00:00Pour l'entretien qui suit, Antoine a donné rendez-vous à Gilles Lelouch et Lars Edinger à la tombée de
00:04la nuit sur le toit d'un cinéma.
00:06Et pas n'importe lequel.
00:08Gilles, Lars, bonjour, nous sommes sur le toit du Rex.
00:11Pourquoi on a choisi le Rex ? Parce qu'évidemment, c'était un dénom de code de Jean Moulin.
00:16Et aussi parce que le Rex était le cinéma que les Allemands avaient réquisitionné pour passer des films de propagande
00:20pendant la guerre.
00:21Voilà pour le décor.
00:22C'est bien leurs endroits qui réquisitionnaient.
00:24Oui, ils avaient du goût.
00:25C'était un très très beau cinéma, un peu art déco.
00:27Bon, on est là pour parler du film de Jean Moulin.
00:30Vous êtes donc Jean Moulin, vous êtes Klaus Barbie, soit le héros absolu et une forme de mâle absolu.
00:37Je vous fais peur.
00:40Disons que la Gestapo n'a pas très bonne réputation.
00:42Même avec les innocents.
00:46Je suis rentré en contact avec De Gaulle.
00:49Aujourd'hui était un grand jour pour la France.
00:52Bientôt nous sommes libres.
00:54Vous ne voulez pas me mentir ?
00:56Nos réseaux sont infiltrés de tous les côtés.
00:58Et je doute de tout le monde.
01:03Dégagez !
01:04Corde la mire !
01:07On ne fait rien.
01:10On m'en est là tous.
01:11Est-ce que c'est des rôles auxquels on réfléchit deux fois avant de les accepter ?
01:16Ou bien au contraire, on ne peut pas les laisser passer ?
01:19C'est difficile de les laisser passer et c'est difficile de les accepter dans le même mouvement.
01:23C'est à la fois une joie et à la fois une souffrance.
01:26La joie de l'évoquer, de pouvoir éventuellement lui prêter son corps,
01:31de travailler avec un immense acteur comme Lars,
01:35un immense metteur en scène comme la Sonne MS.
01:38Et puis la souffrance, c'est la responsabilité dingue que ça implique.
01:41Et puis la sidération, pourquoi moi plus qu'un autre ?
01:44Ce choix, il est finalement très subjectif.
01:47Et très vite, en fait, intervient le travail.
01:51Et puis cette volonté, en tout cas en ce qui me concerne,
01:54d'effacer totalement l'acteur que je suis au profit de l'homme qu'il était.
01:57C'est-à-dire d'aller dans l'épure,
01:58dans quelque chose qui ne soit pas ni une démonstration,
02:01ni une volonté de composer à tout rompre.
02:04Ce serait très malvenu.
02:05Et vous, Lars, vous l'avez accepté sans hésiter, ce rôle ?
02:09D'abord, je me suis dit, oh non, pas encore.
02:12J'ai joué trop de nazis dans ma vie, dans ma carrière.
02:16Pour un Allemand, c'est particulièrement difficile.
02:19Parce que, vous savez, on doit toujours gérer nos démons intérieurs.
02:23Finalement, j'ai accepté à cause du personnage de Klaus Barbie,
02:27de sa personnalité.
02:29Ça m'intéressait d'explorer ce sujet.
02:32Il y a une responsabilité particulière quand on endosse un rôle comme ça,
02:35un rôle de héros français, panthéonisé.
02:39Est-ce que c'est un rôle qui vous oblige ?
02:41Oui, c'est un rôle qui oblige à avoir une forme de colonne vertébrale,
02:46comme lui a pu en avoir une.
02:47C'est-à-dire, sans vouloir prendre des choses trop sérieuses.
02:52On n'est pas Klaus Barbie, je ne suis pas Jean Moulin.
02:54On lui prête nos traits.
02:56On essaie de se rapprocher, d'une certaine manière, à une forme de vérité.
03:00Mais cette vérité, même les historiens l'ignorent.
03:02C'est ce qui s'est passé entre les murs de Montluc et les interrogatoires
03:06qu'il y a pu avoir avec Barbie.
03:09On ignore la teneur de ces interrogatoires.
03:11On connaît les méthodes de la Gestapo.
03:13Donc on a essayé, on va dire, de s'en rapprocher.
03:16Moi, ce que j'ai essayé de faire, c'est d'essayer de comprendre l'homme qu'il était.
03:20Puisque le film s'attarde sur les dix derniers jours de la vie de Moulin.
03:23Moi, ce qui m'intéressait, c'est de comprendre qui il était avant.
03:26Et la destinée de cet homme qui était tout, sauf un militaire, sauf un guerrier,
03:31qui était plutôt un esthète, passionné d'art, peintre lui-même.
03:35Ce qui m'a passionné, c'est ça.
03:37C'est ce choix qu'il a opéré dans sa vie.
03:38Et toujours, au fond de lui, cette intégrité absolue.
03:43Aujourd'hui encore, je me pose la question d'où il a pu puiser cette force,
03:48cette abnégation pour ne pas parler, pour ne pas trahir.
03:52C'est encore une fois très inenvisageable
03:57de pouvoir se rapprocher de la vérité d'un homme comme Jean Moulin.
04:00Le hasard du cinéma veut que ce mois-ci,
04:02on ait à la fois un film sur Moulin et un Victor Hugo
04:05avec le personnage de Jean Valjean, donc deux héros français.
04:09Qu'est-ce que ça raconte, à votre avis, de l'époque Contraverse ?
04:12Est-ce qu'on serait à un moment où on aurait besoin de héros ?
04:20C'est tout l'intérêt de voir des acteurs.
04:22Les acteurs contemporains rejouaient des scènes du siècle précédent.
04:30Surtout en ce moment, où l'histoire semble se répéter,
04:33où les forces d'extrême droite montent en puissance.
04:37Je pense que c'est très important de prendre conscience
04:40que quelqu'un qui rentrait dans la résistance,
04:43que quelqu'un qui est dans la résistance, c'est un héros.
04:48Parce que ce sera la question des prochaines années.
04:51Qui sera dans la résistance ?
04:55Pour moi, en tant qu'Allemand,
04:58il faut savoir que je suis né en 1976.
05:02Mon père est né pendant la guerre.
05:04Mon grand-père a fait la guerre.
05:07Tout ça a eu un grand impact, une grande influence sur ma personnalité.
05:13Je me souviens, quand j'étais petit, je faisais beaucoup de tennis,
05:17et on allait parfois en Normandie.
05:20On avait peur de parler allemand.
05:22On essayait autant que possible de parler français.
05:25Il m'a fallu longtemps pour convaincre les gens
05:28que nous n'étions plus des partisans du national-socialisme,
05:31que nous n'étions plus des nazis,
05:33que nous n'étions pas d'extrême droite.
05:36Et notre image a enfin changé.
05:38Mais aujourd'hui, j'ai l'impression que notre image change à nouveau.
05:41Un film comme celui-ci m'aide à le comprendre.
05:45C'est important de ne pas laisser l'histoire se répéter.
05:49Ce besoin de figure héroïque, vous le ressentez aussi, vous ?
05:52C'est surtout que j'ai l'impression qu'on a besoin
05:54de reconsidérer notre histoire de façon objective
05:56pour se dire que pour avoir des lendemains qui chantent,
05:59il faut ausculter des jours d'avant
06:02qui étaient plus larmoyants, plus douloureux, plus violents.
06:05Effectivement, il y a une tentative,
06:07enfin une tentation, on va dire,
06:10européenne vers l'extrême droite qui est très inquiétante.
06:14Donc on a besoin de montrer la réalité de ce genre d'idéologie.
06:17Est-ce que la Sloan MS vous a dit
06:19pourquoi il avait eu envie de traiter cette histoire particulière ?
06:22Après le fils de Saône, pourquoi venir sur cette histoire ?
06:28Je pense que c'est une période qui le bouleverse,
06:32qui l'interpelle de par ses origines aussi,
06:35parce que c'est un homme qui est arrivé en France
06:38pour fuir la dictature de son pays natal, l'Hongrie,
06:42qui sait ce que c'est que la dictature,
06:43qui sait ce que c'est que la privation de liberté,
06:46liberté de gestes, de paroles, d'idées.
06:49Donc je pense que parler de la dictature,
06:52parler de l'autorité, de l'obscurantisme
06:55est quelque chose qui lui tient fondamentalement à cœur.
06:58Je change de registre.
07:00Je reviens sur un terrain un peu plus léger.
07:02Gilles, je sais que quand vous préparez un film,
07:04vous avez l'habitude de vous fabriquer une playlist.
07:06Vous écoutez, c'était quoi la playlist pour Moulin ?
07:11Ce n'était pas de la musique brésilienne.
07:12Oui, sur blague.
07:15C'était de la musique classique,
07:17c'était des morceaux qui convoquent en moi
07:20une forme de mélancolie.
07:22J'associe beaucoup la mélancolie à la solitude.
07:25Et la solitude étant ce qui définissait
07:28les derniers jours de Moulin,
07:30je pense que je me mettais dans un état un peu triste.
07:34Et vous, Lars, vous êtes musicien,
07:36vous êtes DJ au Sissi, vous chantez.
07:38Oui, oui, c'est vrai.
07:40Mais non, je n'ai jamais eu de playlist.
07:45C'est plus...
07:46Parfois, les gens me demandent
07:48comment je fais pour me débarrasser
07:49de ce genre de personnages.
07:51Mais en fait, je ne veux pas m'en débarrasser.
07:55C'est pour ça que je m'intéresse à eux.
07:57Je m'approprie ces personnages.
07:59Ils enrichissent ma personnalité.
08:02Les expériences que j'ai faites
08:04en tournant ce film
08:05avec Laszlo et Gilles,
08:07elles restent en moi.
08:09Je dis toujours que ce serait facile
08:11de m'en débarrasser.
08:12Mais j'ai réalisé que la façon dont je pense
08:16et ce à quoi je rêve
08:18change pendant le tournage.
08:20Et ça modifie mon état d'esprit.
08:25Je serais bien resté encore quelques heures
08:26à discuter avec vous.
08:27Mais là, je dois hélas vous libérer
08:28parce qu'évidemment,
08:29il va voir Stevie Wonder en concert.
08:31Stevie Wonder est à Paris ?
08:33Oui.
08:38Mais il y a une histoire très intéressante.
08:41Est-ce que tu te souviens du moment
08:42où Obama a été élu ?
08:44En fait, Stevie Wonder avait composé un hymne pour lui.
08:48Et tu sais à quoi ça ressemblait, ce morceau ?
08:50Ça donnait ça.
08:52Oh, Obama.
08:55Oh, Obama.
08:57Et j'adore.
08:58On pourrait se dire,
09:00OK, c'est juste une ligne mélodique.
09:02Mais c'est intéressant
09:03parce que c'est l'élément musical
09:05le plus élémentaire.
09:06C'est l'essence même de toute musique.
09:09Et c'est vraiment une idée magnifique.
09:12Je vais le refaire tout de suite.
09:15Ça s'appelle une gamme.
09:16Merci.
09:18Merci, Gilles.
09:19Merci, Lars.