Pourquoi la vulnérabilité des adolescents face aux addictions inquiète-t-elle les spécialistes, malgré la baisse des drogues traditionnelles ?
Lors de Futurapolis Santé (Le Point), la chercheuse Marie Melchior (Inserm / Sorbonne Université) et l'addictologue Pr Hélène Donnadieu (CHU de Montpellier) décryptent la réalité des conduites addictives chez les jeunes.
Alors que le tabac et le cannabis végétal reculent, l'essor des cannabinoïdes de synthèse (comme le PTC, « pète ton crâne »), du snus, des puffs et des usages problématiques d'écrans pose de nouveaux défis. Les expertes rappellent que le lobe frontal ne s'achève qu'autour de 25 ans, rendant le cerveau adolescent particulièrement perméable à l'impulsivité, aux traumatismes et aux dépendances.
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Lors de Futurapolis Santé (Le Point), la chercheuse Marie Melchior (Inserm / Sorbonne Université) et l'addictologue Pr Hélène Donnadieu (CHU de Montpellier) décryptent la réalité des conduites addictives chez les jeunes.
Alors que le tabac et le cannabis végétal reculent, l'essor des cannabinoïdes de synthèse (comme le PTC, « pète ton crâne »), du snus, des puffs et des usages problématiques d'écrans pose de nouveaux défis. Les expertes rappellent que le lobe frontal ne s'achève qu'autour de 25 ans, rendant le cerveau adolescent particulièrement perméable à l'impulsivité, aux traumatismes et aux dépendances.
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00:03On va parler finalement ce matin d'un paradoxe. On sait que les usages traditionnels des adolescents,
00:09l'alcool, le cannabis, etc., reculent même nettement et pourtant de nouveaux usages se
00:15développent, de nouveaux comportements addictifs à une période de l'adolescente qui reste une
00:20période à haut risque. Alors pourquoi certains ados basculent ? Qu'est-ce qu'on peut faire,
00:25ceux qui les entourent, leurs parents, pour les soutenir ? Comment garder un discours qui ne soit
00:31pas non plus fataliste ? Pour en parler, donc merci d'être avec nous. Hélène Donadieu, vous êtes
00:36professeure d'addictologie, responsable des unités d'addictologie au CHU de Montpellier et vous
00:42rencontrez des jeunes, des jeunes tout le temps, beaucoup et depuis très longtemps. Merci de
00:47partager votre expérience. Et Maria Melchior, épidémiologiste, directrice de recherche
00:52INSERM, Sorbonne Université. Maria, je vais commencer avec vous. Peut-être, on entend
00:59partout que le cerveau n'est pas mature avant 25 ans. Qu'est-ce que ça veut vraiment dire ?
01:06Merci de cette question et merci de l'invitation. Alors bien sûr, l'adolescence, c'est une période
01:12de nombreux changements et de construction cérébrale. Mais j'aimerais aussi dire que c'est
01:18une période de changements corporels, émotionnels. C'est aussi un moment où les jeunes construisent
01:24leur position au sein du monde et leur avenir, avec toutes les questions que ça pose, évidemment,
01:30et tous les chamboulements qui sont attenants à ces changements. Alors cette question de jusqu'à
01:38quel âge se développe le cerveau est étudiée depuis un certain nombre d'années. Mais j'aimerais dire
01:42que, en fait, ce sont des études des années 90 qui nous ont appris que, jusqu'à l'âge
01:47de 25 ans, le cerveau et notamment le lobe frontal se développent de manière très, très
01:52active. Donc le lobe frontal, c'est la partie du cerveau qui est notamment en charge en partie
01:56de la régulation émotionnelle, de la prise de décision, de la régulation de certains
02:00types de comportements. Et en fait, ces études menées dans les années 90 montraient
02:05qu'au cours de l'enfance et de l'adolescence, c'est comme s'il y avait énormément de circuits
02:10neuronaux qui se développaient et qui, enfin oui, qui se développaient et que, à partir
02:16de l'âge de 25 ans, ceux qui sont les plus utilisés commencent à être sélectionnés
02:20par notre cerveau et renforcés. On sait maintenant, en fait, depuis les années 90 que ça s'arrête
02:27pas du jour au lendemain à 25 ans. C'est pas tout à fait comme ça. Et on pourrait dire
02:33même qu'en fait, le cerveau continue à maturer encore un peu plus tard, jusque pendant
02:38la trentaine. Mais il y a effectivement ce processus où, quand on est enfant-adolescent,
02:43nos circuits neuronaux sont extrêmement riches, florissants et foisonnants. Et il y a un moment
02:48donné, peut-être autour de la trentaine, où...
02:51Non, mais ça explique qu'on peut éventuellement vouloir expérimenter davantage, mais aussi
02:56que ça a un impact plus sévère.
03:00Alors, ce qui est sûr, c'est que les parties du cerveau qui sont en charge, comme je disais,
03:03de la prise de décision, de la gestion émotionnelle sont sans doute moins... comment dire... sont
03:09différents chez les adolescents de ce qu'ils sont chez les adultes. Ça fait partie de
03:13l'adolescence, c'est pas une maladie du tout, c'est comme ça. Et l'adolescence, c'est
03:17par ailleurs une période d'exploration, d'expérimentation, où c'est assez normal d'expérimenter des choses
03:23qu'on connaît pas. Bon, certains produits, mais aussi les relations sexuelles, l'autonomie...
03:29Bien sûr. Donc, voilà, c'est pas l'expérimentation en soi qui pose problème. Par contre, c'est
03:32vrai que l'effet de certains types de produits, notamment, à des âges où le cerveau est
03:38encore en cours de construction, peut être peut-être plus marqué et plus important sur
03:42le long terme.
03:44Hélène Donadieu, sur le terrain, à quel moment est-ce qu'on passe de l'expérimentation,
03:48finalement, qu'on peut comprendre, à un usage addictif ? Qu'est-ce que vous regardez
03:54d'abord chez un adolescent ? Alors, en fait, il va y avoir... Là où je veux rassurer
04:00l'ensemble des personnes dans la salle, et j'ai vu qu'en plus, il y avait beaucoup de
04:04parents avec leurs enfants, c'est que l'immense majorité des usages chez les jeunes ne sont
04:11pas une addiction. Ça veut pas dire que c'est positif pour un cerveau en maturation
04:16d'être confronté à des substances psychoactives, mais dans la grande majorité des cas, ça s'apparente
04:21à ce qu'on appelle un usage récréatif, qui est une prise de risque, je ne dirai
04:26jamais le contraire, qui est une prise de risque, qui peut être dangereuse, qui peut
04:30faire consommer dans une situation problématique, mais en soi, ça n'est absolument pas automatiquement
04:37une addiction. On pourrait dire ça, évidemment, pour les usages de substances, mais également
04:43pour les usages de comportements, comme les écrans dont on parlera peut-être. Là où on va
04:49commencer à se poser la question de l'usage problématique qui est en train de devenir
04:54une addiction, et c'est des choses qui arrivent autour de 15 à 19 ans, qu'on a les premiers
04:59symptômes chez une minorité de personnes, je le répète, c'est quand la personne, enfin
05:05quand l'usage, cet usage de substances ou de comportements va commencer à prendre de
05:10plus en plus de place. C'est comme si vous aviez un ciel dans lequel il va y avoir un
05:16nuage
05:17qui commence à prendre toute la place, qui va prendre la place sur les liens sociaux,
05:23qui va prendre la place sur la scolarité, qui va prendre la place sur l'alimentation,
05:28qui va prendre la place sur les relations avec les parents, et où la personne concernée
05:34par cet usage ne va plus être en capacité de choisir quand est-ce qu'elle consomme,
05:40combien elle consomme, et ce, quelles que soient les conséquences. Et ça, c'est valable
05:45à tous les âges. Quels signes très concrets doivent alerter, par exemple, un parent ou un proche ?
05:50Alors, quels signes très concrets ? Je vais affoler tout le monde. C'est une modification
05:57du comportement de son jeune, de la jeune personne qu'on a à la maison, qui va se désintéresser
06:05de la scolarité, se désintéresser de ses anciennes activités sportives, sociales, commencer
06:12et à rater les cours, qui va, la plupart du temps, avoir des conséquences sur son humeur
06:17et sur son anxiété de ses consommations, qui va être dans des états en lien avec les
06:23consommations de façon très fréquente, qui va prendre des risques vis-à-vis de ses
06:27consommations, parce que... des risques médicaux, tout simplement, juridiques également, sociaux,
06:35sexuels, etc. Donc, c'est la perte un petit peu de, j'allais dire, des habitudes de vie
06:43qu'on avait avec notre jeune. C'est pas juste un jeune qui nous répond, un jeune qui nous
06:46répond à ses ans, c'est physiologique, c'est normal. Il a raison.
06:51Maria Melchior, je le disais en introduction, les usages, les indicateurs classiques sont
06:56plutôt rassurants. On va les voir, on avait une infographie pour ça.
07:02Tabac, alcool, cannabis ont reculé chez les adolescents. Est-ce qu'on peut en conclure
07:07que cette génération est moins exposée aux conduites addictives ?
07:13Alors, d'abord, ce que j'aimerais dire, c'est qu'on a la grande chance en France d'avoir
07:16de grandes enquêtes...
07:18Oui, on est informés, pour le coup.
07:20...menées par l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives, et
07:23vraiment, en partenariat, ils sont pas... Mais c'est eux qui les mettent en place et
07:28qui les exploitent. Et je pense qu'il faut qu'on se félicite de ça, parce que ça
07:31nous permet d'avoir du recul sur les niveaux de consommation de différents types de
07:36produits au sein de la population générale. Évidemment, les grandes enquêtes nous
07:40renseignent sur les produits les plus fréquemment consommés. Donc, les produits
07:43les plus fréquemment consommés en France, c'est le tabac, l'alcool et le cannabis.
07:48Et si on a une...
07:49Juste derrière vous, on l'a.
07:50Oui, super. Et donc, ce qu'on voit sur cette slide, on a une grande enquête qui s'appelle
07:54Escapade, qui intègre un échantillon de 30 000 jeunes qui passent la journée d'appel
08:01proposée par les services de l'armée. Et l'intérêt de cette étude, c'est que c'est
08:06pas une étude en milieu scolaire. À 17 ans, il y a des jeunes qui ne sont plus à l
08:09'école,
08:10il y a des jeunes qui travaillent, qui sont en apprentissage, et on a vraiment une espèce
08:13de coupe transversale des jeunes de cet âge-là. Donc, on est très contents, c'est une étude
08:17très représentative. Et donc, cette étude montre que, comme vous le voyez derrière
08:22moi, les consommations de tabac sont passées... On est passé de 40 % de jeunes de 17 ans
08:28en France qui fumaient du tabac de manière quotidienne en 2000 à 15 %. C'est absolument
08:33spectaculaire. La consommation de cannabis a diminué de la même manière. On était
08:38à environ 10 % d'usagers réguliers du cannabis, donc au moins une fois par semaine. Dans
08:44les années 2000, on est à 4 % aujourd'hui. Donc, on a divisé par deux la proportion
08:49d'usagers. Pour l'alcool, on voit aussi une diminution qui est peut-être un tout petit
08:54peu moins marquée. Ça, on pourra le discuter si vous voulez. Mais il y a quand même aussi
08:57une baisse et des consommations régulières et de ce qu'on appelle les alcoolisations
09:02ponctuelles importantes. Donc, c'est très important parce que quand même, dans l'histoire
09:06naturelle des conduites addictives, globalement, si on ne commence pas à fumer quand on est adolescent,
09:11si on ne commence pas à consommer du cannabis, il y a peu de chances qu'on devienne dépendant
09:16à ses produits plus tard au cours de la vie. Il y a aussi un vieillissement des usagers.
09:21Ça, c'est un autre sujet dont on pourrait parler. C'est-à-dire qu'à un moment donné,
09:24on pensait que justement, les consommations importantes de produits addictifs au-delà
09:29de 25 ans, à part pour le tabac qui est très addictif, reculaient. Aujourd'hui, on
09:34s'aperçoit qu'on a des quadragénaires, quinquagénaires qui consomment régulièrement
09:37du cannabis. Ça posera d'autres risques que pour les adolescents, mais c'est un sujet
09:41à prendre en compte.
09:42Hélène Donadieu, pourtant, dans vos consultations, vous me disiez, oui, il faut savoir lire entre
09:46les lignes quand même, parce que simplement, de nouveaux produits ont remplacé les anciens.
09:52Alors, je suis totalement d'accord avec Maria sur le fait qu'on peut être extrêmement
09:57heureux et satisfait de ces courbes qui, en plus, ont cette tendance à la diminution
10:03depuis de nombreuses années. Donc, diminution de la consommation régulière, occasionnelle
10:08ou quotidienne du tabac, de l'alcool chez les jeunes de 17 ans, c'est et ça reste
10:14une excellente nouvelle. Donc, je ne veux pas faire l'oiseau de mauvaise augure.
10:18En revanche, vous imaginez bien qu'il y a des entreprises marketing derrière tous ces
10:23produits et notamment des cigarettiers. Les cigarettiers ont bien compris que les campagnes
10:28de publicité contre le tabagisme dans les pays du Nord avaient bien fonctionné.
10:31et donc, les cigarettiers sont partis sur d'autres dispositifs à base de nicotine
10:37que sont la PEUF, la PEUF qui n'est pas la cigarette électronique, attention, les PEUF
10:42sont interdites en France.
10:45Et ça, c'est parce que c'est très nicotiné en réalité ?
10:47Alors, non, ce n'est pas que ça. Il y a certaines PEUF dans lesquelles il n'y a pas
10:51de nicotine. Donc, ça pose aussi la question de pourquoi il faudrait inhaler une vapeur
10:58ultra-goûtue sur le plan sucré la plus importante.
11:00Et alors, les autres produits ?
11:02Oui, les autres produits.
11:03Alors, sur la nicotine, il y a les snus qui sont des espèces de sachets de nicotine
11:09aussi qui font vraiment un boost de nicotine monstrueux qui sont interdits en France.
11:13Et puis, il y a le tabac chauffé qui est interdit en France.
11:15Et donc, il y a quand même un déplacement, même s'il n'est pas équivalent à la diminution
11:21du tabac. Donc, on reste heureux de ces chiffres-là.
11:24On a quand même une augmentation des produits dérivés de la nicotine avec du coup une
11:28appétence et une dépendance pour la nicotine qui s'installe.
11:32Et là où moi, je trouve qu'on a une vraie raison de s'inquiéter, véritablement, ce
11:37sont les cannabinoïdes de synthèse.
11:40Effectivement, la consommation de cannabis est en train de diminuer, mais on a une recrudescence,
11:45mais vraiment une importante augmentation très, très, très inquiétante de ce qu'on
11:50appelle les cannabinoïdes de synthèse.
11:52Vous avez déjà dû entendre parler dans la presse de ce qu'on appelle le PTC, le bien
11:58nommé Pète ton crâne, qui véritablement pète le crâne des jeunes avec des conséquences
12:06médicales et en santé mentale terrifiantes, bien plus importantes que le cannabis lui-même.
12:11Donc, on est heureux de ces chiffres, mais il y a quand même une modification des usages,
12:18et je reviens dix secondes, excusez-moi si je parle trop, sur l'alcool, les alcoolisations
12:22ponctuelles importantes qui sont certes en train de diminuer, le fameux binge drinking,
12:27déjà ça ne diminue pas en Occitanie, ça n'est pas vrai, ça augmente en Occitanie.
12:31Donc, on est en Occitanie, je me permets de le dire.
12:35Donc, ça n'est pas réglé dans tous les territoires de France le fait que ces bitures
12:41express diminuent chez les jeunes.
12:43Ça n'est pas le cas, ce n'est pas vrai.
12:45Et en l'occurrence, elles sont dramatiques pour le cerveau en formation et pour les prises
12:51de risques ponctuels, et sur le continu, c'est des modalités d'alcoolisation qui amènent
12:57un risque cancérigène majeur.
13:00Donc, il y a encore un énorme travail de prévention à faire sur ces trois substances
13:06et sur les autres, même si c'est en cours de diminution et qu'on peut s'en féliciter.
13:11Et vous, Maria Melchior, vous me disiez effectivement, les cannabinoïdes de synthèse et autres,
13:15on parlait de la kétamine, c'est un joint x 100, c'est très puissant.
13:20Oui, alors, les enquêtes en population générale ne sont pas le meilleur outil pour étudier
13:24ça, parce que ça reste quand même des consommations relativement moins fréquentes.
13:28C'est émergent.
13:29Par contre, ce que montrent très bien les enquêtes, c'est que même la teneur en THC
13:33du cannabis consommé, dirais-je, en routine, a plus que doublé en l'espace de 10 ans.
13:38Donc, effectivement, il y a à la fois une baisse de la fréquence des consommations,
13:41mais peut-être des produits plus puissants, dont les effets sur le cerveau sont plus importants,
13:47qui sont en circulation, et les gens ne savent pas forcément non plus ce qu'ils
13:50consomment, ça c'est un autre sujet.
13:51Pour ce qui est des cannabinoïdes de synthèse, je pense que Hélène est mieux placée que
13:55moi pour parler de ce qu'elle observe sur le terrain, mais il y a des nouveaux produits
14:00qui sortent en permanence, les gens peuvent avoir l'impression, c'est vrai aussi de la
14:04kétamine, enfin voilà, ou d'autres types de produits, les gens peuvent avoir l'impression
14:07de savoir ce qu'ils consomment, mais en réalité, ce n'est pas très clair, et les produits
14:11évoluent dans le temps.
14:12Donc, il faut vraiment être très très prudent.
14:15Qu'est-ce qui, je reste avec vous, mais deux adolescents peuvent expérimenter le
14:19même produit, et avoir des trajectoires ensuite totalement différentes.
14:23Quel facteur de risque ressort le plus des cohortes que vous voyez ? Qu'est-ce qui
14:28fait que l'un va basculer, pas l'autre ?
14:30Alors, les facteurs de risque des conduites addictives sont multiples, et recoupent à la
14:34fois des facteurs individuels, sociaux, et des facteurs psychologiques.
14:38Donc, on sait que, par exemple, on ne réagit pas tous de la même manière à un produit,
14:43c'est une question d'un peu de génétique, un peu de métabolisme, enfin voilà, il y a
14:48des facteurs biologiques qui font qu'on n'a pas toujours, d'ailleurs, la manière dont
14:52on réagit la première fois à un produit est un facteur qui prédit le fait qu'on l'utilise.
14:58Si on vomit après un joint, finalement, ce n'est pas plus...
15:01Pas forcément, mais en fait, ça dénote des certains types de métabolisme.
15:06Non, par contre, on peut métaboliser plus ou moins rapidement les produits, et si on
15:09les métabolise vite, on n'est plus à même de développer une addiction.
15:13Il y a aussi des facteurs psychologiques, donc on a parlé du cerveau en train de se solidifier
15:19tout à l'heure, de la maturation cérébrale.
15:21L'impulsivité, par exemple, est un facteur prédicteur des conduites addictives, et on
15:26sait que l'impulsivité qui caractérise, par exemple, les jeunes qui ont un trouble
15:31du déficit de l'attention et de l'hyperactivité est d'un facteur de risque, de multiples conduites
15:36à risque, mais notamment de conduites addictives.
15:39Et puis il y a des facteurs sociaux, il y a aussi le fait d'être entouré de consommateurs.
15:45Quand on est adolescent, on teste, on expérimente les produits en groupe, en général.
15:50Quand on commence à consommer seul, c'est plutôt un signe déjà d'addiction, de mal-être.
15:57Donc on consomme en groupe, si on est entouré de personnes qui consomment, on n'est plus
16:02à même de consommer.
16:04Et donc là, il y a vraiment un rôle important des normes sociales et de la disponibilité
16:12des produits.
16:13Et puis quand même, je voulais mentionner un dernier aspect dont on voit que vraiment
16:17sur le long terme, il prédit énormément le fait que les gens passent d'une expérimentation
16:21ou d'un usage occasionnel à quelque chose qui est plus de l'ordre d'une maladie liée
16:27à l'addiction.
16:28C'est des événements de vie très sévères, des traumatismes, les violences, surtout au cours
16:34de l'enfance et de l'adolescence et qu'on retrouve très fréquemment chez les personnes
16:37qui ont des addictions à l'âge adulte.
16:39Ça, Hélène Donadieu, vous le voyez en consultation, les jeunes que vous recevez,
16:43qu'est-ce qu'ils cherchent dans le produit ou dans le comportement ? Vous soulignez
16:47aussi qu'on est face à une génération, là, aujourd'hui, de jeunes qui ont aujourd'hui
16:5015, 19 ans, qui ont vécu des traumatismes davantage peut-être que d'autres générations.
16:57Alors ça, je ne m'aventurerai pas sur ce terrain.
17:00Je ne suis pas sûre qu'en 14-18, les jeunes ne suffisent pas des traumatismes.
17:04En tout cas, il y a peut-être une perception des traumatismes qui est différente de par
17:08les médias de communication autour de ces traumas et de ces informations.
17:13Je reviens sur ce qu'a dit Maria.
17:16Vraiment, la maladie addictive, vraiment, c'est une maladie, c'est une maladie du cerveau
17:21avec une dysrégulation neurobiologique à partir du moment où elle est installée.
17:25C'est une maladie multifactorielle.
17:27On dit souvent que c'est une maladie biopsychosociale, qui est la rencontre d'un individu avec
17:33ses vulnérabilités propres dans un environnement donné avec une substance.
17:38Et parmi les facteurs de grande vulnérabilité, effectivement, il y a les traumatismes.
17:46Donc, il y a les traumatismes, principalement les agressions et notamment les agressions
17:52sexuelles qu'on va retrouver chez une majorité de femmes qui ont une addiction.
17:57Et ce qu'il faut voir aussi, c'est que ces facteurs de vulnérabilité environnementaux
18:02et traumatiques sont les mêmes entre la maladie addictive et certaines problématiques en santé
18:08mentale.
18:09Et que les problématiques en santé mentale sont un facteur de vulnérabilité des addictions
18:14et vice-versa.
18:16C'est ce qu'on appelle des pathologies duels, c'est-à-dire l'association entre une problématique
18:21en santé mentale et une maladie addictive.
18:23Il n'y a pas d'œuf, il n'y a pas de poule, il y a des facteurs environnementaux
18:26communs.
18:28Et on a deux maladies qui cohabitent, qui s'auto-aggravent et qui sont bien plus sévères.
18:33Et le traumatisme vécu est un des plus gros facteurs de risque et de vulnérabilité qui
18:41soit pour ces deux typologies de maladies.
18:44Donc oui, en consultation, je vais vous donner un chiffre qui va vous effrayer et j'en suis
18:49effrayée toutes les semaines.
18:50À la consultation jeune consommateur que nous menons sur le Xapa UTTD du CHU, 100% des
19:00jeunes femmes que je rencontre mineures ont subi des violences sexuelles à la CJC.
19:05100%.
19:07C'est impressionnant.
19:08Ça donne envie de pleurer.
19:12Quand on prend le cannabis, prenons le cannabis comme un peu un cas d'école.
19:17Maria Melchior, où est-ce qu'on en est sur le lien entre la consommation régulière de
19:24cannabis et les troubles psychotiques ?
19:27Alors c'est un sujet qui a été énormément étudié dans les années 90-2000 parce que
19:33la consommation de cannabis était à des niveaux élevés.
19:35Je vous ai dit tout à l'heure, 10% des jeunes de 17 ans en 2000 avaient une consommation
19:39régulière de cannabis.
19:42Et effectivement, un certain nombre d'études ont montré que le fait de consommer du cannabis
19:47était associé à un risque plus élevé de survenue de psychose.
19:52Mais on n'a pas vu d'explosion de cas de schizophrénie en parallèle, alors qu'on aurait pu s
19:57'y attendre
19:57si c'était un vrai facteur causal.
19:59Bon, je ne vais pas vous faire un cours d'épidémiologie.
20:01Donc, le consensus, et Hélène pourra confirmer, c'est que le cannabis peut être un facteur
20:07qui accélère la survenue de symptômes ou déclenche un syndrome psychotique chez des
20:12personnes qui étaient déjà probablement vulnérables.
20:15D'accord.
20:16Mais peut-être pour revenir juste un instant sur le lien entre addiction et santé mentale,
20:22les études longitudinales montrent qu'en effet, on est à la fois...
20:25À la fois, le fait d'être déprimé, par exemple, peut être un facteur de risque
20:29de consommation importante de cannabis ou d'alcool.
20:34Et en même temps, la consommation de cannabis et d'alcool va aussi aggraver les symptômes
20:38de dépression.
20:39Donc, il y a vraiment une espèce de cercle vicieux presque entre ces symptômes psychologiques
20:45et l'addiction qui peut se causer.
20:46Est-ce que là, la notion de l'âge aussi importe ?
20:48Vous parlez avant 16 ans, après 16 ans, est-ce que c'est différent ?
20:52Alors, nous, on a étudié ça dans le cadre d'une cohorte où on suit des personnes
20:56depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte parce que l'adolescence, comme je le disais
20:59tout à l'heure, c'est aussi un moment de vulnérabilité sociale.
21:02Et donc, la consommation de cannabis, admettons, ne présente pas les mêmes risques quand
21:09on est adulte que quand on est adolescent.
21:12Quand on est adulte, on va peut-être commencer à avoir, par exemple, des climes cognitifs
21:19plus rapides ou accélérés chez des usagers réguliers qui ont continué à consommer au-delà
21:24de 40 ou 50 ans.
21:25Chez les adolescents, ce n'est pas ça le sujet.
21:27Par contre, chez les adolescents, ce qui peut être un sujet, c'est leur scolarité.
21:32Ou leur perspective en termes de trajectoire professionnelle.
21:35Et nous, on a mené une étude, donc à partir des données de l'accord Tempo il y a quelques
21:38années, montrant que, toutes choses égales par ailleurs, des adolescents qui consomment
21:43du cannabis avant l'âge de 17 ans ont une probabilité plus élevée de ne pas finir
21:47leurs études et d'avoir des périodes de chômage au cours de leur vie.
21:51Mais ça, ça parle autant du produit que de notre système scolaire, évidemment.
21:55Et c'est ce que j'allais demander à Hélène Donadieu.
21:59Que doivent comprendre les parents, par exemple, d'un jeune fragile qui leur dit
22:02« Mais moi, je fume du cannabis parce que ça me fait du bien, c'est pour aller mieux ».
22:07Oui, alors je reviens juste, et ce n'est pas du tout jugeant, excusez-moi, mais je reviens
22:12sur le terme de fragile.
22:13Un jeune n'est pas fragile.
22:15Oui, ben voilà.
22:17Un jeune est vulnérable.
22:18Vous êtes bien de me reprendre.
22:19Mais ce n'est pas méchant, ne le prenez pas mal.
22:21Un jeune est vulnérable, de toute façon, ne serait-ce que par la période qu'il traverse.
22:27Moi, ça fait très longtemps que j'ai traversé cette période-là.
22:31Je ne m'en souviens pas comme d'une très, très belle période quand même, on ne va pas
22:35rigoler.
22:35Donc, c'est quand même une période délicate à plein de niveaux.
22:39Donc, il y a une vulnérabilité, on va dire, structurelle de la période, en plus
22:44de la vulnérabilité neurobiologique.
22:47Ce que je dirais aux parents, et je fais un peu de teasing, on va l'animer avec Anne-Lise
22:52Bailly cet après-midi, un atelier justement sur comment je gère mon jeune qui aurait potentiellement
22:59des consommations.
23:01Justement, ça va être dans le maintien du dialogue permanent, dans l'absence de jugement,
23:07l'absence de répression, l'absence de confrontation, en étant dans une position de soutien, d'accompagnement,
23:14certes avec un modèle éducatif et un cadre, parce qu'il est absolument nécessaire, mais
23:20un cadre mouvant à l'intérieur duquel le jeune va pouvoir s'exprimer.
23:24Et surtout, il y a quelque chose de très important, c'est qu'il faut effectivement
23:28comprendre quelle est la place de la consommation dans la vie d'un individu.
23:33Et en aucun cas, je cautionne la consommation de cannabis à l'âge de 16 ans.
23:37Attention, je n'ai pas dit ça, c'est très dangereux pour le jeune.
23:40Mais néanmoins, parfois un jeune qui va consommer du cannabis à l'âge de 16 ans, c'est qu'il
23:45n'a pas d'autre solution pour se lever le matin.
23:48C'est parce qu'il est très anxieux, c'est parce qu'il se sent différent, parce qu'il
23:53a pourquoi pas un TDAH, pourquoi pas une phobie sociale, pourquoi pas un trouble anxieux,
23:58pourquoi pas une éco-anxiété, pourquoi pas un chagrin d'amour.
24:01Qu'est-ce qui fait plus mal qu'un chagrin d'amour à 16 ans ? Je ne sais pas.
24:05Donc il faut être attentif.
24:07Donc en fait, il faut comprendre la place que prend cette consommation dans la vie du
24:13jeune.
24:13Et si on n'est pas en capacité en tant que parent d'être dans cette relation-là, et
24:18ça peut être totalement légitime de ne pas être dans cette capacité-là, parce
24:22que ça ne correspond pas à nos principes éducatifs.
24:24Il faut absolument amener son enfant à la consultation, à l'accompagnement, qui
24:31va pouvoir livrer les difficultés qu'il rencontre, exprimer son jardin secret, qui
24:37évidemment, il ne va pas exprimer avec ses parents, et qu'on trouve d'autres techniques
24:42que juste l'utilisation de substances psychoactives pour résoudre les problématiques
24:47qu'est en train de traverser ce jeune.
24:51Je reviens sur la définition même d'addiction.
24:54On en a parlé très brièvement tout à l'heure.
24:57Est-ce qu'on peut vraiment mettre les drogues, les jeux vidéo, les réseaux sociaux, les
25:03écrans dans la même catégorie d'addiction que le cannabis qu'on vient d'évoquer ou
25:09d'autres substances ? Quels produits aujourd'hui sont vraiment reconnus comme des addictions ?
25:17Quelles pratiques lesquelles ne sont pas ? C'est difficile pour des parents de se dire
25:23« J'ai addict au cannabis ou addict aux jeux vidéo », ce n'est pas la même chose.
25:28On a le sentiment que ce n'est pas la même chose.
25:31Sur le plan purement scientifique et médical, on a des classifications internationales qui
25:38permettent de classer les maladies psychiques, les maladies, les addictions, et qui évoluent
25:43parce qu'on n'a pas de test biologique.
25:45On ne peut pas dire telle personne, on va lui faire passer une prise de sang et on va
25:48savoir si elle est dépendante ou pas.
25:50Ça ne marche pas comme ça.
25:51C'est plutôt une constellation de symptômes et de manifestations de mal-être.
25:57Et le consensus aujourd'hui, en tout cas avec lequel on travaille, c'est qu'il n'y a
26:03pas de distinction majeure entre différents types de troubles de l'usage.
26:07D'ailleurs, on ne parle plus d'abus, d'épendance.
26:08Ça, ça n'existe plus dans les classifications utilisées pour la recherche, en tout cas
26:13aujourd'hui.
26:13On parle de troubles de l'usage liés à un produit psychoactif ou à un comportement.
26:19Bien sûr que sur le plan biologique, les effets du cannabis ou du jeu vidéo ne vont
26:24pas être tout à fait les mêmes.
26:25Mais encore une fois, l'idée, c'est que ce n'est pas le produit ou le comportement
26:28qui est au cœur, c'est vraiment la place qu'il a dans la vie des personnes.
26:32Donc, les deux critères principaux d'un trouble de l'usage, qu'il soit lié à un
26:37produit psychoactif ou à un comportement, c'est la perte de contrôle.
26:40Donc, c'est ce que disait tout à l'heure Hélène, c'est le fait de ne pas pouvoir
26:44maîtriser sa consommation, décider de quand est-ce qu'on consomme, quand est-ce qu'on
26:48ne consomme pas, combien, etc.
26:50Et l'autre aspect, c'est les effets négatifs sur sa santé, sur ses relations sociales,
26:57sa scolarité, son travail.
26:59On se dit, donc ce n'est pas une question de volonté.
27:00En fait, c'est ça que ça résume.
27:02On ne peut pas, quand on est vraiment dans un trouble de l'usage, on a beau se dire,
27:06non, aujourd'hui, je ne vais pas boire, je ne vais pas fumer et on ne peut pas s'en
27:11empêcher et on le fait, quelles qu'en soient les conséquences sur le reste de sa vie.
27:16Ce que j'aimerais dire quand même, c'est qu'on parle beaucoup, en effet, des produits
27:21psychoactifs qui ont des effets sur le cerveau, bien sûr.
27:25Donc, quand même, un certain nombre de consommations sont en train de reculer.
27:28C'est important aussi qu'on soit très vigilant sur les troubles de l'usage à des
27:33comportements, donc sans produits.
27:35Vous avez mentionné les jeux vidéo.
27:37Il y a un type d'addiction qui est très ancien et qui continue d'être très présent
27:43et dont on parle beaucoup moins, moi, je trouve, c'est les jeux d'argent et de hasard.
27:47Oui, les paris en ligne.
27:48Et qui se diffusent, y compris chez les jeunes, parce que la législation a dérégulé.
27:52En fait, il y avait une forme de monopole d'État jusqu'au début des années 2000.
27:58Les jeux d'argent et de hasard ont été dérégulés.
28:00Ils sont accessibles en ligne.
28:01Et on voit une augmentation des paris et des conduites problématiques en lien avec
28:07ces paris en ligne chez les plus jeunes qui sont totalement ciblés par la publicité.
28:11D'accord.
28:12Et donc, ça, ça comporte aussi un risque.
28:14Hélène Donadieu, en consultation, un adolescent qui ne sort plus de sa chambre et qui est sur
28:20les réseaux sociaux ou qui joue aux jeux vidéo.
28:21Comment vous distinguez une addiction au jeu d'un jeu qui est devenu le refuge d'autre
28:28chose, d'une anxiété, d'une dépression ?
28:31En fait, Maria vient de bien l'exprimer.
28:34En gros, il va y avoir des effets différents sur le cerveau, mais on est sur la même typologie
28:39de maladie.
28:40Donc, on va aller explorer la place que prend le fait d'être devant les écrans ou devant
28:47le jeu chez le jeune.
28:50Est-ce qu'il a une souffrance quand il est privé de cette activité ? Est-ce qu'il
28:56va se priver de son alimentation parce qu'il est en train d'être sollicité sur une plateforme
29:01de jeu et qu'il faut absolument qu'il se connecte, même si c'est le moment du repas avec
29:06les
29:06parents, même si c'est le moment d'aller au lit, même si c'est le moment de faire ceci
29:11ou de cela ? Il va être vraiment obligé, vraiment clairement obligé parce qu'une envie
29:19irrépressible d'aller, de rester sur l'écran, d'aller sur le jeu avec un renoncement aux
29:25activités habituelles qu'il aimait faire ou qu'elle aimait faire avant cela.
29:30Donc, on va aller explorer la place et ce qui est intéressant parfois dans les usages
29:36problématiques qui sont un peu différents en fonction du genre, c'est une réalité.
29:42On va aller explorer, par exemple, le rôle, je le vois souvent avec des jeux de plateau et des avatars,
29:52le rôle et la vie qu'a ce jeune dans le jeu versus sa vie réelle.
30:02Et du coup, on va aller explorer tout ça, c'est intéressant. Là où il faut quand même aussi être
30:08très vigilant, on n'en a pas trop parlé, c'est que tous les jeunes chez qui on va faire
30:14des diagnostics
30:14de troubles de l'usage avec ces mécanismes de dépendance physique, psychologique et puis
30:19d'incapacité à contrôler le temps passé à consommer, etc. Il va falloir impérativement explorer
30:29l'association ou pas avec une problématique en santé mentale.
30:34C'est indispensable parce qu'en gros, il y a 50% de ces jeunes chez qui on va trouver
30:41clairement une problématique en santé mentale. Et quand j'entends problématique en santé mentale,
30:47attention, pas de panique, on ne parle pas de schizophrénie. Je ne vous dis pas que ça n'existe pas.
30:52Les schizophrénie existent, bien entendu, mais on parle d'un trouble anxieux, d'un TDAH, d'une phobie,
30:59des choses qui, sur le plan psychothérapique et médicamenteux, s'accompagnent aisément et avec
31:05lesquelles on peut obtenir des rémissions à partir du moment où on a décidé de s'en occuper.
31:12La prévention, justement, par la peur, ne fonctionne pas très très bien.
31:18Maria Melchior, qu'est-ce qui a fait ces preuves ? Est-ce qu'on sait le dire ? Ça,
31:22c'est retarder
31:23l'exposition, réduire l'accès, c'est agir sur les prix. J'imagine que pour le tabac,
31:28c'était le cas. Qu'est-ce qui, aujourd'hui, est efficace ?
31:32Alors, il y a différents leviers d'action. Effectivement, pour les produits qui sont légaux
31:36et sous le contrôle de l'État, comme le tabac, agir sur les prix, mais aussi sur la
31:43dénormalisation du produit. C'est-à-dire, je ne sais pas si vous vous souvenez, mais il y a
31:45quelques années, ont été introduits les paquets neutres qui sont maintenant... Ce n'était pas comme ça
31:49avant. Les cigarettiers faisaient, en fait, du marketing au travers de leurs paquets de
31:53cigarettes. Les paquets neutres, ça peut paraître anodin, mais rien que cette action a fait
31:58diminuer la consommation de tabac, notamment chez les jeunes qui sont très attentifs
32:04aux messages véhiculés directement ou indirectement par les produits qu'ils expérimentent, parce
32:10que, tout simplement, ça dénormalise le tabac. Donc ça, c'est deux leviers, disons, en
32:16termes de santé publique. Après, il existe aussi des interventions de prévention, plus
32:21à destination des individus dont on connaît l'efficacité, qui ont été évaluées en
32:26France. Ce sont tous les programmes de renforcement des compétences psychosociales des jeunes, et
32:32qui, donc, ne parlent pas du tout des produits ou des comportements, mais qui se centrent
32:36vraiment sur le renforcement de ses propres ressources, de ses propres compétences, pour
32:43identifier et exprimer des émotions, pour gérer des conflits éventuels, faire face
32:48à un groupe. Et, encore une fois, on sait que ça marche. La vraie difficulté et que
32:54ces programmes qui ont été évalués en milieu scolaire ont du mal à être mis en
32:57place, parce que ça prend du temps, il faut de la répétition, il faut former, évidemment,
33:01les enseignants, etc. Ce n'est pas tout à fait notre système scolaire, encore une
33:05fois, et on peut le regretter. Mais on sait que, voilà, ça, ça peut fonctionner. Et puis,
33:10quand même, on a parlé des facteurs de risque. Il est évident que si les violences, les
33:16différentes formes de maltraitance sont un facteur de risque, peut-être que si on parvient
33:20à les prévenir, ce qui est extrêmement difficile, il y aura moins de personnes qui développent
33:24des conduites addictives plus tard.
33:25Hélène Donadieu, pour un parent qui verrait son enfant changer, qui s'inquiéterait d'une
33:29consommation, d'une possible addiction, qu'est-ce que vous conseillez de faire ? Et peut-être,
33:33qu'est-ce que vous conseillez de ne pas faire ? Parce qu'en tant que parent, on peut
33:39faire des erreurs.
33:40Ah oui, alors, on en fait au quotidien, à la mater, je pense, à J0. Ça prend l'humilité,
33:47c'est bien, et la patience aussi. Alors, qu'est-ce que je conseillerais de faire, surtout,
33:54parce que de ne pas faire, ce serait peut-être un peu injonctif ?
33:57Est-ce qu'il y a des choses qui peuvent aggraver la situation ?
33:59Oui, une surveillance des interdits inadaptés, une perte complète de la confiance avec
34:07son enfant, le fait de ne voir son enfant qu'à travers le prisme des consos et de plus
34:12être en capacité de voir autre chose que son enfant à travers les consos. Ça, dans
34:17l'absolu, il ne faut pas le faire. Mais bon, une fois qu'on a dit ça, on a quand
34:20même
34:20des parents en souffrance. On ne va pas non plus les accuser de tous les mots. C'est très
34:25difficile de voir son enfant consommateur ou consommatrice qui ne va plus à l'école,
34:30qui sombre dans des problématiques en santé mentale et qui prend des risques immenses.
34:35Donc, moi, je ne suis pas là non plus pour juger les parents qui, la plupart du temps,
34:39font ce qu'ils peuvent par amour et l'amour est souvent mal placé, c'est tout. Mais
34:44donc, du coup, justement, ce qu'il faut faire pour les parents et pour leurs jeunes, c'est
34:49qu'il faut absolument se faire aider. Absolument. Même si c'est pour une question, un accompagnement
34:56où on va lui dire non, vous n'avez pas besoin, ne venez pas. Il faut se faire aider. Il
35:00y a
35:00des lieux. L'accompagnement des soins addictologiques en France est vraiment très, très, très codifié.
35:06Il y a des structures qu'on appelle les consultations jeunes consommateurs, que sont des CJC, qui proposent
35:13un accompagnement inconditionnel des personnes concernées et de leurs aidants, la plupart
35:20du temps, les parents, avec ou sans rendez-vous, avec une approche pluriprofessionnelle. Et les
35:26professionnels qui vont être rencontrés par les jeunes ne vont absolument pas être dans
35:32l'injonction vis-à-vis du jeune. Et là, je tiens à vraiment donner un message qui ne
35:39concerne pas que les jeunes, mais qui me tient très à cœur, c'est que quand on est addictologue
35:44et quelle que soit sa posture, médecin, soignant, travailleur social, père aidant, etc., notre
35:51pierre angulaire, c'est le respect inconditionnel de l'autodétermination de la personne. C'est-à-dire
35:59qu'à aucun moment, on va imposer à une personne une voie thérapeutique. Voilà. Et donc, pour
36:06les jeunes, c'est la même chose, ce qui est parfois un peu mal vécu par les parents,
36:11mais les parents sont aussi accompagnés avec des groupes de psychoéducation et autres
36:17dans ces CJC. Donc, il faut aller dans les CJC. Et en tant que parent, si votre enfant
36:23ne veut pas y aller, vous pouvez et vous serez accueilli dans ces CJC en tant que parent,
36:29même si votre enfant n'est pas suivi dans la structure parce que ça fait partie de ce
36:34qu'on doit faire, nous, en tant qu'accompagnateur.
36:37L'une comme l'autre, et ce sera ma dernière question ou pas, mais en préparant cette
36:41table ronde, vous m'avez reprise quand j'ai parlé bêtement, j'ai dit beaucoup de choses
36:45bêtes, de sortir un jeune de son addiction. Vous m'avez dit, mais pas du tout, c'est
36:50une maladie. Qu'est-ce que ça change, en fait, aussi dans notre approche collective ? Il
36:56faut aussi qu'on change notre manière collective de voir cette problématique pour accompagner
37:01mieux les jeunes ? Les jeunes et les moins jeunes. Je pense que, voilà, Hélène l'a
37:06dit, je pense qu'on porte encore un regard assez stigmatisant sur quelqu'un qui développe
37:13une addiction. Il n'a pas la volonté. Voilà, il n'a pas de volonté, il est faible, il
37:19ne sait pas comment gérer ses propres comportements. C'est encore plus vrai pour les femmes. Alors,
37:23c'est vrai qu'on ne l'a pas beaucoup dit, mais les addictions concernent quand même plus
37:27souvent les hommes que les femmes. N'empêche que les femmes peuvent aussi développer des
37:30conduites addictives qui, du coup, sont encore plus stigmatisées et passent sous les radars
37:34complètement et qui sont même, plus souvent, et qui sont même... Enfin, nous, on travaille
37:40sur une étude, par exemple, avec des structures de soins en addictologie qui s'adressent à
37:45des femmes en situation de grande précarité et où on se rend compte qu'en fait, on n'a
37:49pas pensé le système de soins pour elles, en réalité. Et donc, voilà, il y aurait
37:54des choses à faire évoluer aussi de ce côté-là pour qu'elles puissent accélérer...
37:57Des femmes qui ont déjà des conduites addiction avérées puissent accéder à des soins. Mais
38:02vraiment, il faut qu'on sorte de l'idée que la personne est fautive d'une certaine
38:06manière si elle a une addiction. C'est une maladie du cerveau. Et il faut tout faire
38:13pour que les gens puissent accéder à des soins s'ils le souhaitent le plus rapidement
38:16possible. Parce qu'on voit quand même, pour l'alcool, on voit des délais, par exemple,
38:21de recours aux soins qui sont de 20 à 25 ans. Enfin, je veux dire, les gens arrivent en structure
38:26de soins quand ils sont déjà malheureusement très, très abîmés.
38:30Oui, juste un chiffre pour rebondir sur ça. Et après, je crois qu'il faudra qu'on prenne
38:34les questions. Moins de 10% des personnes qui ont un trouble de l'usage à l'alcool en
38:39France sont repérées par les soins de premier recours. Et en moyenne, il y a 20 ans de retard
38:44au diagnostic. Donc, ils arrivent au stade du cancer, de la cirrhose, donc à un stade d'une
38:49maladie somatique, conséquence de la consommation d'alcool parfois sévère. Ça ne veut pas dire
38:55que c'est foutu. C'est jamais foutu. Mais ils arrivent à des stades où on aurait pu
38:59récupérer des choses avant. Ça, c'est pour l'alcool, pour les usages de substances dites
39:05illicites en France. On a 15 ans de retard au diagnostic avec toutes les problématiques
39:09judiciaires, sociales qui en découlent. Et tout ça est intimement lié au statut vraiment
39:15des substances qui font que les personnes qui consomment sont considérées par la loi
39:22en France comme des délinquants. Et à partir du moment où on ne changera pas cette vision
39:26des choses, les gens n'accèderont pas aux soins et continueront de mourir à cause
39:31de leurs usages. Merci infiniment. Absolument, merci infiniment. On vous applaudit, mesdames,
39:37parce que c'était extrêmement riche et intéressant.