qu'on a caché, qu'on a enfermé.
07:20Et ce labyrinthe-là, c'est la Russie, évidemment.
07:24Le minotaure mange ses enfants.
07:25Je vous rappelle que dans la mythologie, c'est 14.
07:2814, comme les 14 qu'on a l'air.
07:30Nevez-vous jeter au minotaure.
07:31C'est vous que j'envoie au prochain tour.
07:33C'est fini le débat.
07:34Il ne faut pas voir minotaure comme un film intellectuel.
07:36C'est un film qu'on ressent très bien.
07:37C'est pour ça que je dis cœur brûlant.
07:39Cœur brûlant sous la glace.
07:41Cœur brûlant sous la glace.
07:42Si vous n'avez pas vu ça, vous passez à côté du film.
07:44On terminera sur Terre brûlant sous la glace.