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Camille Etienne, militante écologiste, présente son livre "Facteur X. Comment l'industrie chimique nous cache la vérité" (Les Arènes). Elle revient sur le scandale sanitaire des PFAS, ces polluants éternels présents partout, et sur son parcours d'engagement.
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NewsTranscription
00:00Camille Etienne est militante écologiste, essayiste et l'une des voix les plus écoutées de sa génération.
00:05Ses parents se sont rencontrés sur une avalanche. L'un était secouriste en haute montagne, l'autre championne de snowboard.
00:11Forcément, ça vous fait un destin. Elle a grandi en Savoie face à Bellecôte et ses neiges éternelles.
00:16A 10 ans, elle a compris qu'elles allaient disparaître. 15 ans plus tard, elle a découvert que d'autres
00:21choses, elles, sont vraiment éternelles.
00:22Les polluants que l'industrie chimique a inventés. Entre les deux, elle a pris la parole et elle ne l
00:27'a plus rendue.
00:28Elle a traversé l'Atlantique envoyée pour s'inviter à la COP30. Elle a porté la pétition contre la loi
00:34Duplomb signée par plus de 2 millions de personnes.
00:37Ses combats lui ont valu des menaces de mort et une plainte de Tefal qui lui vaut aujourd'hui une
00:42mise en examen pour diffamation.
00:43On l'a appelée la Greta Thunberg française. Elle a répondu « J'admire beaucoup Greta » et elle a
00:48continué.
00:49Elle n'a pas encore 30 ans. Dans « Facteur X » aux arènes, elle part à la recherche d
00:53'un coupable et elle sait déjà où chercher.
00:55C'est Camille-Etienne, portrait numéro 203.
01:01Bonjour Camille-Etienne, bienvenue sur France Inter.
01:03Bonjour, merci.
01:04J'ai lu votre enquête.
01:05Certains auditeurs nous écoutent en ce moment même dans leur voiture, d'autres dans leur salle de bain, certains dans
01:10leur cuisine,
01:10certains sont devant leur ordinateur, sur leur lieu de travail, tout comme moi dans ce studio de France Inter en
01:15direct.
01:15Je suis donc contaminée. Le fil dentaire, PFAS. La crème de jour, PFAS. Le revêtement technique de votre voiture, PFAS.
01:24Le t-shirt avec lequel vous êtes en train, en ce moment même, de faire votre jogging, PFAS.
01:29Il y a de grandes chances qu'on soit tous et toutes contaminés.
01:33Est-ce qu'il y a quelqu'un ce matin qui nous écoute et qui ne l'est pas ?
01:36Camille-Etienne ?
01:38J'aimerais pouvoir vous dire que oui, mais malheureusement, je crois que c'est une communauté de destin.
01:42Comme disait Edgar Moin, notre communauté de destin aujourd'hui, de notre génération, c'est de vivre dans la contamination
01:48chimique.
01:49C'est-à-dire que des tests ont été faits avec des échantillons sanguins, 100% des échantillons dans lesquels
01:55on a trouvé des PFAS à l'intérieur.
01:57On ne peut pas échapper, bien sûr, mais peut-être rappeler à la fois qu'on ne peut pas échapper
02:01à la contamination chimique
02:02et à la fois juste qu'évidemment, on n'est pas tous touchés de la même manière.
02:06Les inégalités renforcent le niveau d'exposition.
02:09Par exemple, quand on est ouvrier de la chimie, bien évidemment, on va avoir des taux de contamination bien plus
02:14élevés.
02:14Quand on est femme ou homme de ménage aussi, parce qu'on va manipuler au quotidien ces produits,
02:19donc personne ne peut y échapper et à la fois certains réussissent à être moins contaminés que d'autres.
02:23On prend le temps de bien définir ce que c'est que les PFAS, certainement l'un des futurs plus
02:28grands scandales mondiaux.
02:30On les appelle donc les polluants éternels.
02:32C'est des milliers de molécules qui sont fabriquées par l'industrie chimique.
02:35Qu'aucun organisme vivant ne sait dégrader efficacement et qui s'accumule dans nos corps tout au long de notre
02:41vie.
02:42Tout commence aux Etats-Unis.
02:43On est en 1938 dans un laboratoire de l'entreprise chimique américaine Dupont.
02:48Un accident donne naissance au téflon.
02:51Et c'est dans les années 50 qu'un Français, Marc Grégoire, a l'idée d'en recouvrir les poils
02:56en aluminium.
02:57Et ça devient téfale.
02:58Pendant des décennies, personne ne se pose de questions jusqu'en 1998 à Parkersburg en Virginie Occidentale.
03:06C'est une ville qu'on surnomme la Chemical Valley où Dupont a une usine.
03:10Un éleveur voit ses vaches mourir les unes après les autres.
03:13C'est son avocat, Robert Bilotte, qui va mettre au jour le scandale, celui qu'on raconte dans le film
03:19Dark Waters et qui vous a grandement inspiré.
03:21Et chez nous, il existe aussi une vallée de la chimie au sud de Lyon, à Pierre-Bénite, en France,
03:26où il faudra attendre pourtant 2023 pour que le grand public découvre les pifaces.
03:32Concrètement, Camille-Etienne, qu'est-ce qu'ils nous font, ces pifaces ?
03:36Ces pifaces, c'est ce qu'on appelle des « mind-mind chemicals », des molécules chimiques fabriquées par l
03:40'homme.
03:42La nature n'a pas eu le temps de développer une réponse pour s'en débarrasser.
03:46Concrètement, ils vont être incassables.
03:48C'est-à-dire que vous prenez une molécule, attention, petit cours de chimie, très matinal, mais très rapide, à
03:53la fois un atome de carbone, un atome de fluor, et cette liaison, dans l'histoire de la chimie, en
03:58fait, elle est incassable.
03:59Donc, à la fois, c'est formidable quand vous voulez faire un revêtement pour votre poil pour éviter que vos
04:03œufs attachent le matin, mais c'est donc aussi incassable pour notre corps.
04:07Donc, on n'a pas la capacité de s'en débarrasser.
04:09Si bien qu'on est avec des pifaces, on est contaminé, on retrouve des pifaces dans le placenta.
04:15Et toute notre vie, c'est comme une bouteille qui se remplit et ils ont donc tout un tas d
04:19'effets néfastes pour la santé.
04:21Ils vont être perturbateurs endocriniens, donc ça va altérer notre capacité à nous reproduire.
04:25Ça va nous amener tout un tas de cancers.
04:27Et donc, en fait, on va augmenter les risques de maladies à cause d'une exposition dans laquelle, je rappelle,
04:32nous sommes tous et toutes contaminés.
04:34Donc, ce qui se passe est extrêmement grave, c'est peut-être les pifaces notre seul héritage.
04:39Avec les albums des Beatles et les pyramides, c'est la chose dont on est sûr et certain que malheureusement,
04:44des générations après nous, ils nous survivront.
04:46Je trouve que ça manquait un peu de dignité pour notre espèce que de les laisser.
04:49Le facteur X, c'est un journal d'enquête.
04:51Vous y racontez comment vous découvrez donc l'épiface, puis comment l'industrie chimique s'y prend pour cacher les
04:57risques.
04:57Et comme les autorités ne répondent pas, vous finissez par créer votre propre association, Projet NK, pour chercher vous-même
05:03le coupable.
05:04Ce facteur X, qu'est-ce que c'est ?
05:06Le facteur X, c'est l'inconnu de l'équation.
05:09Et cette équation qui m'a guidée, c'est quand en fait, je me suis dit, mais attendez, comment est
05:13-ce que ça se fait qu'on est quand même une des premières puissances mondiales ?
05:17Et qu'à la fois, un très bon système de santé et qu'on se retrouve à avoir un nombre
05:22de cancers chez les moins de 50 ans qui explose.
05:25Il a augmenté de 80% depuis les années 90.
05:29L'infertilité, elle est en chute libre.
05:31Donc, on se retrouve, moi, dans ma génération, où on va recevoir à 30 ans une lettre du gouvernement pour
05:36nous dire de réarmer démographiquement la France,
05:38concrètement de faire des enfants.
05:39Et à la fois, la qualité spermique a chuté depuis les années 80 et vraiment en augmentation depuis les années
05:462000.
05:46Donc, on se retrouve à avoir des maladies de plus en plus jeunes, des Alzheimer précoces.
05:50On ne se rappelle plus notre enfance.
05:52C'est ça qui nous attend.
05:53Donc, c'est de se dire, en fait, dans quel avenir est-ce qu'on est en train de grandir
05:57?
05:57De quel avenir est-ce qu'on est en train de préparer ?
05:59Et dans l'autre côté de l'équation, on voit que, vous voyez, quand vous allez chez le médecin, on
06:03va vous poser la question.
06:04Ok, est-ce que vous êtes malade ? Très bien.
06:05Est-ce que vous buvez ? Est-ce que vous fumez ? Est-ce qu'on fait du sport ?
06:08Maximum.
06:09Jamais on va vous dire quel est votre parcours d'exposition, à quelle molécule chimique vous avez été exposé dans
06:14votre vie.
06:14Et pourtant, notre génération, on se retrouve quand même dans une situation où, en 50 ans, la production de molécules
06:20chimiques a été multipliée par 50.
06:23Donc, on est en train de vivre une production orgiaque de molécules chimiques.
06:26La situation nous dépasse complètement.
06:28On en parle très, très peu.
06:30On en parle très peu alors qu'elle est sous nos yeux.
06:32Dans votre livre, il y a cette histoire, par exemple, qui se passe chez nous, dans l'Oise.
06:35En 2023, il y a le groupe chimique américain Kemours, qui fabrique donc des pifaces, qui veut y agrandir son
06:41usine.
06:41Il y a des élus néerlandais qui écrivent alors à la préfecture de l'Oise, pour la prévenir, chez eux,
06:47autour de l'usine Kemours.
06:48Eh bien, il y a plus de 2400 habitants qui sont inquiets pour leur santé et qui ont porté plainte.
06:53Réponse de la préfecture, ce n'était pas une alerte, c'est juste un partage d'informations.
06:57Ils ont été prévenus et ils n'ont pas écouté.
07:00Vous savez, dès que j'ai découvert cette idée des pifaces, j'ai plus pu lâcher ce sujet de la
07:06pollution chimique parce que c'est proprement terrifiant.
07:08Et j'ai passé plus de trois ans, donc je suis allée reprendre des études pour comprendre comment est-ce
07:13que c'est possible.
07:13Donc à Oxford, de l'autre côté de la Manche, comment est-ce que c'est possible qu'alors qu
07:17'on sait que ces molécules sont potentiellement toxiques pour notre santé,
07:20elles se retrouvent sur le marché de manière exponentielle.
07:24J'ai compris une chose, on est complètement dépassé par la situation.
07:28C'est-à-dire que ce qu'on appelle la science réglementaire, c'est comment est-ce qu'on va
07:31régler cette question de la pollution chimique.
07:34Elle est des années-lumière au niveau de la science scientifique, en disant la science académique, c'est-à-dire
07:39l'état des connaissances sur le sujet.
07:41Juste une toute petite histoire.
07:43Comment est-ce qu'on met une molécule sur le marché ?
07:45Vous avez un endroit qui s'appelle l'ECA, au niveau européen, donc c'est une soixantaine de très très
07:50forts scientifiques qui sont en Finlande, à Helsinki.
07:53Et en fait, vous allez arriver, si vous êtes producteur de molécules chimiques, vous allez arriver, vous allez faire un
07:57dossier.
07:57Comme une inscription à l'université, vous allez mettre votre CV, votre lettre de motivation, votre...
08:02Vous posez à l'ECA, et là, il n'y a que 23% des dossiers qui sont vérifiés.
08:08Quand on dit vérifiés, on vérifie simplement qu'ils sont complets.
08:12Jamais, dans ce processus, n'est vérifié si oui ou non, vous avez fait des bons tests.
08:15Oui ou non, c'est bel et bien cancérigène.
08:17Oui ou non, ça va bien nous empêcher de nous reproduire.
08:19Ce sont les industriels eux-mêmes qui font les tests de toxicité.
08:22Et en attendant, ces 23% qui sont vérifiés, tous les autres, est-ce qu'ils sont d'un côté
08:27dans un tiroir ?
08:28Est-ce qu'on attend de savoir ?
08:29Est-ce qu'on applique le principe de précaution ?
08:31Est-ce qu'on attend de savoir si une molécule nous rend malades avant de l'autoriser ?
08:34Absolument pas, Daphne.
08:35On se retrouve littéralement dans une situation inverse, c'est-à-dire que c'est l'inconnu.
08:39C'est vraiment un monde inconnu.
08:41On connaît très très peu ces molécules chimiques.
08:43L'information est détenue par les industriels eux-mêmes.
08:46Ils protègent tout avec des clauses de confidentialité pour protéger leur business.
08:50Et donc on se retrouve, nous, citoyens, absolument sans consentement.
08:53Jamais nous avons donné notre avis si oui ou non on voulait être exposés à ces molécules
08:57dont on ne voit pas, qu'on ne sent pas, qu'on ne peut pas toucher
09:00et qui pourtant rentre jusque dans notre corps.
09:02Et cette histoire d'épiface, on a l'impression qu'on reconnaît ce scandale.
09:07On pense à l'amiante, des décennies d'alertes avant l'interdiction en France à la fin des années 90.
09:12Le chlordécone, ce pesticide utilisé aux Antilles.
09:15Malgré les alertes en juin dernier, l'État a enfin reconnu sa responsabilité par une loi.
09:19Mais quelques jours plus tard, c'est la justice qui a confirmé le non-lieu après 20 ans de précédures.
09:23Il n'y aura pas de procès.
09:25On revient à vous, Camille-Étienne.
09:26En 2023, vous avez publié un premier livre qui s'appelle « Pour un soulèvement écologique ».
09:31Ça a été un raz-de-marée.
09:32Il y a eu près de 100 000 exemplaires vendus.
09:34Et il a surtout fait naître autour de vous une immense communauté.
09:37Des centaines de milliers de personnes qui vous suivent sur les réseaux sociaux.
09:40Et surtout, plus de 2 millions ont signé la pétition contre la loi Duplomb que vous avez portée avec d
09:46'autres.
09:46Avant de parler de toutes vos découvertes, de vos engagements, on va évacuer de trois choses.
09:50Vous êtes encartée nulle part.
09:51Non.
09:53Vous ne roulez pour aucun parti.
09:55Non.
09:56Et on va le dire, vivre à ce niveau d'engagement, ça n'a rien d'évident.
09:59Vous vivez, vous vivotez, on va dire, de vos conférences, de vos livres, de vos documentaires.
10:03Je crois que vous lisez quelquefois Georges Sand au théâtre.
10:05Oui, voilà.
10:06Ça vous fait un petit billet, comme on dit.
10:08Vous êtes en colloque, vous remboursez encore votre prêt étudiant.
10:11Ça y est, non, j'ai terminé.
10:12Écoutez, je n'ai vraiment pas à plaindre, surtout la situation actuelle des...
10:15On a quand même, là, je regardais, c'est quand même un sur cinq étudiants qui ne mangent pas à
10:18sa faim.
10:18Donc non, je n'ai vraiment pas à plaindre, mais c'est évident que, c'est vrai, les parcours d
10:22'engagement, ce n'est pas les parcours les plus rémunérateurs.
10:25Mais je vous assure, j'ai des meilleures compétences en informations chimiques et scientifiques qu'en business plan.
10:32Parce que votre quotidien, il ressemble à votre combat.
10:34Certains diront que vous êtes une badass, d'autres traduiront par une dure à cuire.
10:38Est-ce que c'est dur de tenir cette cohérence tous les jours, Camille-Etienne ?
10:44J'ai fait ce choix.
10:45On arrive à un moment, je crois, quand on a un niveau de pression où on décide.
10:50C'est une phrase très stoïcienne, j'ai eu la chance d'étudier la philosophie.
10:53Et à la Sorbonne, il y avait cette phrase des stoïciens qui dit
10:55« Il y a des choses qui dépendent de nous et des choses qui ne dépendent pas de nous. »
10:59Il ne faut mettre aucune minute d'énergie, de temps, d'inquiétude dans ce qui ne dépend pas de nous.
11:04Et se concentrer exclusivement sur ce qui dépend de nous.
11:07Et c'est la promesse que je me suis faite, si bien que recevoir des menaces,
11:10des plaintes en diffamation, des pressions, ça ne dépend pas de moi.
11:13Ça arrivera toujours, ça arrive à toute personne qui s'expose publiquement.
11:17Quelque part, s'ils mettent autant d'énergie et essaient de nous faire taire,
11:19c'est que ça fonctionne et qu'on tape au bon endroit.
11:20Là où je mets l'intégralité de mon temps de parole, mon temps de ma vie,
11:25c'est aussi à me battre pour que ce qui me fait peur, ce qui me terrifie, je puisse le
11:30changer.
11:30Et on a mille choses à faire.
11:32On peut s'organiser collectivement pour inverser cette catastrophe chimique
11:36qui est en train de nous arriver et faire de la génération la plus contaminée
11:38celle qui coupe le ruminet de la contamination.
11:40Parce que c'est possible de faire autrement.
11:42Et juste en une phrase et une étude qui est sortie vraiment il y a quelques semaines,
11:46qui m'a vraiment touchée.
11:47C'est fou d'être touchée par une étude, vous me direz, mais c'est vrai, vous allez voir.
11:50C'est qu'ils travaillaient sur le BPA.
11:52Et en fait, ils se sont rendus compte que, donc le bisphénol A,
11:55qu'ils ont pris un groupe de 50 personnes auxquelles ils ont coupé
11:59toute l'exposition possible, donc que des cosmétiques sans BPA, etc.
12:03Et les scientifiques se sont rendus compte qu'en quelques jours,
12:05le niveau de ces molécules extrêmement toxiques, perturbateurs endocriniens,
12:09a complètement chuté.
12:10Donc on a moyen de se protéger de la pollution chimique
12:13si on met en place des politiques publiques à la hauteur.
12:15Mon nom est Giovanni Giorgio, mais tout le monde me appelle Giorgio.
12:29Vous nous parlez de votre combat qui demande beaucoup d'énergie,
12:32beaucoup d'espoir, et vous l'avez.
12:33On va revenir à la montagne, à Pécénancroix, en Savoie,
12:37où vous avez grandi comme votre mère, votre grand-mère, face à Bellecôte.
12:41Votre père était secouru dans les pelotons de gendarmerie de haute montagne,
12:44puis il a été guide.
12:45Votre mère était championne de snowboard, d'escalade.
12:48Elle s'est reconvertie après un accident.
12:49Vous dites avoir été élevée par des femmes super fortes,
12:53comme une bulle de protection.
12:54Votre mère, elle dit, de toute façon, elle lâche rien.
12:56Elle était déjà comme sa gamine.
12:58Adolescente, vous donniez des cours de français à des migrants à Calais,
13:02avant Sciences Po, et la philo à la Sorbonne.
13:04Vous avez fait du biathlon en équipe de France.
13:06Il y a quand même un détail qui n'en est pas.
13:08Attention, j'étais en la version très très junior.
13:10J'avais très très junior.
13:11Je pourrais être une très mauvaise athlète,
13:13mais je me suis beaucoup entraînée, c'est vrai.
13:14Mais vous aimez bien le tir à la carabine, par contre ?
13:17Ça, je me suis dit, tiens, c'est marrant.
13:19C'est terrible de savoir.
13:20J'aurais aimé que ça reste dans les affres de mon histoire.
13:24Non, mais c'est vrai que c'est un sport qui est à la fois,
13:26que j'aime énormément parce que ça apprend
13:30l'espèce de dualité qu'on doit avoir, je trouve,
13:32dans cette espèce de monde complètement foutraque et nôtre.
13:34C'est à la fois, vous êtes obligé d'être dans l'endurance.
13:38C'est un sport qui demande le plus de VO2 max pour les sportifs qui nous écoutent.
13:41Donc, c'est très exigeant physiquement.
13:43Et après, vous arrivez, vous êtes complètement essoufflé.
13:46Et vous arrivez devant le pas de tir.
13:48Et vous devez, en quelques secondes,
13:50concentrer tous les neurones que vous avez.
13:52Vous concentrez sur le vent, sur votre respiration et être très précis.
13:55Et je crois que ça m'a servi.
13:57Je continue le sport, mais le biathlon, malheureusement,
13:59je suis un peu loin de la montagne en ce moment.
14:01Vous vous définissez comme hypersensible et hyperactive.
14:03Vous ne tremblez pas devant les grands patrons,
14:05mais vous dites que lorsque vous êtes partie en expédition,
14:08quand vous voyez un glacier qui s'effondre,
14:10vous le ressentez comme si vous étiez en train de vous faire larguer.
14:13C'est terrible.
14:14Je parle trop, je me rends compte.
14:16Vous savez, quand on partage sur autre chose personnelle.
14:18Non, en effet, c'est vrai que j'ai un rapport très viscéral.
14:22Et je crois que tout ça, à la fois, c'est très intellectuel.
14:25Vous voyez, la pollution chimique, on se dit, c'est des chiffres.
14:27J'ai passé des heures et des heures dans des archives,
14:31dans des papiers scientifiques, dans des laboratoires à travers toute l'Europe.
14:35Et en réalité, la raison pour laquelle je tiens,
14:38c'est parce que j'ai rencontré énormément de monde qui sont en première de la contamination.
14:43Et donc, dans mon parcours, c'est toujours viscéral et collectif.
14:46En fait, c'est d'être avec des gens qui se battent au quotidien,
14:48des ouvriers d'usines, des riverains de champs de pesticides.
14:52Et ça, ça me donne une force immense.
14:54Je me suis demandé quand même, Camille Etienne, si vous aviez craqué à un moment donné.
14:58Quand vous êtes partie à Oxford, réétudier encore une fois,
15:01vous dites que votre cerveau, il était comme un membre sous plâtre.
15:04Oui.
15:05Ça allait craquer ?
15:07Je crois qu'il faut bien se connaître.
15:08Et j'ai la chance que ce soit le cas, je crois.
15:11Et donc, de se dire aussi, quand on se répète, vous voyez,
15:13c'est à la fois une formidable aventure d'avoir la chance quand même d'avoir un micro tendu
15:17et potentiellement des milliers de personnes qui nous écoutent ce matin.
15:20Et à la fois, ça nous oblige.
15:21Donc, moi, je prends ça très, très au sérieux.
15:23Donc, je travaille mes chiffres, je ne dors pas très bien la veille.
15:25J'essaie de faire en sorte d'être le plus près de la recherche,
15:28d'être au plus près des gens du terrain et d'être précise.
15:31Et donc, tout ça, ça demande un temps qui est incompressible.
15:33Et quand on se retrouve à donner notre avis en continu,
15:37sans jamais avoir le temps de la penser, je trouve que c'est très dangereux.
15:39C'est là où on tombe dans une posture.
15:40C'est là où on est imprécis.
15:42Et donc, c'est pour ça que moi, je fais toujours cet effort de me dire
15:44là, ça fait trois ans, ça fait un petit moment que j'avais aussi disparu
15:49de cette présence médiatique.
15:50J'ai travaillé sur le fond pendant vraiment longtemps.
15:53Et là, c'est le moment où j'ai un cri viscéral, que j'ai envie de porter.
15:55Donc, j'essaie d'alterner entre les deux
15:57et de passer un peu de temps en mer et sur des bateaux entre temps.
16:07Camille et Etienne, on compte plus celles et ceux qui ont pris la parole trop tôt.
16:11Je pense évidemment à Erin Brokovitch, que personne ne prenait au sérieux,
16:14qui a fait payer 333 millions de dollars à un géant de l'énergie pour avoir empoisonné
16:17l'eau d'une ville.
16:18À Erin Frachon, qui n'a pas été crue pendant des années jusqu'au retrait du Mediator.
16:22Alors, vous, on vous reproche en effet d'être jeune, d'être une femme, d'être
16:26trop visible, alors qu'a priori, vous n'êtes pas là pour vous enrichir.
16:30Dans 10 ans, Camille, c'est quoi votre vision ?
16:32Le monde dont vous rêvez et la place qu'on vous y fera ?
16:37C'est vertigineux comme question.
16:39Je crois que je rêve d'un monde où on n'a plus peur de se lever le matin
16:43en se demandant ce qui va nous attendre.
16:46où on peut être excité de l'existence.
16:49Rien que ça.
16:50Excité de l'incroyable cadeau qu'est le fait d'arriver dans ce monde un peu détonnant.
16:55Et donc, pour moi, c'est un monde dans lequel on n'a pas, quand on boit un verre d
16:59'eau
16:59comme celui qui est en face de moi, de douter.
17:01Le doute et le risque est partout de se dire, ce verre d'eau, je n'en suis pas protégée.
17:06Je sais pertinemment que, potentiellement, dans ce verre d'eau, il y aura un nombre incalculable
17:10de molécules chimiques qui vont me rendre malade au fur et à mesure que je bois.
17:13Et pourtant, je ne peux m'en échapper puisque je suis condamnée par ma condition d'humaine à boire.
17:18Et donc, ce rapport à un monde risqué dans lequel personne ne nous protège
17:22est précisément ce qui m'inquiète.
17:23Donc, j'espère que dans dix ans, de manière utopique,
17:27je n'aurai plus besoin de faire ce que je fais et que je pourrais être une gare des mers,
17:31voguer.
17:32C'est plutôt la mer qui m'attire, voguer, plonger dans les profondeurs,
17:37avoir ce temps-là du grand large, ce serait mon rêve.
17:40Merci beaucoup, Camille-Étienne.
17:42Vous l'avez écrit, il n'y a pas assez d'argent sur Terre pour dépolluer aussi vite qu'on
17:47pollue.
17:47Alors, il faudra bien un jour l'interdire.
17:50Ça s'appelle « Factor X », ça se passe aux arènes.
17:53Et je vous fais une petite dédicace avec la musique qui arrive, vous allez comprendre.
17:57C'est Diana Ross, The Boss.
17:59Merci beaucoup.
18:00Au revoir.
18:00Sous-titrage Société Radio-Canada